Chapitre VIL
parce qu'il avait un génie qui s'étendait à tout : il reçut même ses degrés en philosophie et en théologie. C'était alors un grand honneur ; car on regardait comme savant un homme qui savait par cœur la logique à'Aristote , et ce bel art de disputer pour et contre en termes inintelligibles , sur des matières qu'on ne comprend point. Mais le jeune homme ? entraîné par l'impulsion irrésistible du génie , au milieu de toutes ces études qui n'étaient point de son goût , composa, à l'âge de dix -sept ans, son poème de Renaud , qui fut comme le précurseur de sa Jérusalem. La réputation que ce dernier ouvrage lui attira le détermina dans son penchant pour la poésie. Jl fut reçu dans l'Académie des ALtherei de Padoue , sous le nom de Ai Pcntïlo , •du Repentant , pour marquer qu'il se repentait du tems qu'il croyait avoir perdu dans l'étude du droit «t dans les autres où son inclination ne l'avait pas appelé.
Il commença la Jérusalem à l'âge dé vingt-deux tins. Enfin , pour accomplir la deslinge que son père avait voulu lui faire éviter, il alla se mettre sous la protection du Diic de Ferrure , et crut qu'être logé et nourri chez un Prince pour lequel il faisait des vers était un établissement assuré. À l'âge de vingt-sept ans il alla en France . à la suite du Cardinal à'E$t. Il fut reçu du Roi Charles IX , disent les historiens Italiens, avec des distinctions dues à son mérite , et revint à Ferrare comblé d 'honneurs et de biens. Mais ces biens et ces honneurs tant vantés se réduisaient à quelques iouanres : c'eit
3îo Essai sur la Poésie épique ,
la fortune des poètes. On prétend qu'il fut amoumeux , à la Cour de Ferrare , de la sœur du Duc, et que cette passion , jointe aux mauvais traîtemeus qu'il reçut dans cette Cour , fut la source de cette humeur mélancolique , qui le consuma vingt années , et qui fit passer pour fou un homme qui avait mis tant de raison dans ses ouvrages.
Quelques chants de son poëme avaient déjà paru sous le nom de Godefroi. Il le donna tout entier au public à l'âge de trente ans , sous le titre plus judicieux de la Jérusalem délivrée. Il pouvait dire alors comme un grand homme de l'antiquité : J'ai vécu asseï pour le bonheur et pour la gloire.. Le reste de sa vie ne fut plus qu'une chaîne de calamités et d'humiliations. Enveloppé , dès l'âge de huit ans , dans le bannissement de son père ; sans patrie , sans bien , sans famille , persécuté par les ennemis que lui suscitaient ses talens ; plaint , mais négligé par ceux qu'il appelait ses amis, il souffrit l'exil, la prison , la plus extrême pauvreté , la faim mêmej et ce qui devait ajouter un poids insupportable à tant de malheurs , la calomnie l'attaqua et l'opprima. Il s'enfuit de Ferrare , où le protecteur qu'il avait tant célébré l'avait fait mettre en prison : il alla à pied , couvert de haillons , depuis Ferrare jusqu'à Surrento , dans le royaume de Naples, trouver une sœur qu'il y avait , et dont il espérait quelques secours , mais dont probablement il n'en reçut point , puisqu'il fut obligé de retourner à pied à Ferrare , où il fut emprisonné encore. Le désespoir altéra sa constitution robuste , et le rejeta