‹ HenriadeChapitre 51 sur 69 · DON ALONZO D'ERCILLA · texte numérisé non relu

DON ALONZO D'ERCILLA

JUR la fin du seizième siècle , l'Espagne produisit un poëme épique , célèbre par quelques beautés particulières qui y brillent , aussi bien que par la singularité du suiet ; mais encore plus remarquable par le caractère de l'Auteur.

Don Alonio (VErcilla y Cuniga , Gentilhomme de la Chambre de l'Empereur Maximilien , fut élevé dans la maison de Philippe II , et combattit à la bataille de Saint-Quentin , où les Français furent défaits. Après un tel succès , Philippe , moins jaloux d'augmenter sa gloire au-dehors que d'étatablir ses affaires au-dedans , retourna en Espagne. Le jeune Alonio , entraîné par une insatiable avidité du vrai savoir , c'est-à-dire , de connaître les hommes , et de voir le monde , voyagea par toute la France , parcourut l'Italie et l'Allemagne , et séjourna long-tems en Angleterre. Tandis qu'il était à Londres, il entendit dire que quelques provinces du Pérou et du Chily avaient pris les armes contre les Espagnols , leurs conquérans et leurs tyrans. Je dirai en passant , que cette tentative des Américains pour recouvrer leur liberté est traitée de rébellion par les auteurs Espagnols. La passion qu'il

336 Essai sur la Poésie épique ,

avait pour là gloire , et le désir de voir et d'entreprendre des choses singulières , l'entraînèrent dans ces pays du nouveau monde. Il alla au Chilv , à la tête de quelques troupes, et il y resta pendant tou» le tems de la guerre.

Sur les frontières du Chily , du côté du sud , est une petite contrée montagneuse , nommée Araucaria , habitée par une race d'hommes plus robustes et plus féroces que tous les autres peuples de l'Amérique. Ils combattirent pour la défense de leur liberté avec plus de courage et plus long-tems que les autres Américains, et ils furent les derniers que les Espagnols soumirent. Alowio soutint contre eux une pénible et longue guerre. Il courut des dangers extrêmes , il vit et fit les actions, les plus étonnantes, dont la seule récompense fut l'honneur de conquérir des rochers , et de réduire quelques contrées incultes sous l'obéissance du P«.oi d'Espagne.

Pendant le cours de cette guerre , Àlonio conçut le dessein d'immortaliser ses ennemis en s'immortalisant lui-même. Il fut en méme-tems le conquérant et le poëte ; il employa les intervalles de loisir que la guerre lui laissait à en chanter les événemens, et faute de papier , il écrivit la première partie de son poème sur de petits morceaux de cuir , qu'il eut ensuite bien de la peine à arranger. Le poëme s'appelle Araucana du nom de la contrée.

Il commence par une description géographique du Chilv , et par la peinture des mœurs et des coutumes des habitans. Ce commencement, qui serait

insupportable

Page 1