‹ HenriadeChapitre 52 sur 69 · Chapitre FUI · texte numérisé non relu

Chapitre FUI

insupportable dans tout autre poëme , est ici nécessaire , et ne déplaît pas dans un sujet où h\ scène est par-delà du Tropique , et où les héros sont des sauvages qui nous auraient été toujours inconnus , s'il ne les avait pas conquis et célébrés. Le sujet , qui était neuf, a fait naître des pensées neuves. J'en présenterai une au lecteur pour échantillon , comme une étincelle du beau feu qui animait quelquefois l'auteur.

« Les Araucaniens , dit-il , furent bien étonnés m de voir des créatures pareilles à des hommes » portant du feu dans leurs mains, et montés sur >> des monstres qui combattaient sous eux ; ils les »j prirent d'abord pour des Dieux descendus du >> ciel , armés du tonnerre , et suivis de la destruc- » tion ; et alors ils se soumirent , quoiqu'avec » peine. Mais dans la suite s'étant familiarisés avec » leurs conquérans , ils connurent leurs passions » et leurs vices , et jugèrent que c'étaient des » hommes. Alors honteux d'avoir succombé sous des >> mortels semblables à eux , ils jurèrent de laver » leur erreur dans le sang de ceux qui l'avaient » produite , et d'exercer sur eux une vengeance ;> exemplaire , terrible et mémorable.;»

Il est à propos de faire connaître ici un endroit du deuxième chant , dont le sujet ressemble beaucoup au commencement de l'Iliade , et qui , ayant été traité d'une manière différente , mérite d'être mis sous les yeux des lecteurs qui jugent sans partialité. La première action de YAraucana est une querelle qui naît entre les chefs des barbares

338 Essai sur la Poésie épique ,

comme dans Homère entre Achille et Apamemnon.

La dispute n'arrive pas au sujet d'une captive ; il s'agit du commandement de l'armée. Chacun de ces Généraux sauvages vante son mérite et ses exploits ; enfin la dispute s'échauffe tellement , qu'ils sont près d'en venir aux mains. Alors un des Caciques , nommé Colocolo , aussi vieux que Nestor , mais moins ouvertement prévenu en sa faveur que le héros Grec , fait la harangue suivante.

« Caciques , illustres défenseurs de la patrie , le j> désir ambitieux de commander n'est point ce qui ?j m'engage à vous parler. Je ne me plains pas que >» vous disputiez avec tant de chaleur un honneur » qui peut - être serait dû à ma vieillesse , et » qui ornerait mon déclin. C'est ma tendresse pour » vous , c'est l'amour que je dois à ma patrie , qui » me sollicite à vous demander attention pour ma » faible voix.f Hélas ! comment pouvons-nous avoir » assez bonne opinion de nous-mêmes , pour prés> tendre à quelque grandeur , et pour ambitionner î» des titres fastueux , nous qui avons été les mal- » heureux sujets et les esclaves des Espagnols l s Votre colère , Caciques , votre fureur ne de- » vraient-elles pas s'exercer plutôt contre nos ty- » rans ? Pourquoi tournez-vous contre vous-mêmes » ces armes qui pourraient exterminer vos ennemis, » et venger notre patrie ?jAh î si vous voulez périr, » cherchez une mort qui vous procure de la gloire. » D'une main brisez le joug honteux , et de l'autre » attaquez les Espagnols , et ne répandez pas , dans » une querelle stérile , les précieux restes d'un sang

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