‹ HenriadeChapitre 62 sur 69 · Chapitre IX. ^bj · texte numérisé non relu

Chapitre IX. ^bj

mais rien ne prouve mieux la pauvreté que de se vanter d'un bien qu'on n'a pas : on confond toutes les idées , on transpose les limites des arts , quand on donne le nom de poëme à la prose. Le Telémaque est un roman moral , écrit , à la vérité , dans le style dont on aurait du se servir pour traduire Homère en prose. Mais l'illustre auteur du Telémaqne avait trop de goût , était trop savant et trop juste pour appeler son roman du nom de poème. J'ose dire plus, c'est que si cet ouvrage était écrit en vers Français , je dis même en beaux vers, il deviendrait un poëme ennuyeux, par la raison qu'il est plein de détails que nous ne souffrons point dans notre poésie , et que de longs discours politiques et économiques ne plairaient pas assurément en vers Français. Quiconque connaîtra bien le goût de notre nation sentira qu'il serait ridicule d'exprimer en vers, (i) Qu'il faut distinguer les citoyens en sjpt classes; habiller la première de blanc avec une frange d'or , lui donner un anneau et une médaille ; habiller la seconde de bleu avec un anneau et point de médaille j la troisième de vert avec une médaille sans anneau et sans franges , etc. et enfin donner aux esclaves des habits gris-brun. Il ne conviendrait pas davantage de dire , Qu'il faut qu'une maison soit tournée à un aspect sain, que les logemens en soient dégagés , que l'ordre et la propreté s'y conservent , que l'entretien soit de peu de dépense i et que chaque maison un peu consi-

(i) Livre douze.

358 Essai sur la Poésie épique ,

dérahle ait un sallon et un petit péristiîe , avec de petites chambres pour les hommes libres. En un mot , tous les détails dans lesquels Mentor daigne entrer , seraient aussi indignes d'un poëme épique qu'ils le sont d'un Ministre d'état.

On a encore accusé long-tems notre langue de n'être pas assez sublime pour la poésie épique. Il est vrai que chaque langue a son génie formé en partie par le génie même du peuple qui la parle , et en partie par la construction de ses phrases , par la longueur ou par la brièveté de ses mots, etc. Il est vrai que le latin et le Grec étaient des langues plus poétiques et plus harmonieuses que celles de l'Europe moderne ; mais sans entrer dans un plus long détail , il est aisé de finir cette dispute en deux mots. Il est certain que notre langue est plus forte que l'Italienne , et plus douce que l'Anglaise. Les Anglais et les Italiens ont des poëmes épiques ; il est donc clair que , si nous n'en n'avions pas , ce ne serait pas la faute de la langue Française.

On s'en est pris aussi à la gêne de la rime , et avec encore moins de raison. La Jérusalem et le Roland furieux qui sont rirnés , sont beaucoup plus longs que YEnéïde , et ont de plus l'uniformité des stances ; et non-seulement tous les vers, et presque tous les mots finissent par une de ces voyelles , a, e , / , o : cependant on lit ces poëmes sans dégoût, et le plaisir qu'ils font empêche qu'on ne sente la monotonie qu'on leur reproche.

11 faut avouer qu'il est plus difficile à un Français qu'à un autre de faire un poëme épique $ mais cC

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