‹ HenriadeChapitre 8 sur 69 · De tout tems , disait-il , la vérité sacrée · texte numérisé non relu

De tout tems , disait-il , la vérité sacrée

Chez les faibles humains , fut d'erreurs entourée : Faut-il que de Dieu seul attendant mon appui , J'ignore les sentiers qui mènent jusqu'à lui ? Hélas ! un Dieu si bon , qui de l'homme est lemaître,

a3oEn eût été servi , s'il avait voulu l'être.

De Dieu , dit le vieillard , adorons les desseins , » Et ne l'accusons pas des fautes des humains. J'ai vu naître autrefois le Calvinisme en France , Faible , marchant dans l'ombre, humble dans sa naissance?

*35 Je l'ai vu sans support, exilé dans nos murs , S'avancer à pas lents par cent détours obscurs. Enfin mes yeux ont vu , du sein de la poussière , Ce fantôme effravant lever sa tête altiere : Se placer sur le trône , insulter aux mortels ,

s4° Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels.

Loin de la cour alors , en cette grotte obscure ? De ma religion je vins pleurer l'injure. Là , quelque espoir au moins console mes vieux jours ; Un culte si nouveau ne peut durer toujours. 245 Des caprices de l'homme il a tiré son être; On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître. Les œuvres des humains sont fragiles comme eux; Dieu dissipe à son gré leurs desseins orgueilleux :

Lui seul est toujours stable. En vain notre malice,

De sa sainte cité , veut sapper L'édifice ; *5o

Lui-même en affermit les sacrés fondemens ;

Ces fondemens vainqueurs de l'enfer et des tems.

C'est à vcus , grand Bourbon, qu'il se fera connaître ;

Vous serez éclairé , puisque vous voulez l'être.

Ce Dieu vous a choisi. Sa main , dans les combats , a55

Au trône des Valois , va conduire vos pas.

Déjà sa voix terrible ordonne à la Victoire

De préparer pour vous les chemins de la gloire :

Mais si la Vérité n'éclaire vos esprits ,

N'espérez point entrer dans les murs de Paris. 360

Sur-tout des plus grands cœurs évitez la faiblesse ;

Fuyez d'un doux poison l'amorce enchanteresse ;

Craignez vos passions , et sachez quelque jour

Résister aux plaisirs et combattre l'amour.

Enfin quand vous aurez, par un effort suprême, a65

Triomphé des Ligueurs , et sur-tout de vous-même,

Lorsqu'en un siège horrible , et célèbre à jamais ,

Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits ,

Ces tems de vos états finiront les misères ,

Vous lèverez les yeux vers le Dieu de vos peres;2;o

Vous verrez qu'un cœur droit peut espérer en lui :

Allez , qui lui ressemble est sûr de son appui.

Chaque mot qu'il disait était un trait de flamme, Qui pénétrait Henri jusqu'au fond de son ame. 2-0 Jl se crut transporté dans ces tems bienheureux, Où le Dieu des humains conversait avec eux j Où la simple vertu prodiguant les miracles , Commandait à des. rois , et rendait des oracles,

i8 LA HENRIADE,

Il quitte avec regret ce vieillard vertueux ;

~8<> Des pleurs , en l'embrassant, coulèrent de ses yeux ; Et dès ce moment même , il entrevit l'aurore De ce jour qui pour lui ne brillait pas encore. Mornay parut surpris , et ne fut point touché : Dieu, maître de ses dons, de lui s'était caché.

2S5 Vainement sur la terre il eut le nom de Sage ; Au milieu des vertus , l'erreur fut son partage. Tandis que le vieillard , instruit par le Seigneur^ Entretenait le Prince , et parlait à son cœur , Les vents impétueux à sa voix s'appaiserent ;

a^oLe soleil reparut ; les ondes se calmèrent. Bientôt jusqu'au rivage il conduisit Bourbon 5 Le Héros part , et vole aux plaines d'Albion.

En voyant l'Angleterre , en secret il admire Le changement heureux de ce puissant empire,

29J Ou l'éternel abus de tant de sages lois ,

F:t iong-tems le malheur, et du peuple et des rois. Sur ce sanglant théâtre, où cent héros périrent, Sur ce trône glissant dont cent rois descendirent , Une femme, à ses pieds enchaînant les Destins,

3ooDe l'éclat de son règne étonnait les humains. C'était Elisabeth ; elle dont la prudence, De l'Europe à son choix fit pencher la balance , Et fit aimer son joug à l'Anglais indompté , Qui ne peut ni servir , ni vivre en liberté.

3o5 Ses peuples , sous son règne ont oublié leurs pertes; De leur* tioupeaux féconds leurs plaines sont couvertes; Les £"érets, de leurs blés , les mers , de leurs vaisseaux, II* K-nt cruint» Mtr la terre ; Us sont rois sur les eaux.

Leur flotte impérieuse asservissent Neptune,

Des bouts de l'univers appelle la fortune. 5to

Londres , jadis barbare , est le centre des Arts ,

Le magasin du monde , et le temple de Mars.

Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble

Trois pouvoirs étonnés du noeud qui les rassemble,

Les députés du peuple , et les grands et le roi , 3i5

Divisés ({'intérêt , réunis par la loi ;

Tous trois membres sacrés de ce corps invincible ,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible.

Heureux , lorsque le peuple instruit de son devoir,

Respecte , autant qu'il doit , le souverain pouvoir ! 020

Plus heureux, lorsqu'un roi, doux , juste et politique,.

Respecte , autant qu'il doit , la liberté publique !

Ah ! s'écria Bourbon, quand pourront les Français

Réunir comme vous la gloire avec la paix l

Quel exemple pour; vous , monarques de la terre ! 3î5

7Cï\g femme a fermé les portes de la guerre ;

Et , renvoyant chez vous" la Discorde et l'Horreur,

D'un peuple qui l'adore , elle a fait le bonheur.

Cependant il arrive à cette ville immense, Où la liberté seule entretient l'abondance. 53«

Du vainqueur des Anglais il aperçoit la tour j Plus loin, d'Elisabeth, est- l'auguste séjour.

Vers 3i5. Cc>t à "Westminster que s'assemble le parlement d'A-ngleterre : il la ut le concours de la chambre de«^ communes , de celle des Pairs , et le couseateraeat du roi , pour faire de» lois.

20 LA HENRIADÈ,

Suivi de Mornay seul , il va trouver la reine ; £ Sans appareil , sans bruit , sans cette pompe vaine, 555 Dont les grands , quels qu'ils soient , en secret sont ëpris Mais que le vrai héros regarde avec mépris. H parle • sa franchise est sa seule éloquence : Il expose en secret les besoins de la France; Et jusqu'à la prière , humiliant son] cœur , 5^0 Dans ses soumissions découvre sa grandeur. Quoi , vous servez Valois , dit la reine surprise ! C'est lui qui vous envoie aux bords de la Tamise l Quoi ! de ses ennemis devenu protecteur Henri rient me prier pour son persécuteur ! 545 Des rives du couchant , aux portes de l'aurore, De vos longs différens l'univers parle encore: Et je vous vois armer en faveur de Valois , Ce bras , ce même bras qu'il a craint tant de* fois! Ses malheurs, lui dit-il , ont étouffé nos haines; iôo Valois était esclave, il brise enfin ses chaînes : Plus heureux , si toujours assuré de ma foi , Il n'eût cherché d'appui que son courage et moi :

Vers 33t. La tour de Londres est un vieux château, bat; près de la Tamise , par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie.

Vers 555. L'édition de i723 met ainsi ce vers et les s ni vans :

« Le Héros en secret est conduit chez la reine ; » Il la voit ; il lui dit le sujet qui l'amené. » Et jusqu'à la prière humiliant son cœur , » Dans se<> soumissions découvre sa grandeur* v Quoi ! vous servez Valois , etc. »

Mais il employa tout l'artifice et la feinte ; Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte. J'oublie enfin sa faute , en voyant son danger ; 355 Je l'ai vaincu, madame, et je vais le venger. Vous pouvez , grande reine , en cette juste guerre , Signaler à jamais le nom de l'Angleterre , Couronner vos vertus , en défendant nos droits, Et venger avec moi la querelle des rois. 56>

Elisabeth , alors avec impatience , Demande le récit des troubles de la France ; Veut savoir quels ressorts , et quel enchaînement Ont produit dans Paris un si grand changement. Déjà , dit-elle au roi , la prompte Renommée , 565 De ces revers sanglans m'a souvent informée -3 Mais sa bouche indiscrète , en sa légèreté , Prodigue le mensonge avec la vérité.

J'ai rejeté toujours ses récits peu fidèles ;

Vous donc , témoin fameux de ces longues querelles , 370

Vers 355. Ce vers et les quatre qui suivent se trouvent ainsi dans l'édition de 172J.

« Mais n'employant jamais que la ruse et la feinte, >> Il fut mon ennemi par faiblesse et par crainte : » Je l'ai vaincu , madame , et je vais le venger ; » Le bras qui l'a puni saura le protéger. »

Vers 36o. Après ce vers , on trouve dans l'e'dition de îyaô les huit vers suivans , dont les quatre premiers sont assez peu épiques ; les quatre derniers ont été transportée au troisième chant.

« La reine accorda ton t à sa noble prière , » De iftars a ses sujets elle ouvre la barrière;

Vous , toujours de Valois le vainqueur ou )' ippi i , Expliquez-nous le nœud qui vous joint avec Lui , Daignez développer ce changement extrême ; Vous seul pouvez parler dignement de vous-même: S75 Peignez-moi vos malheurs et vos heureux exploits ; Songez que votre vie est la leçon des rois.

Hélas ! reprit Bourbon , faut-il que ma mémoire Rappelle de ces tems la malheureuse histoire ! Plût au ciel irrité , témoin de mes douleurs,

5$0 Qu'un éternel oubli nous cachât tant d'horreurs ! Pourquoi demandez- vous que ma bouche raconte , Des Princes de mon sang , les fureurs et la honte ? Mon cœur frémit encore à ce seul souvenir : Mais vous me l'ordonnez , je vais vous obéir.

385 Un autre , en vous parlant , pourrait avec adresse Déguiser leurs forfaits , excuser leur faiblesse ; Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœî.r , Et je parle en soldat plus qu'en ambassadeur.

» Mille jeunes héros vont bientôt sur ses p:is ,

y Fendre le sein des mers et chercher les combats;

y Essex est à leur tète; Esses dont Ja vaillance

y Vingt fois de l'Espagnol confondit la piudv.ce ,

y Et qui ne croyait pu3 quV.n indigne destic

y Dut tlctrir les lauriers qu'avait cueillis sa main.

Vers 584. Il y avait auparavant :

« Sui ' tout en écoutant ces tristes aventures ,

y Pardonnez , grande reine , à des vérités dures , et;. »

L'auteur apparemment a changé ces vers , parce que ces

vérités qui pou voient être dures pour les rois de France,

ne l'étaient pas pour la reine Elisabeth.

Fin du Chant premii r.

ARGUME U T.

HENRI LE Grand raconte à la Reine Elisabeth l'histoire des malheurs de la France : il remente à leur origine , et entre dans le détail des massacres de la Saint-Barthélemi,

Jt\EINE , l'excès des maux où la France est livrée,

Est d'autant plus affreuse, que leur source est' sacrée.

C'est la religion , dont le zèle inhumain

Met à tous les Français les armes à la main.

Je ne décide point entre Genève et Rome , 5

De quelque nom divin que leur parti les nomme j

J'ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur :

Et si la perfidie est fille de l'erreur ,

Si , dans les différens où l'Europe se plonge ,

La trahison , le meurtre est le sceau du mensonge ; i9

Il n'y a que ce seul chant dans lequel l'auteur n'ait jamais rien changé.

Vers 5» Plusieurs historiens ont peint Henri IV flottant entre les deux religions. On le donne ici pour un homme d'honneur , tel qu'il était , cherchant de bonne foi k s'éclairer , ami de la véiité , ennemi de la persécution, et détestant le crime par-tout où il se trouve.

L'un et l'autre parti, cruel également, Ainsi que dans le crime, est dans l'aveuglement, Pour moi , qui de l'état embrassant la défense , Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance ,

î5 On ne m'a jamais vu , surpassant mon pouvoir, D'une indiscrète main profaner l'encensoir ; Et périsse à jamais l'affreuse politique , Qui prétend, sur les cœurs, un pouvoir despotique ; Qui veut , le fer en main , convertir les morteia ,

20 Qui, du sang hérétique , arrose les autels ,

Et suivant un faux zèle ou l'intérêt pour guides , Ne sert un Dieu de paix que par des homicides.

Plût à Ce Dieu puissant , dont je cherche la loi , Que la cour des Valois eût pensé comme moi 1 25 Mais l'un et l'autre Guise ont eu moins de scrupule. Ces chefs ambitieux d'un peuple trop crédule,

Vers 23. François , duc de Guise , appelé communément alors le Grand Duc de Guise , e'tait père du Balafre'. Ce fut lui qui , avec le Cardinal son fiere, jeta les fondeînens de la Ligue. Il avait de très-grandes qualités, qu'il faut bien se donner de garde de confondre avec de la vertu.

Le président de Thou , ce grand historien , rapporte que François de Guise voulut faire assassiner Antoine de JNavaire , père da Henri IV , dans la chambre de François II. Il ayait engagé ce jeune roi à permettre ce meurtre. Antoine de Navarre avait le cœur hardi, quoique l'esprit faible. Il fut informé du complot et ne laissa pas d'entrer dans la chambre ou on devait l'assassiner. « S'ils » me tuant, dit-il a IWasy, gentilhomme à lui , prenez

Couvrant

Couvrant leurs intérêts de l'intérêt descieux, Ont conduit dans le piège un peuple furieux , Ont armé contre moi sa piété cruelle.

J'ai vu nos citoyens s'égorger avec zèle , 3i>

Et la flamme à la main courir dans les combats , Pour de vains argumens qu'ils ne comprenaient pas. Vous connaissez le peuple, et savez ce qu'il ose , Quand du ciel outragé pensant venger la cause, Les yeux ceints du bandeau de la religion , ^'J

Il a rompu le frein de la soumission.

Vous le savez, madame , et votre prévoyance Etouffa dès long-tems ce mal en sa naissance. L'orage , en vos états , à peine était formé , Vos soins l'avaient prévu , vos vertus l'ont calmé : 40 Vpus régnez , Londre est libre , et vos lois florissantes. Médicis a suivi des routes différentes.

y ma cliemiâe toute sanglante , portez-la à mon fils et a M ma femme; ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent » faire pour me venger. » Fiançois II n'osa pas , dit M. de Thou , se souiller de ce crime , et le duc de Guise ea sortant de la chambre , s'eciia : Le pauvre roi /t ue nous a vous !

Vers \\. M. de Castelnau, envoyé' de France auprès Je la reine Elisabeth , parle ainsi d'elle :

v< Cette princesse avait toutes les grande* qualités qui » sont requises pour régner heureusement. On pourrait >» dire de son iègne ce qui advint au tems d'August-3 » lorsque le temple de Janus fut ferme , etc. »

Peut-être que, sensible à ces tristes récits, Vous me demanderez quelle était Médicis.

45 Ycus l'apprendrez du moins d'une bouche ingénue. Beaucoup en ont parlé ; mais peu l'ont bien connue ; Peu de son cœur profond ont sondé les replis. Pour moi nourri vinçt ans à la cour de ses fils , Qui vingt ans sous ses pas vis les orages naître ,

5o J'ai trop , à mes périls , appris à la connaître.

Son époux expirant dans la fleur de ses jours , A son ambition laissait un libre cours. Chacun de ses enfans , nourri sous sa tutelle , Devint son ennemi , dès qu'il régna sans elle.

55 Ses mains autour du trône , avec confusion , Semaient la jalousie et la division :

Opposant sans relâche , avec trop de prudence , Les Guises aux Condés , et la France à la France j Toujours prête à s'unir avec ses ennemis,

Go Et changeant d'intérêt, de rivaux et d'amis j

Vers 55. Catherine de Médias se brouilla avec son fils Charles IX , sur la fin de la vie de ce prince , et ensuite avec Henri III. Elle avait été si ouvertement mécontente du gouvernement de François II, qu'on l'avait soupçonnée, quoiqu'injustement , d'avoir hâté la mort de ce roi.

Vers 58. Dans les mémoires de la Ligue on trouve une lettre de Catherine de Médicis au prince de Condé , par laquelle elle le remercie d'avoir pris les armes contre U com\

Esclave des plaisirs ; mais moins qu'ambitieuse ,

Inridelle à sa secte et superstitieuse :

Possédant en un rn.pt , pour n'en pas dire plus ,

Les défauts de son sexe , et peu de ses vertus.

Ce mot m'est échappé , pardonnez ma franchise ; t>5

Dans ce sexe, après tout, vous n'êtes point comprise :

L'auguste Elisabeth n'en a que les appas.

Le ciel qui vous forma pour régir des étu^s ,

Vous fait servir d'exemple a tous tant que nous sommes,

lit l'Europe vous compte au rang des plus, grands hommes. 70

Déjà François Second , par un sort imprévu , Avait rejoint son père au tombeau descendu ; Faible enfant , qui de Guise adorait les caprices , Et dont on ignorait les vertus et les vices. Charles , plus jeune encore , avait le nom de roi j 7.5 Médicis régnait seule ; on tremblait sous sa loi : D'abord sa politique , assurant sa puissance , Semblait d'un fris docile éterniser l'enfance ; Sa main de ia Discorde allumant le flambeau , Marqua par cent combats son empire nouveau ; 8-3

Vers 6\. Elle fut accuse'e d'avoir eu des intrigues avec le vidame de Chartres , mort à la bastille, et avec un gejj? tilliomme Breton , nomme' Mascoiiet.

Vers 62. Quand elle crut la bataille de Dreux perdue, et les Protestans vainqueurs : Eh lien .' dit-elle , nous prierons Dieu en français.

Même vers. Elle e'tait assez faible pour croire a la .magie , témoin le* talismans qu'oc trouya après sa mort.

28 LA HE N RIADE,

Elle arma le courroux de deux sectes rivales : Dreux qui \it déployer leurs enseignes fatales, Fut le théâtre affreux de leurs premiers exploits. Le vieux Montmorenci, près du tombeau des rois f 85 D'un plomb mortel atteint par une main guerrière, De cent ans de travaux termina la carrière. Guise , auprès d'Orléans , mourut assassiné. Mon père malheureux, à la cour enchaîné j

Veps S2. La bataille de Dreux fut la première bataille rangée qui se donna entre le Paiti catholique et le Paiti protestant. Ce fut en i5Ô2.

Vers S.\. Anne de Montmorenci ; homme opiniâtre et inflexible , le plus malheureux géufc'ral de son terni, fait prisonnier à Pavie et à Dreux , battu a Saint-Quentin pav Philippe II , fut enfla blessé à moit a la bataille de Saint- Denis , par un Anglais , nommé Stuait , le même qui l'avait pris à la bataille de Dreux.

Vers 87. C'e-,t ce même François de Guise , cité ci- dessus , fameux par la défense de Metz contre Charles-Quint. Il assiégeait les protestans dans Orléans en i565 , loisque Poltiot-de-Méré , gentilhomme Angoumois , le tua par-derrière , d'un coup de pistolet chargé de trois balles empoisonnées. Il mourut a l'âge de quaiantequatre ans , comblé de gloire et regretté des Catholiques.

Vers 83. Antoine de Eourbon , roi de Navarre , père de Henri IV , était un esprit faible et indécis. Il quitta & Religion protestante , où il était né , dans le teins que 6a femme renonça à la Religion catholique. Il ne sut jamais bien de quel Paiti ni de quelle Religion il était»

Trop faible, et malgré lui servant toujours la reine ,

Traîna dans les affronts sa fortune incertaine ; 90

Et toujours de sa main préparant ses malhcitrs ,

Combattit et mourut pour ses persécuteurs.

Condé, qui vit en moi le seul fils de son frère ,

M'adopta , me servit et de maître et de père.

Son camp fut mon berceau ; là , parmi les guerriers, 35

Nourri dans la fatigue à l'ombre des lauriers,

De la cour avec lui dédaignant l'indolence ,

Ses combats ont été les jeux de mon enfance.

O plaines de Jarnac ! ô coup trop inhumain !

Barbare Montesquiou , moins guerrier qu'assassin , 100

Condé , déjà mourant , tomba sous ta furie.

J'ai vu porter le coup; j'ai vu trancher sa vie.

Il fut tué au siège do Rrruen , où il servait le Parti cU» Guises , qui l 'opprimaient contre, les Piotestans qu'il aimait. Il mourut eu 1S62 , au même âge que François de Guise.

Vers 9". Le Prince de Conde , dont il est ici question , était frère, du roi de Navarre , et Oi.cle de Henri IV. Il fut long-tems le clief des Piotestans , et le grand ennemi des Guises. Il fut tue après la bataille de Jarnac , par Montesquiou , capitaine des gardes du duc d'Anjou , ( depuis Henri III. ) Le comte d3 Soissons , fils du mort, chercha par-tout Montesq mou et ses païens pour les sacrifier à sa vengeance.

Henri IV était k la journée de Jarnac , quoiqu'il n'eût pas quatorze ans , et il remarqua les fautes qui firent perdre la bataille.

3o LA KENRIADE,

Hélas ! trop jeune encor, mon bras, mon faible bras Ne put ni prévenir , ni venger son trépas.

»< ~> Le ciel, qui de mes ans protégeait la faiblesse, Toujours A des héros confia ma jeunesse. Coligny , de Condé le digne successeur , De moi, de mon parti devint le défenseur : Je, lui dois tout, madame, il faut que je l'avoue ;

no Et d'un peu de vertu , si l'Europe me loue, Si Rome a souvent même estimé mes exploits , C'est à vous , Ombre illustre , à vous que je le dois. Je croissais sous ses yeux , et mon jeune courage Fit long-tems de la guerre un dur apprentissage ■:

si5 II m'instruisait d'exemple au grand art des héros. Je voyais ce guerrier blanchi dans les travaux , Soutenant tout le poids de la cause commune , Et contre Médicis , eï contre la Fortune ; Chéri dans son parti , dans l'autre respecté,

:so Malheureux quelquefois , mais toujours redouté ; Savant dans les combats , savant dans les retraites ; Pius grand, plus glorieux , plus craint dans ses défaites, Que Dunoïs tû Gaston ne l'ont jamais été Dans le cours triomphant de leur prospérité.

1^5 Après dix ans ;entiers de succès et de pertes , Médicis, qui voyait nos campagnes couvertes

Vers 107. Gaspard de Coligoi , amiral de France, fils de Gaspard de Coligni , maréchal de France , et de Louise dé ^Montmorenci - soeur du Connectable a'- * €!;àtiUon le 16 février i5i.f>.

Voyex Us remarque-- c-alvaates.

CHANT SECOND. 3i

D'un parti renaissant qu'elle avait cru détruit , Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit , Voulut , sans plus tenter des efforts inutiles, Terminer , d'un seul coup , les discordes civiles. i3o La cour , de ses faveurs , nous offrit les attraits, Et n'ayant pu nous vaincre , on nous donna la paix. Quelle paix, juste Dieu I Dieu vengeur que j'atteste ! Que de sang arrosa son olive funeste ! Ciel ! faut-il voir ainsi les maîtres des humains, ,« Du crime à leurs sujets applanir les chemins.

Coligni , dans son cœur , à son Prince fidèle , Aimait toujours la France en combattant contre elle ; Il chérit , il prévint l'heureuse occasion, Qui semblait de l'état assurer l'union. 1 jo

Rarement un héros connaît la défiance , Parmi ses ennemis il vint plein d'assurance ; Jusqu'au milieu du louvre il conduisit mes pas. Médicis en pleurant me reçut dans ses bras , Me prodigua long-terns des tendresses de mère , 145 Assura Coligni d'une amitié sincère , Voulait, par ses avis, se régler désormais, L'ornait ds dignités , le comblait de bienfsits, Montrait à tous les miens , séduits par l'espérance, Des faveurs de son fils la flatteuse apparence. »5p

Hélas ! nous espérions en jouir plus long-tems.

Quelques-uns soupçonnaient ces perfides présens: Les dons d'un ennemi leur semblait trop à craindre. Plus ils se défiaient , plus le roi savait feindre : Dans l'ombre du secret, depuis peu Médicis, i53

A la fourbe , au parjure avait formé son fils ,

3a LA HENRIADE,

Façonnait aux forfaits ce cœur jeune et facile , Et le malheureux prince à ses leçons docile , Far son penclunt féroce à les suivre excité , Dans sa coupable école avait trop profité.

Enfin , pour mieux cacher cet horrible mystère , Il me donna sa sœur ; il m'appela son frère. O nom qui nva trompé , vains sermens , nœud fatal î Hymen , qui de nos maux fut le premier signal !

iS5 Tes flambeaux, que du ciel alluma la eolere , Eclairaient à mes yeux le trépas de ma mère. Je ne suis point injuste , et je ne prétends pas À Médicis encore imputer son trépas :

J'écarte des soupçons, peut-être légitimes,

370 Et je nrai pas besoin de lui chercher des crimes. Ma mère enfin mourut : pardonnez à des pleurs Qu'un souvenir si tendre arrache à mes douleurs. Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénouement la reine a réservée.

370 Le signal est donné sans tumulte et sansbruitr C'était à la faveur ces ombres de la nuit :

Vers iC-- Marguerite de Valois, sœur de Charles IX^

fut mariée a Heari IV en 072 , peu de jours avant les massacres.

Vers 166. Jeanne d'Albret, mère de Henri IV , attirée à Paris , avec le reste des Huguenots , mourut presque subitement entre le mariage de son fils et la Saiut- Barthelemi ; mais Caillait , son médecin , et Desnœuds, son chirurgien , protestant passijnaés , qui ouvrirent soa corps , n'y trouvèrent aucune marque de poison.

De ce mois malheureux l'inégale courriere,

Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.

Coligni languissait dans les bras du repos ,

Et le Sommeil trompeur lui versait ses pavots. iS:>

Soudain de mille cris le bruit épouvantable

Vient arracher ses sens à ce. calme agréable:

II se levé : il regarde ; il voit de tous côtés

Courir des assassins à pas précipités :

Il voit briller par-tout les flambeaux et les armes, i85

Son palais embrasé, tout Un peuple en alarmes,

Ses serviteurs sanglans , dans la flamme étouffés,

Les meurtriers en foule , au carnage échauffés ,

Criant A haute voix : « Qu'on n'épargne personne :

>s C'est Dieu , c'est Médlcia , ce.t le R"i qui l'ordonna. » icjo

11 entend retentir le nom de Coligni ;

Il aperçoit de loin le jeune Téligni ;

Téligni dont l'amour a mérité sa fille ,

L'espoir de son Parti , l'honneur de sa famille,

Vers 177. Ce fut la nuit du 25 au 24 août, fête de saint Barthelemi, en 1672 , que s'exécuta cette sanglante tragédie. L'amiral était logé dans la rue Bétizi , daas «ne maison qui est à présent une auberge appelée l'hôtel Saint-Pierre , où on voit encore sa chambre.

Vers 192. Le comte de Téligûi avait épousé, il y avait dix mois , la fiile de l'attirai. Il avait un visage si agréable et si doux , que les premiers qui étaient venus pour le tuer , s'étaient laissé attendrir à sa vue ; mais d'autres, plu, baibares, le massacrèrent.

j$5Qui sanglant , déchiré , traîné par des soldats 1 Lui •demandait vengeance , et lui tendait les Iras, Le héros malheureux , sans armes , sans défense , Voyant qu'il faut périr , et périr sans vengeance , Voulut mourir du moins comme il avait vécu ,

soo Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte , Du sallon qui l'enferme allait briser la porte ; Il leur ouvre lui-même , et se montre à leurs yeux Avec cet œil serein , ce front majestueux, ^oSTel que dans les combats , maître de son courage, Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable , à cet auguste aspect ,

Les meurtriers surpris sont saisis de respect :

Une force inconnue a suspendu leur rage. 3io Compagnons , leur dit-il, achevez votre ouvrage i

Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs.

Que le sort des combats respecta quarante ans ;

Frappez , ne craignez rien , Coligni vous pardonne.

Ma vie est peu de chose et je vous l'abandonne... 2îj J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...

Ces tigres , à ces mots, tombent à ses genoux ;

L'un saisi d'épouvante abandonne ses armes ,

L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes ;

Et de ses assassins ce grand homme entouré , 2ao Semblait un roi puissant , par son peuple adoré.

Besme , qui dans la cour attendait sa victime , Monte , accourt indigné qu'on diffère son crime.

Vers aai. Besme était un Allemand , domestique de

Des assassins trop lents il veut hâter les coups,

Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.

A cet objet touchant , lui seul est inflexible ; i 225

Lui seul à la pitié toujours inaccessible ,

Aurait cru faire un crime et trahir Médicis ,

Si du moindre remords il se sentait surpris.

A travers les soldats il court d'un pas rapide ;

Coligni l'attendait d'un visage intrépide, a3o

Et bientôt dans le flanc , ce monstre furieux,

Lui plonge son épée , en détournant les yeux,

De peur que d'un coup d'œil , cet auguste visage

Ne fît trembler son bras , et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort ; 235

On l'insulte , on l'outrage encore après sa mort.

la maison de Guise. Ce misérable étant depuis pris par les Protestans , les Roclielois voulurent l'acheter pour le faire écarteler dans leur place publique ; mais il fut tue' par un nomme Brétanville.

Vers 235. On pendit l'amiral de Coligni par les les pieds avec une chaîne de fer , au gibet de Montfaucon. Charles IX alla avec sa cour jouir de ce spectacle horrible. Un des courtisans disant que le corps de Coligni sentait mauvais , le roi répondit comme Viteîhus : Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.

Les Protestans pre'tendent que Catherine de Médicis envoya au pape la tète de l'amiral. Ce fait n'est point assuré ; mais il est sur qu'on porta sa tête à la reine avec un coffre plein de papiers , parmi lesquels était l'histoire du tems écrite de la main de Coligni.

36 LA HENFvIADE,

Son corps percé de coups , privé de sépulture , Des oiseaux dévorans fut l'indigne pâture ; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, a io Conquête digne d'elle , et digne de son fils. Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance , Sans remords , sans plaisirs , maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présens.

345 Qui pourrait cependant exprimer les ravages Dont cette nuit cruelle étala les images ? La mort de Coligni , prémices des horreurs , N'était qu'un faible essai' de toutes leurs fureurs ; D'un peuple d'assassins , les troupes effrénées ,

sjo Far devoir et par zèle , au carnage acharnées, Marchaient le fer en main , les yeux étincelans , Sur les corps étendus de nos frères sanglans. Guise était à leur tête , et bouillant de colère , Vengeait sur tous les miens, les mânes de son père.

^55 Nevers , Gondi , Tavanne , un poignard à la main , Echauffaient les transports de leur zèle inhumain :

Vers ^55. C'était Henri , duc de Guise , surnommé le Balafré , fameux depuis par les barricades, et qui fut tue à Blois. Il était fils du duc François , assassiné par Toltrot.

Vers 255. Frédéric de G^nzague , de la maison de Mantoue,duc de NeyQTO , l'un des auteuis de la Salnt- Bartbelenii.

Ibid. Albert de Gondi , maréchal de Retz, favori de Catherine de Médich.

CHANT SECOND. Zj

Et portant devant eux la liste de leurs crimes , Les conduisaient au meurtre , et marquaient les victimes.

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris , Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris, ' 260

Le nls assassiné sur le corps de son père, Le frère avec la sœur, la fille avec la mère , Les époux expirans sous leurs toits embrasés , Les enfans au berceau sur la pierre écrasés : Des fureurs des humains c'est ce qu'on doit attendre. a^5 Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre , Ce que vous même encore à peine vous croirez , Ces monstres furieux , de carnage altérés , Excités par la voix des prêtres sanguinaires , Invoquaient le Seigneur, en égorgeant leurs frères j s7* Et , le bras tout souillé du sang des innocens , Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens.

O combien de héros indignement périrent ! Renel et Pardaillan , chez les morts descendirent ;

Jbid- Gaspard de Tavarcne , e'ievé page de François L Il courait dans les rues de Paris la nuit de la Saint-Barthelemi- , criant : Saignez ; la saignée est aussi bonne au mois d'août qu'au mois de mai. Son fils, qui a écrit des mémoires , rapporte que son père étant au lit à4 la mort, lit une confession ge'néraie de sa \ie , et que te confesseur lui ayant dit d'un air étonné : Quoi ! vous ne parlez point de la Saint-Barihelemi ! Je la regarde , répondit le maréchal, comme une action méritoire eut doit ejjacer mes autres péchés.

Vers 2^4.. Antoine de Clermont-Ktnel se sauvant

2-3 Et vous . brave Guerchi , vous , sage Lavardin , Dignes de plus de vie et d'un autre destin. Parmi les malheureux que cette nuit cruelle Plongea dans les horreurs d'une nuit éternelle, Marsillac et Soubise , au trépas condamnés ,

2S0 Défendent quelque tems leurs jours infortunés. Sanglans , percés de coups , et respirant à peine , Jusqu'aux portes du louvre , on les pousse , on les traîne ; Ils teignent de leur sang ce palais odieux, En implorant leur roi , qui les trahit tous deux.

en chemise, fut massacré par le fils du baron des Adrets , et par son propre cousin , Bussi d'Amboise.

Le Marquis de Pardaillan fut tué a coté de lui.

Vers 27D. Guerchi se défendit lon£-tems dans la rue, et tua quelques meurtriers avant d'être accablé par le nombre ; mais le marquis de Lavardin n'eut pas le teras de tirer l'épée.

Vers 279. Marsillac , comte de la Rochefoucault , était favori de Charles IX , et avait passé une -partie de la nuit avec le roi. Ce prince avait eu queîqu'envie de le sauver . et lui avait même dit de coucher dans le J'ouvre; mais enfin il le laissa aller, en disant : Je vois lien que Dieu veut qu'il périsse.

ILid. Soubise portait ce nom , parce qu'il avait épousé l'héritière de la maison de Soubise. Il s'appelait Dupont- Quellcnec. Il se défendit très-long- teins , et tomba percé de coups sous le» fenêtres de la reine. Les dames de la cour allèrent voir son corps nu et tout sanglant , par une curiosité barbare , digne de cette cour abominable.

Du* haut de ce palais excitant la tempête , aSj

Médicis 2 loîsrr contemplait cette fête j

Ses cruels favoris , d'un regard curieux ,

Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux,

Et de Paris en feu , les ruines fatales

Etaient de ces héros les pompes triomphales. 29*

Que dis-je ! ô crime , ô honte, o comble de nos maux! Le roi , le roi lui-même , au milieu des bourreaux, Poursuivant des proscrits les troupes égarées , Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées : Et ce même Valois que je sers aujourd'hui , 29^

Ce roi , qui par ma bouche implore votre appui , Partageant les forfaits de son barbare frère , A ce honteux carnage excitait sa colère. Nt>n qu'après tout Valois ait un cœur inhumain , Rarement dans le sang il a trempé sa main : 3^

Mais l'exemple du crime assiégeait sa jeunesse , Et sa cruauté même était une faiblesse.

Quelques-uns, il est vrai, dans la foule des morts, Du fer des assassins trompèrent les efforts. De Càvjhiont , jeune enfant , l'étonnante aventure oo5 Ira de bouche en bouche à la race future.

} ers 20,2. J*ai entendu dire ■ au dernier mare'chal de Tessé , qu'il avait connu dans sa jeunesse un vieillard de quatre-vingt-dix ans , lequel avait étépage de Charles IX7 et lui avait dit plusieurs fois , qu'il avait chargé lui-même la carabine avec laquelle le roi avait tiré sur ses sujets Protestans la nuit de la Saiut-Baithelemi.

Vers 3o5. De Caumont , qui échappa à la Saint-

4o LA HENRIADE,

Son vieux père accablé sous le fardeau des ans , Se livrait au sommeil entre ses deux enfans : Un lit seul enfermait et le fils et le père.

^I0 Les meurtriers ardens , qu'aveuglait la colère , Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard : Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard. L'Eternel en sqs mains tient seul nos destinées : Il sait , quand il lui plaît , veiller sur nos années ;

5x5 Tandis qu'en ses fureurs l'homicide est trompé. D'aucun coup, d'aucun trait y Caumont ne fut frappé» Un invisible bras armé pour sa défense , Aux mains des meurtriers dérobait son enfance ; Son père à son côté , sous mille coups mourant r

5ao Le couvrait tout entier de son corps expirant , Et du peuple , et du roi , trompant la barbarie y Une seconde fois il lui donna la vie.

Cependant que faisais-je en ces affreux momens ! Hélas ! trop assuré sur la foi des sermens , 3a5 Tranquille au fond du louvre , et loin du bruit des armes, Mes sens d'un doux repos goûtaient encor les charmes, -O nuit ! nuit effroyable ! ô funeste sommeil ! L'appareil de la mort éclaira mon réveil.

Barthelemi , est le fameux maréchal de la Force , quv vécut jusqu'à Page de quatre-vingt-quatre ans. Il a laissé des mémoires qui n'ont point été imprimés , et qui doivent être encore dans la maison de la Force. IL dit dans ces memuiies , que son père et son fiere fuient massacre^ dans la rue des Petits-Cliamps; mais ces cii constances u» tont point du tout essentielles,

On avait massacré mes plus chers domestiques ;

Le sang, de tous côtés , inondait mes portiques ; 530

Et je n'ouvris les yeux que pour envisager

Les miens que sur le marbre on venait d'égorger.

Les assassins sangians vers mon lit s'avancèrent ,

Leurs parricides mains devant moi se levèrent :

Je touchais au moment qui terminait mon sort ; 555

Je présentai ma tête , et j'attendis la mort.

Mais soit qu'un vieux respect pour le sang de leurs maîtres Parlât encor pour moi dans le cœur de ces traîtres , Soit que de Médicis l'ingénieux courroux Trouvât pour moi la mort un supplice trop doux ; 5 /Q Soit qu'enfin, s'assurant d'un port durant l'orage , Sa prudente fureur me gardât pour otage ; On réserva ma vie à de nouveaux revers , Et bientôt de sa part on m'apporta des fers.

Coligni , plus heureux et plus digne d'envie, 545

Du moins en succombant ne perdit que la vie j Sa liberté , sa gloire , au tombeau le suivit .. Vous frémissez , madame, à cet affreux récit ; Tant d'horreur vous surprend ; mais de leur barbarie Je ne vous ai compté que la moindre partie. -^

On eût dit que , du haut de son Louvre fatal , Médicis à la France eût donné le signal. Tout imita Paris ; la mort sans résistance Couvrit en un moment la face de la France. Quand un roi veut le crime , il est trop obéi : Par cent mille assassins son courroux fut servi ; Et des fleuves français les eaux ensanglantées , Ne portaient que des morts aux mers épouvantées. Fin dit Chant second.

OJJ

ARGUMENT

Le Héros continue l'histoire des guerres civiles de France. Mort funeste de Charles IX. Règne de Henri III. Son caractère. Celui du fameux Duc de Guise , connu sous le nom de Balafré. Bataille de Coutras. Meurtre du Duc de Guise. Extrémités où Henri III est réduit. Mayenne est le chef de la Ligue. D'Aumale en est le héros. Réconciliation de Henri III et de Henri , Roi de Navarre. Secours que promet la Reine Elisabeth, Sa réponse à Henri de Bourbon.

\J uand l'arrêt des Destins eut, durant quelques jours, A tant de cruautés permis un libre cours , Et que des assassins fatigués de leurs crimes, Les glaives émoussés manquèrent de victimes , Le peuple , dont la reine avait armé le bras , Ouvrit enfin les yeux et vit ses attentats. Aisément sa pitié succède à sa furie : II entendit gémir la voix de sa patrie. Bientôt Charles lui-même en fut saisi d'îiorreur $ Le remords dévorant s'éleva dans son cœur. Des premiers ans du roi la funeste culture M'avait que trop en lui corrompu la nature :

Mais elle n'avait point étouffé cette voix ,

Qui , jusque sur le trône , épouvante les rois.

Par sa mère élevé , nourri dans ses maximes ,

Il n'était point , comme elle , endurci dans les crimes.

Le chagrin vint flétrir la fleur de ses beaux jours ;

Une langueur mortelle en abrégea le cours :

Dieu déployant sur lui sa vengeance sévère ,

Marqua ce roi mourant du sceau de sa colère,

Et par son châtiment voulut épouvanter

Quiconque à l'avenir oserait l'imiter.

Je le vis expirant. Cette image effrayante

A mes yeux attendris semble être encor présente.

Son sang , à gros bouillons , de son corps élancé ,

Vengeait le sang français par ses ordres versé :

Il se sentait frappé d'une main invisible ;

Et le peuple , étonné de cette fin terrible ,

Plaignit un roi si jeune et sitôt moissonné ,

Un roi par les méchans dans le crime entraîné , 3©

Et dont le repentir promettait à la France ,

D'un empire plus doux quelque faible espérance.

Soudain du fond du Nord, au bruit de son trépas, L'impatient Valois accourant à grands pas', Vint saisir dans ces lieux , tout fumans de carnage, -5 D'un frère infortuné le sanglant héritage.

Vers a3. Il fut tonjbtàrs malade depuis la Saint-Earthelemi , et mourut environ deux an? après , le 3o mai n'4-?4 > tout 'baigné dans son sang , .y.ù lui sortait par Tes pores.

La Pologne en ce terns avait, d'un commun choix', Au rang des Jagellons placé l'heureux Valois : Son nom plus redouté que les plus puissans princes,

40 Avait gagné pour lui les voix de cent provinces. C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux; Valois ne soutint pas ce fardeau dangereux. Qu'il ne s'attende point que je le justifie j Je lui peux immoler mon repos et ma vie ,

45 Tout , hors la vérité que je préfère à lui :

Je le plains \ je le blâme , et je suis son appui. Sa gloire avait passé comme une ombre légère : Ce changement est grand j mais il est ordinaire. On a vu plus d'un roi , par un triste retour ,

£0 Vainqueur dans les combats, esclave dans sa cour. Reine , c'e^t dans l'esprit qu'on voit le vrai courage. Valois reçut des Cieux des vertus en partage : Il est vaillant, mais faible , et moins roi que soldat, 11 n'a de fermeté qu'en un jour de combat.

55 Ses honteux favoris flattant son indolence,

De son cœur à leur gré gouvernaient l'inconstance : Au fond de son palais , avec lui renfermés , Sourds aux cris douloureux des peuples opprimés f ' Ils dictaient par sa voix leurs volontés funestes,

Go Des trésors de la France ils dissipaient les restes j Et le peuple accablé , poussant de vains soupirs , Gémissait de leur luxe et payait leurs plaisirs.

Vers 57. La réputation qu'il avait acquise à Jarn^c et U Moucontour , soutenue de l'aident de la France, l'avant fait élire roi de Pologne en 1 ->5. Il succéda à Sigismqnd U T daiuier prince de lu race des Jagolions.

Tandis que sous le joug de ses maîtres avides , Valois pressait l'état du fardeau des subsides, On vit paraître Guise , et le peuple inconstant o«3 Tourna bientôt ses yeux vers cet astre éclatant : Sa valeur, ses exploits , la gloire de son père , Sa grâce , sa beauté , cet heureux don de plaire : Qui , mieux que la vertu , sait régner sur les cœurs , Attiraient tous les vœux par des charmes vainqueurs. 7m

Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire; Nul sur ses passions n'eut jamais plus d'empire , Et ne sut mieux cacher , sous des dehors trompeurs , Des plus vastes desseins les sombres profondeurs. Altier , impérieux , mais souple et populaire, 75

Des peuples en public il plaignait la misère , Détestait des impôts le fardeau rigoureux ; Le pauvre allait le voir , et revenait heureux : Il savait prévenir la timide indigence ; Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence : 80 Il se faisait aimer des grands qu'il haïssait j Terrible et sans retour alors qu'il offensait , Téméraire en ses vœux , sage en ses artifices , Brillant par ses vertus , et même par ses vices , Connaissant le péril , et ne redoutant rien ; 83

Heureux guerrier , grand prince et mauvais citoyen.

Vers (35. Henri de Guise , !e Balafre, jie en i5jo , de François de Guise ce d'Anne d'F.st. Il exécuta le grand projet de la Li^ue , formé par le cardinal de Loi raine, son oncle , au concile do Trente , et entamé par France i>, son père.

Quand il eut quelque tems essayé sa puissance , Et du peuple aveuglé cru fixer l'inconstance , Il ne se cacha plus , et vint ouvertement , 9° Du trône de son roi briser le fondement. Il forma dans Paris cette Ligue funeste , Qui bientôt de la France infesta tout le reste : Monstre affreux qu'ont nourri les peuples et les grands, Engraissé de carnage , et fertile en tyrans.

9'J La France dans son sein vit alors deux monarques; L'un n'en possédant plus que les frivoles marques ; L'autre , portant par- tout l'espérance et l'effroi, A peine avait besoin du vain titre de Roi.

Valois se réveilla du sein de son ivresse.

ioo Ce bruit , cet appareil , ce danger qui le presse , Ouvrirent un moment ses yeux appesantis : Mais du jour importun ses regards éblouis Ne distinguèrent point , au fort de la tempête , Les foudres menaçans qui grondaient sur sa tête :

io5£t bientôt fatigué d'un moment de réveil , Las , et se rejetant dans les bras du Sommeil , Entre ses favoris , et parmi les délices , Tranquille il s'endormit au bord des précipices.

Je lui restais encore , et , tout prêt de périr , ne* Il n'avait plus que moi qui pût le secourir : Héritier après lui du trône de la France , Mon bras, sans balancer , s'armait pour sa défense : J'offrais à sa faiblesse un nécessaire appui; Je courais le sauver, ou me perdre avec lui. ï i5 Mais Guise trop habile , et trop savant à nuire , L'un par L'autre en secret songeait à nous détruire.

Que dis-je ? il obligea Valois à se priver

De l'unique soutien qui pouvait le sauver.

De la religion le prétexte ordinaire

Fut un voile honorable à cet affreux mystère. iaç

Par sa feinte vertu tout le peuple échauffé

Ranima son courroux encor mal étouffé.

Il leur représentait le culte de leurs pères ,

Les derniers attentats des sectes étrangères ,

Me peignit ennemi de l'Eglise et de Dieu. 12&"

« II porte , disait-il , ses erreurs en tout lieu j

i> Il suit d'Elisabeth les dangereux exemples ;

» Sur vos temples détruits il va fonder ses temples ;

» Vous verrez dans Paris ses prêches criminels. »

Tout le peuple, à ces mots, trembla poar ses autels; T 30 Jusqu'au palais du roi l'alarme en est portée. La Ligue, qui feignait d'en être épouvantée , Vient de la part de Rome annoncer à son roi , Que Rome lui défend de s'unir avec moi. Hélas ! le roi trop faible obéit sans murmure : !Ô5

Et lorsque je volais pour venger son injure , J'apprends que mon beau-frere , à la Ligue soumis , S'unissait pour me perdre avec ses ennemis ; De soldats malgré lui couvrait déjà la terre , Et par timidité me déclarait la guerre. i&

Je plaignis sa faiblesse , et sans rien ménager , Je courus le combattre au lieu de le venger. De la Ligue , en cent lieux , les villes alarmées , Contre moi , dans la France, enfantaient désarmées. Joyeuse , avec ardeur , venait fondre sur moi, 1.45

Ministre impétueux des faiblesses du roi.

Guise , dont la prudence égalait le courage , Dispersait mes amis , leur fermait le passage. D'armes et d'ennemis , pressé de toutes parts, ôoJe les défiai tous et tentai les hasards.

Je cherchai dans Coutras ce superbe Joyeuse ; Vous savez sa défaite , et sa fm malheureuse : Je dois vous épargner des récits superflus.

Non , je ne reçois point vos modestes refus ;

ijjNon , ne me privez point , dit l'auguste princesse, D'un récit qui m'éclaire autant qu'il m'intéresse j N'oubliez point ce jour, ce grand jour de Contras , Vos travaux , vos vertus , Joyeuse et son trépas. L'auteur de tant d'exploits doit seul me les apprendre.

i6o£t peut-être suis-je digne de les entendre. Elle dit : le Héros , à ce discours flatteur , Sentit couvrir son front d'une noble rougeur ; Et réduit à regret à parler de sa gloire , Il poursuivit ainsi cette fatale histoire.

i65 De tous les favoris qu'idolâtfoit Valois ,

Qui flattaient sa mollesse , et lui donnaient des Ioix,

Vers i5i. Il y a\ait dans les anciennes éditions :

>< L'arbitre des combats , a me; armes propice ,

•> De ma cause en ce jour protégea la justice :

>• Je combattis Joyeuse ; il fut vaincu : mon bras

» Lui fit mordre la poudre aux plaines de Coutras. >>

Mais ce récit trop court n'avait rien ni do l'intérêt ni U majesté <-jue demande un poémo épique.

Vers iG5. Auuc , duc de 3oyea$&, avait épousé li

Joyeuse ,

Joyeuse , né d'un sang chez les Français insigne ,

D'une faveur j,i haute étoit le moins indigne :

Il avait des vertus et, si de ses beaux jours

La Parque en ce combat n'eût abrégé le cours , 17*

Sans doute aux grands exploits son ame accou turnée,

Aurait de Guise un jour atteint la renommée ;

Mais nourri jusqu'alors au milieu de la cour ,

Dans le sein des plaisirs , dans les bras de l'Amour,

Il n'eut à m'opposer qu'un excès de courage , 175

Dans un jeune héros dangereux avantage.

Les courtisans en foule attachés à son sort ,

Du sein des voluptés s'avançaient à la mort.

Des chiffres amoureux , gages de leurs tendresses ,

Traçaientsurleurshabitslesnoms deleurs maîtresses; i3»

Leurs armes éclataient du feu des diamans ,

De leurs bras énervés frivoles ornemens.

Ardens, tumultueux, privés d'expérience ,

lis portaient au combat leur superbe imprudence :

sœur de la femme de Henri III. Dans son ambassade a Rouie il fut traité comme frère du roi. Il avait un cœur digue de sa grande fortune. Un jour ayant fait attendre trop long-tems les deux secrétaires d'état dans l'anti* chambre du roi , il leur en fit ses excuses en leur aban. donnant un don de cent mille e'cus que le roi venait de lui faire. Il donna la bataille de Coutras contre Henri IV, alors roi de Navarre , le 20 octobre 1687. On comparait sou armée à celle de Darius, et l'armée de Henri IV à celle d'Alexandre. Joyeuse fut tué dans la bataille par deux capitaines d'infanterie nommé? Bovdaux et Descentiers.

5o L A H ENRÎADE,

îïj orgueilleux de leur pompe, et liers d'un camp nombreux , Sans ordre ils s'avançaient d'un pas impétueux.

D'un éclat différent mon camp frappait leur vue, Mon armée , en silence , à leurs yeux étendue , N'offrait , de tous côtés , que farouches soldats ,

190 Endurcis aux travaux, vieillis dnns les combats, Accoutumés au sang et couverts de blessures. Leur fer et leurs mousquetscomposaient leurs parures. Comme eux vêtu sans pompe , armé de fer comme eux, Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux ,

1^5 Comme eux , de mille morts affrontant la tempête, Je n'étais distingué qu'en marchant à leur tête. Je vis nos ennemis vaincus et renversés , Sous nos coups expirans , devant nous dispersés : A regret, dans leur sein, j'enfonçais cette épée ,

200 Qui du sang espagnol eût été mieux trempée.

Il le faut avouer , parmi ces courtisans -, Que moissonna le fer en la fleur de leurs ans , Aucun ne fut percé que de coups honorables. Tous fermes dans leur poste , et tous inébranlables,

2o5 Ils voyaient devant eu:: avancer le trépas , Sans détourner les yeux , sans reculer d'un pas. Des courtisans français , tel est le caractère : La paix n'amollit point leur valeur ordinaire ; De l'ombre du repos ils volent aux hasards ;

210 y ils flateurs à la cour, héros au champ de Mars. Pour moi, dans les horreurs d'une mêlée affreuse , J'ordonnais , mais en vain , qu'on épargnât Joyeuse: Je l'aperçus bientôt , porté par des soldats , Pâle , et déjà couvert des ombres du trépas.

CHANT TROISIEME. 5i

Telle une tendre fleur qu'un matin voit colore 2i5 Des baisers du Zéphyrc et des pleurs de l'Aurore , Brille un moment aux yeux, et tombe avant letems, Sous le tranchant du fer , ou sous l'effort des vents.

Mais pourquoi rappeler cette triste victoire l Que ne puis-je plutôt ravir à la mémoire 220

Les cruels monumens de ces affreux succès l Mon bras n'est encor teint que du sang des Français ; Ma grandeur, à ce prix n'a point pour moi de charmes , Et mes lauriers sanglans sont baignés de mes larmes.

Ce malheureux combat ne fit qu'approfondir 22;} L'abîme dont Valois voulait enfin sortir. Il fut plus méprisé quand on vit sa disgrâce : Paris fut moins soumis j la Ligue eut plus d'audace ; lit la gloire de Guise , aigrissant ses douleurs , Ainsi que ses affronts , redoubla ses malheurs. 2->o

Guise , dans Vimori , d'une main plus heureuse , Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse.

Vers 221. On voit bien que l'auteur a change' ces vers à cause -de la prononciation de français , qui ne se prononce plus comme on faisait autrefois. Il y avait aupara-« vant :

« Des succès trop heureux , de'plore's tant de fois !

» Mon bras n'est encor teint que du sang des François, *

Mais l'auteur a pris le parti d'e'crire tou\ours français , pour les raisons déjà alléguées dans la préface d3 31. ï\Iarmontel.

Vers 25 1, Dans le même tems eue l'armée du roi était

Accabla dans Anneau mes alliés surpris , Et couvert de lauriers se montra dans Paris. 235 Ce vainqueur y parut comme un Dieu tutélaire. Valois vit triompher son superbe adversaire, Qui toujours insultant à ce prince abattu , Semblait l'avoir servi moins que l'avoir vaincu.

La honte irrite enfin le plus faible courage.

^4° L'insensible Valois ressentit cet outrage j Il voulut , d'un sujet réprimant la fierté , Essayer dans Paris sa faible autorité.

11 n'en était plus tems : la tendresse et la crainte , Pour lui , dans tous les cœurs , était alors éteinte :

245 Son peuple audacieux, prompt à se mutiner, Le prit pour un tyran dès qu'il voulut régner. On s'assemble ; on conspire; on répand les alarmes: Tout bourgeois est soldat ; tout Paris est en armes : Mille remparts naissans , qu'un instant a formés ,

a3o Menacent de Valois les gardes enfermés.

Guise , tranquille et fier au milieu de l'orage , Précipitait du peuple ou retenait la rage.

battue a Contras , le duc de Guise faisait les actions d'un très - habile général, centre une armée nombreuse de Beitres venus au secours de Kenii IV; <t , après les avoir harcelés et fatigués long-te;us , il les dtiit au village «l'Anneau.

Vers s5i. Le duc de Guiie , a cette journée des barricades , se contenta de renvoyer a Henri III ses £ardes; après les avoir désarmés.

De la sédition gouvernait les ressorts ,

Et faisait , à son gré , mouvoir ce vaste corps.

Tout le peuple au palais courait avec furie :

Si Guise eût dit un mot , Valois était sans vie :

Mais lorsque d'un coup d'oeil il pouvait l'accabler ,

Il parut satisfait de l'avoir fait trembler ;

Et des mutins lui-même arrêtant la poursuite.

Lui laissa , par pitié , le pouvoir de la fuite. afo

Enfin Guise attenta, quelque fût son projet ,

Trop peu pour un tyran , mais trop pour un sujet.

Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre ,

A tout à redouter , s'il ne veut tout enfraindre.

Guise en ses grands desseins , dès ce jour affermi , ^5

Vit qu'il n'était plus tems d'offenser à demi ;

Et qu'élevé si haut , mais sur un précipice ,

S'il ne montait au trône , il marchait au supplice.

Enfin , maître absolu d'un peuple révolté ,

Lô cœur plein d'espérance et de témérité ,

Appuyé des Romains , secouru des Ibères ,

Adoré des Français, secondé de ses frères,

Vers 265. Le cardinal de Guise , frère du duc , avait dit plus d'une fois qu'il ne mourrait jamais content qu'il n'eût tenu la tète du roi entre ses jambes pour lui faire une couronne de moine. Madame de Montpensier , sœur des Guises , voulait qu'on se servit de ses ciseaux pour ce saint usage. Tout le monde connaît la devise de Henri ni ; c'étaient trois couronnes avec ces mots : Alanet uhùnà ccelo , auxquels les Ligueurs substituèrent ceux-ci : ManeL ultima çlauslro.

Ce sujet orgueilleux crut ramener ces tems , Où , de nos premiers rois les lâches descendans ,

27 5 Déchus presqu'en naissant de leur pouvoir suprême, Sous un frcc odieux cachaient leur diadème , Et dans l'ombre d'un cloître , en secret gémissans , Abandonnais l'empire aux mains de leurs tyran?. Valois , qui cependant -différait sa vengeance ,

3f- Tenait alors djns Blois les états de la France. Pen-t -être on vous a dit quels furent ces états': On proposa i\es loir ' n n'exécuta pas. De n:ii!e députés , l"él yuence stérile Y fit de nos abus un détail inutile :

aSoCar de tant de conseils , l'effet îe plus commun Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Au milieu des états , Guise , avec arrogance, De 5011 prince offensé vint braver la présence ,

On connaît aussi ces deux vers latins : Qui dédit anle duas , unam ahstulit ; altéra nutat ; Ter ci a tonsoris est facienda manu.

On a trouvé dans la bibliothèque de feu M. le premier Président de Mêmes , cette traduction de ce dytique:

Valois , qui les dames n'aime, Deux couronnes posséda.

Eientôt sa prudence extrême , Des deux l'une lui ôta.

L'autre va tombant de même , Grâce a ses heureux travaux :

Lue paire de ciseaux Lui baillera la troisième.

S'assit auprès du trône , et sûr de ses projets , aoo

Crut, dans ses députés , voir autant de sujets.

Déjà leur troupe indigne , à son tyran vendue ,

Allait mettre en ses mains la puissance absolue ,

Lorsque , las de le craindre et las de l'épargner ,

Valois voulut enfin se venger et régner.

Son rival , chaque jour , soigneux de lui déplaire , agS

Dédaigneux ennemi , méprisait sa colère j

Ne soupçonnant pas même, en ce prince irrité ,

Pour un assassinat , assez de fermeté.

Son destin l'aveuglait , son heure était venue.

Le roi le fit lui-même immoler à sa vue ; 5oo

De cent coups de poignards indignement percé ,

Son orgueil en mourant, ne fut point abaissé ;

Et ce front que Valois craignait encor peut-être ,

Tout pâleettoutsanglant semblait braver son maître.

C'est ainsi que mourut ce sujet tout-puissant , 3o5

De vices , de vertus , assemblage éclatant j

Le roi dont il ravit l'autorité suprême ,

Le souffrit lâchement , et s'en vengea de même.

Bientôt ce bruit affreux se répand dans Paris. Le peuple épouvanté remplit l'air de ses cris. 5io

Vers 3o5. Il fut assassiné dans l'anti-chambre du roi , au château de Blois , un vendredi a3 décembre t583, par Laugnac , gentilhomme Gascon, et par quelques-uns des gardes de Henri III, qu'on nommait les Quarantecinq. Le roi leur avait distribue lui-même les poignards dont le duc fut percé. Les assassins étaient la Bastide , Montfivry, Saint-Malin, Saint-Gaudin , Samt-Capautel, Halfrem.T, H^rbelade, avec Lauçnac leur capitaine.

Les vieillards désolés, les femmes éperdues , Vont du malheureux Guise embrasser les statues. Tout Paris croit avoir , en ce pressant danger, L'église à soutenir et son père à venger. 3i5De Guise , au milieu d'eux , le redoutable frère , .Mayenne , à la vengeance anime leur colère j Et plus par intérêt que par ressentiment , Il allume en cent lieux ce grand embrasement.

Mayenne , dès long-tems nourri dans les alarmes , 320 Sous le superbe Guise avait porté les armes : Il succède à sa gloire ainsi qu'à ses desseins : Le sceptre de la Ligue a passé dans ses mains. Cette grandeur sans bornes, à ses désirs si chci'e , Le console aisément de la perte d'un frère»

Vers 3ao. On trouve quatre -vers dans l'édition de 1723, qui manquent dans Jes autres. Les voici :

« Mais Paris occupe d'un nom s! glorieux ,

y> Sous un chef moins connu n'ai rétait point ses yeux ,

y Et ce guerrier si craint que tout un peuple adore »

T Si Guise était vivant ne serait rien encore*

» Il succède , etc.

Il est évident que l'auteur n'a retranché ces vers que parce qu'ils semblaient 'avilir Mayenne , qui doit être un des héros du Pceu.e,

Vers 3a4- Le duc de Mayenne , frerc pi.ine dn Balafré, tué à Blois , avait été long-tems jaloux de la réputation de son aine. Il avait toutes les grandes qualités «b ton frère 2 * l'açtiïitc près»

Il servait à regret ; et Mayenne aujourd'hui 525

Aime mieux le venger que de marcher sous lui. Mayenne a , je l'avoue , un courage héroïque ; Il sait , par une heureuse et sage politique, Réunir sous ses loix mille esprits différens , Ennemis de leur maître , esclaves des tyrans. 33o

Il connaît leurs talens ; il sait en faire usage : Souvent du malheur môme il tire un avantage. Guise avec plus d'éclat éblouissait les yeux , Fut plu? grand, piushéros, mais non moins dangereux. Voilà quel est Mayenne et quelle est sa puissance. 355 Autant la Ligue altiere espère en sa prudence , Autant le jeune Aumale , au cœur présomptueux , Répand dans les esprits son courage orgueilleux. D'Aumale est du Parti le bouclier terrible j Il a jusqu'aujourd'hui le titre d'invincible: 340

Mayenne qui le guide au milieu des combats , Est l'ame de la Ligue, et l'autre en est le bras.

Vers 33t. Au lien de ce vers et des trois suivant, l'édition de 1720 met ceux-ci:

«< Mais souvent il se trempe a force de prudence ; >• 11 est irrésolu par trop de prévoyance ; » Moins agissant qu'habile , et souvent la lenteur y> Dérobe à son Parti les fruits de sa valeur.

Vers 342. Voyez la remarque au quanieme chant, page 6G , vers 3a.

Vers 343. L'édition de 1723, moins ample que les autres , n-;et ainsi ces vers :

Cependant des Flamands l'oppresseur politique. Ce voisin dangereux , ce tyran catholique ,

^5 Ce roi dont l'artifice est le plus grand soutien , Ce roi , votre ennemi , mais plus encor le mien ; Philippe , de Mayenne embrassant la querelle, Soutient de nos rivaux la cause criminelle ; Et Rome qui devrait étouffer tant de maux,

35o Rome de la Discorde allume les flambeaux.

« Voila quel est Mayenne et quelle est sa puissance ; » Cependant l'ennemi du pouvoir Je la France ; » L'ennemi de l'Europe, et le votre et le mien, y> Ce roi dont i'artilice est le plus ^raud soutien ; » Philippe avec ardeur embrassant sa querelle , » Soutient des re'voltés la cause criminelle ; » Et ilome qui devrait , etc. »

Vers 347. Philippe ïî , roi d'Espagne, fils de Charles- Quint. On l'appelait le Démon du midi , D-Œmo.nium Meridianum , parce qu'il troublait toute l'Europe , au midi de laquelle l'Espagne est située- Il envoya de pui.ssans «ecours à la Lip,ue dans le desseia d- f.iire tomber la couronne de France à l'infante Claire-Eugénie , ou à quelque piince de sa famille.

Vers 3-jo. La cour de Rome, gagnée par les Guises, et soumise alo;s a ^Espagne , lit ce quelle pnt pour rainer la France. G' égoira XIII secourut la Ligue d'homme', et d'argent, et Sixta-Quhit commença son pontilicat par le; excès les plus grands , et heureusement Jes plus J' "tues contre la maison royale , comme oq peut voir aus. rcaïai-yies sur le premier chant,.

CHANT TROISIEME. 5r>

Celui qui des Chrétiens se dit encor le père, Met aux mains de son fils un glaive sanguinaire. Des deux bouts île l'Europe , à mes regards surpris, Tous les malheurs ensemble accourent dans Paris. Enfin, roi sans sujets , poursuivi , sans défense , 555 Valois s'est vu forcé d'implorer ma puissance. Il m'a cru généreux , et ne s'est point trompé: Des malheurs de l'état mon cœur s'est occupé ; Va danger si pressant a fléchi ma colère ; Je n'ai plus dans Valois regardé qu'un beau-frere : 5Go Mon devoir l'ordonnait ; j'en ai subi la loi; Et roi , j'ai défendu l'autorité d'an roi. Je suis venu vers lui sans traité , sans otage : Votre sort , ai-je dit , est dans votre courage ; Venez mourir ou vaincre aux remparts de Paris. 555 Alors un noble orgueil a rempli ses esprits : Je ne me flatte point d'avoir pu , dans son ame, Verser, par mon exemple , une si bette flamme; Sa disgrâce a sans doute éveillé sa vertu^ Il gémit du repos qui l'avait abattu : ?

Valois avait besoin d'un destin si contraire ; Et souvent l'infortune aux rois est nécessaire. Tels étaient de Henri les sincères discours. D-S Anglais cependant il presse le secours.

Vers 5Go. Kenri IV , alors roi de Navarre , eut la générosité d'aller à Tours voir Kextri III , suivi d'un page seulement, malgré Us défiances et les prières de ses vieux officiers , qui craignaienL jour lui une seconde Saiotliartheieini.

'•" Déjà du haut des murs de la ville rebelle ,

La reix de la Victoire en son camp le rappelle; Mille jeunes Anglais vont bientôt sur ses pas , Fendre le sein ihs mers et chercher les combats»

Essex est à leur tête ; Essex , dont la vaillance "àSo A , des fiers Castillans , confondu ta prudence , Et qui ne croyait pas qu'un indigne destin Duc îîcîni ks lauriers qu'a\ait cueillis sa main.

Henri ne l'attend point. Ce chef que rien n'arrête, Impatient de vaincre , à son départ s'apprête.

5S5 Allez , lui. dit la reine , allez , digne Héros y Mes guerriers sur vos pas traverseront les flots ; ISon , ce n'est point Valois , c'est vous qu'ils veulent suivie; A vos soins généreux mon amitié les livre : Au milieu des combats voiu- les verrez courir r

390 Plus pour vous imiter qua pour vous secourir.

Formés, par votre exemple^au grand ait de la guerre, Ils aorrendront sous vous à servir l'Angleterre. Puisse bientôt la Ligue expirer sous vos coups. L'Espagne sert Mayenne,, et Rome est contre vous.

Vers 379. Robert de Dreux, comte d'Essex , fameua. par la prise de Cadix sur le, Espagnols , par la tendresse d'Elisabeth pour lui , et par sa mort trafique arrivée en iGoi. Il avait pris CiiJix sur les Espagnols, et les avait battus pins d'une f is sur mer. La reine Elisabeth l'envoya effectivement en France en i5cjo, au secours de iienri IV , à la tête de cinq roilie komxne..

CHANT TROISIEME. Gi

Allez vaincre l'Espagne,et songez ju'un grand homme 5cfî Ne doit point redouter les vains foudres de Rome.

Allez des nations venger la liberté , De Sixte et de Philippe abaissez la fierté.

Philippe , de son père héritier tyrannique , Moins grand, moins courageux , et non moins politique , 4ca Divisant ses voisins pour leur donner des fers , Du fond de son palais croit dompter l'univers.

Sixte au trône élevé du sein de la poussière , Avec moins de puissance a l'ame encor plus fiere : Le pâtre de Montalte est le rival des rois ; 4°5

Dans Paris , comme à Rome , il veut donner des lois ; Sous le pompeux éclat d'un triple diadème , Il pense asservir tout , jusqu'à Philippe même : Violent, mais adroit, dissimulé , trompeur, Ennemi des puissans , des faibles oppresseur r 4'i°

Vers 4o5. Sixte - Qnint , ( né aux Grottes dans la Marche d'Àncùne , d'un pauvre ^i^neron nomme' Perctti ) homme dont la turbulence égala la dissimulation. Etant cordelier , il assomma de coups le neveu de son provincial , et se brouilla avec tout l'ordre. Inquisiteur à Venise , il y mit le trouble , et fut oblige de s'enfuir. Etant cardinal , il composa en latin la LuUe d'excommunication lancée par le pape Pie V , contre la reine Elisabeth ; cependant il estimait cette reine , et l'appelait vs GRan cervello di PRia CIPESSA,

Ci LA II E N R I A D E ,

Dans Londres , dans ma cour il a formé n'es brigue?,. Et l'univers qu'il trompe est plein de ses intrigues.

Voilà les ennemis que vous devez braver. Contre moi l'un et l'autre osèrent s'élever : 4'5 L'un combattant eu Tain l'Anglais et les orages 3 Fit voir à l'Oceâfi sa fuite et ses naufrages; Du sang de ses guerriers ce bord est encor teint ; L'autre se tait dans Rome, et m'estime et me craint.

4-20 Suivez donc, à leurs yeux, votre noble entreprise ; Si Mayenne est vaincu , Rome sera soumise.

Vers /\\5. Cet événement était tout récent; car Henri IV est supposé voir secrettement Elisabeth en 1589 , et c'était l'année précédente que la grande flotte de Philippe II, de.tinée pour la conquête de 1 Angleterre , fut Luttue par l'amiral Drake , et dispersée par la tempête.

On a fait dan? nn journal de Trévoux, ônecritîqnè spécieuse de cet endroit. Ce n'est pas , dit-on , à la reiue Eifsabéta de croire que lAoriie est complaisante pour les puissances , puisque Rome a\ait osé excommunier sot» père.

Mais le critique ne soDgeait pas que le pape n'avait cx<V)mi niunié le roi d'Angleterre Hem i "S lîl , que parce «Ja'il craignait dasautape l 'empereur Charles-Quint. Ce n'e->t pa-> la seule faute qui soit dans cet extrait de i , dosit l'auteur désavoué et condamné par la

. s , a mi-; dan; jes conjures peut-

être plus d'injures que de raiscas.

Vous seul pouvez régler sa haine ou ses faveurs , Inflexible aux vaincus, complaisante aux vainqueurs; l'rête à vous condamner , facile à vous absoudre : C'est à vous d'allumer ou d'éteindre la foudre.

Fin du Chant troisième.

C4 LA HENRIADL.

ARGUME N T.

D*ÂfJMALE était près de se rendre maître du camp de Henri III , lorsque le Héros , revenant d'Angleterre , combat les Ligueurs et fait changer la fortune.

La Discorde console Mayenne et vole à Rome pour y chercher du secours. Description de Rome , où régnait alors Sixte-Quint. La Discorde y trouve la Politique. Elle revient avec elle à Paris , soulevé la Sorbonne , anime les Seiie contre le Parlement , et arme les Moines. On livre , à la main du Bourreau , des Magistrats qui tenaient pour le Parti des Rois. Troubles et confusion horrible dans Paris.

I ANDis que poursuivant leurs entretiens secrets, Et pesant à loisir de si grands intérêts , Ils épuisaient tous deux la science profonde , De combattre , de vaincre , et de régir le monde , La Seine , avec effroi , voit sur ses bords sanglants, Les drapeaux de la Ligue , abandonnés aux vents.

Valois , loin de Henri , rempli d'inquiétude, Db destin des combats craignait l'incertitude.

A ses desseins flottans il fallait un appui ,

Il attendait Bourbon , sûr de vaincre avec lui. ^m

Par ces retardemens les Ligueurs s'enhardirent j

Des portes de Paris , leurs légions sortirent :

Le superbe d'Aumale, et Nemours et Brissac ,

Le farouche Saint-Pel ,ia Châtre, Caniliac,

D'un coupable Parti défenseurs intrépides, i5

Epouvantaient Valois de leurs succès rapides ;

Et ce roi, trop souvent sujet au repentir ,

Regrettait le Héros qu'il avait fait partir.

Parmi ces combattans , ennemis de leur maître , Un frère de Joyeuse osa lcng-tems paraître. ao

Ce fut lui que Paris vit passer tûfur-à-tour , Du siècle au fond d'un cloître, et du cloître à la courj

Vers 2o. Henri comte de Bouchage , frère puîné' du duc de Joyeuse , tué à Coutras.

Un jour qu'il passait à Paris à quatre heures du matin , pi es du couvent des capucins , après avoir passé la nuit en débauche , il s'imagina que les anges chantaient les jnatines dans le couvent. Frappe de cette idée , il se fit capucin sous le nom de frère Ange. Depuis il quitta son froc , et prit les armes contre Henri IV. Le duc de Mayenne le ht gouverneur du Languedoc , duc et pair, et maréchal de France. Eclin il lit son accommodement avec le roi : mais un jour ce prince étant avec lui sur un balcon au-dessous duquel beaucoup de peuple était assemblé : Mon cousin , lui dit Henri IV , ces gens-ci me paraissent fort aises de voir ensemble un Apostat et un Renégat, Cette parole du roi lit rentrer Joyeuse dans son couvent » OÙ il mourut,

Vicieux, pénitent , courtisan , solitaire, ~ Il prit , quitta, reprit la cuirasse et la haire.

^5Du pied des saints autels arrosés de ses pleurs, Il courut de la Ligue animer les fureurs , Et plongea dans le sang de la France éplorée , La main qu'à l'Eternel il avait consacrée. Mais de tant de guerriers , celui dont la valeur

-•Inspira plus d'effroi , répandit plus d'Tiorreur , Dont le cœur fut plus fier et la main plus fatale, Ce fut vous , jeune prince , impétueux d'Aumale $ Vous , né du sang lorrain , si fécond en héros, Vous , ennemi des rois, desJois et du repos.

55 La fleur de la jeunesse en tout tems l'accompagne ; Avec eux , sans relâche , il fond dans la campagne : Tantôt dans le silence , et tantôt à grand bruit, A h clarté des cieux , clans l'ombre de la nuit. Chez l'ennemi surpris portant par-tout la guerre,

4oDu sang àes assiégeans son bras couvrait la terre. Tels , du front du Caucase ou du sommet d'Athos , D'oùieeil découvre au loin l'air, la terre et les flots, Les aigles , les vautours , aux ailes étendues , D'un vol précipité fendant les vastes nues ,

& Vont dans les champs de l'ait enlever les oiseaux, Dans les bois , sur le pré déchirent les troupeaux ,

Vers 02. Le chevalier d'Aumale , frère du duc d'Aumale , de la maison de Lorraine , jeune homme impétueux , qui avait des qualités brillantes , qui était toujours à la tête des sorties pendant le siège de Paris , et Inspirait aux habitaas sa valeur et &a confiance»

Et dans les flancs affreux de leurs roches sanglantes, Remportent à grands' cris ces dépouilles vivantes. Dans un de ces combats , de sa gloire enivré, Aux tentes de Valois il avait pénétré • 5o

La nuit et la surprise augmentaient les alarmes ; Tout pliait'; tout tremblait ; tout cédait à ses armes : Cet orageux torrent , prompt à se déborder , D ans son choc ténébreux allait tout inonder. L'f.toile du matin commençait à paraître ; 55

Mornay , qui précédait le retour de son maître, Voyait déjà les tours du superbe Paris : D'un bruit mêlé d'horreur il est soudain surpris: Il court ; il aperçoit dans un désordre extrême: Les soldats de Valois , et ceux de Bourbon même : 60 « Juste ciel, est-ce ainsi que vous nous attendiez ! » Henri va vous défendre ; il vient , et vous fuyez ! » Vous fuyez compagnons ! » Au son de sa parole, Comme on vit autrefois au pied du capitole, Le fondateur de Rome , opprimé desSabins , 65

Au nom de Jupiter arrêter ses Romains, Au seul nom de Henri les Français se rallient, La honte les enflamme; ils marchent; ils s'écrient: Qu'il vienne ce Héros, nous vaincrons sous ses yeux. Henri dans le moment paraît au milieu d'eux, 70

Brillant comme l'éclair au fort de la tempête : H voie aux premiers rangs ; il s'avance à leur tète ;

Vers 71. On trouve dans les premières éditions ces vers-ci :

« Soudain pareil au feu dont l'éclat fend la nue , » Henri vole à Taris d'une coursa imprévue :

Il combat ; on le suit j il change les destins:

La foudre est dans ses yeux ; la mort est dans ses main.,

75 Tous les ciiefs ranimés autour de lui s'empressent* La Victoire revient • les Ligueurs disparaissent : Comme aux rayons du jour qui s'avance et qui luit , S'est dissipé l'éclat des astres de la nuit. C'est en vain que d'Aumal* arrête sur ses rives ,

80 Des siens épouvantés , les troupes fugitives-

Sa voix, pour un moment, les rappelle aux combats: La voix du grand Henri précipite leurs pas ; De son front menaçant la terreur les renverse : Leur chef les réunit : la crainte les disperse.

*5D'Aumale est avec eux dans leur fuite entraîné • Tel que du haut d'un mont de frimats couronné , Au milieu des glaçons et des neiges fondues , Tombe et roule un rocher qui menaçait les nues.

Mais que dis:je ? il s'arrête ; ii montre aux assiégeans, go ïl montre encor ce front redouté si long-tems.

» Il arrive; il combat; il change les destins : » La foudre est dans ses yeux ; la mort est dans ses mains. a Vers son indigne cloître on voit s'enfuir Joyeuse. » Au milieu de, mourans on voit tomber Saveuse. » fJoufiiers , où courez-vous , trop jeune audacieux ? » Ne cherchez point la mort qui s'avance à vos yeux. » Respectez de Henri la valeur invincible: » Mais il tombe déjà sous cette main terrible ; » Ses beaux yeux sont noyés dans l'ombre du trépas- , » Et son sang qui le c Mivre efface ses appas , etc. » Il y a encore beaucoup de choses corrigées dans co ehant , et sur-tout la plupart des comparaisons.

CHANT QUATRIEME. Gg

Des siens qui l'entraînaient fougueux il se dégage;

Honteux de vivre encor , il retourne au carnage ;

Il arrête un moment son vainqueur étonné ;

Mais d'ennemis bientôt il est environné.

La mort allait punir son audace fatale. 9^

La Discorde le vit , et trembla pour d'Aumale : La barbare qu'elle est a besoin de ses jours: Elle s'élève en l'air , et vole à son secours. Elle approche, elle oppose au nombre qui l'accable, Son bouclier de fer , immense, impénétrable, 100

Qui commande au trépas, qu'accompagne l'horreur, Et dont la vue inspire ou la rage ou la peur. O fille de l:enfer , Discorde inexorable ! Pour la première fois tu parus secourable. Tu sauvas un héros , tu prolongeas son sort , 10S

De cette même main , ministre de la mort , De cette main barbare , accoutumée aux crimes , Qui jamais, jusques-là , n'épargna ses victimes. Elle entraîne d'Aumale aux portes de Paris, Sanglant, couvert de coups qu'il n'avait point sentis, it» Elle applique à ses maux une main salutaire : Elle étanche ce sang répandu pour lui plaire. Mais tandis qu'à son corps elle rend la vigueur , De ses mortels poisons elle infecte son cœur. Tel souvent un tyran , dans sa pitié cruelle , u5

Suspend d'un malheureux la sentence mortelle, A ses crimes secrets il fait servir son bras , Et quand ils sont commis , il le rend au trépas,

Henri sait profiter de ce grand avantage, Dont le sort des combats honora soa courage. l2a

7o LA HENRI A DE,

Des momens dans la guerre il connaît tout le prix ; Il presse au même instant ses ennemis surpris : 11 veut que les assauts succèdent aux batailles : Il fait tracer leur perte autour de leurs murailles,

ia5 Valois plein d'espérance , et fort d'un tel appui , Donne aux soldats l'exemple , et le reçoit ib lui : Il soutient les travaux , il brave les alarmes. La peine a ses plaisirs , le péril a ses charmes. Tous les chefs sont unis; tout succède à leurs vœux;

i3oEt bientôt la terreur qui marche devant eux , Des assiégés tremblans dissipant les cohortes , A leurs yeux éperdus allaient briser leurs porter. Que peut faire Mayenne en ce péril pressant l Mayenne a pour soldats un peuple gémissant.

i55 Ici la fille en pleurs lui redemande un père :

Là , le frère effrayé pleure au tombeau d'un frère : Chacun plaint le présent , et craint pour l'avenir ; Ce grand corps allarmé ne peut se réunir. On s'assemble; on consulte; on veut fuir ou se rendre;

140 Tous sont irrésolus , nul ne veut se défendre :

Vers \^o. Après ces vers , on lit clans l'édition cta 1720, les quatre suivans , qui sont beaux , et méiitaie;:t de rester.

« Où sont ces grands guerriers, ces fiers soutiens des loir, y Ces Ligueurs redoutes qui font trembler les rois î y Paris n'a dans son sein que de lâches complices, y Qu'a déjà fait pâlir la craïute des supplices; y Tant le faible vulgaire , etc. »,

Ii est à croire que l'auteur les a retranchas , parce qu'il a craint qu'Us ne sentissent trop la déclamation.

C H A M T OUATRIE M E. 71

Tant le faible vulgaire , avec légèreté , Fait succéder la peur à la témérité.

Mayenne en frémissant voit leur troupe éperdue, Cent desseins partageaient son arae irrésolue , Quand soudain la Discorde aborde ce héros, i;>

Fait siffler ses serpens , et lui parle en ces mots:

Digne héritier d'un nom redoutable à la Frai ce, Toi qu'unit avec moi le soin de ta vengeance , Toi , nourri sous mes yeux, et formé sous mes loix, Entends ta protectrice, et reconnais ma voix. 1j0

Ne crains rien de ce peuple , imbécille et volage, Dont un faible malheur a glacé le courage ; Leurs esprits sont a moi, leurs cœurs sont dans mes mains. Tu les verras bientôt , secondant nos desseins , De mon fiel abreuvés, à mes fureurs en proie , 155

Combattre avec audace , et mourir avec joie.

La Discorde aussitôt, plus prompte qu'un éclair, Fend d'un vol assuré , les campagnes de l'air. Partout chez les Français le trouble et les alarmes Présentent à ses yeux des objets pleins de charmes : 160 Son haleine an cent lieux répand l'aridité , Le fruit meurt en naissant dans son germe infecté ; Les épis renverses sur la terre languissent; Le ciel s'en obscursit , les astres en pâlissent ; Et la foudre en éclats , qui gronde sous ses pieds, ^ Semble annoncer la mort aux peuples effrayés.

Un tourbillon la porte à ces rives fécondes , Que l'Erklan rapide arrose de ses ondes.

Rome enfin se découvre à ses regards cruels ; Rome jadis son temple et l'effroi des mortels -, i7o

7z LA HENRIADE,

Rome dont le destin dans la paix , dans la guerre , Est d'être , en tous les teins, maîtresse de la terre. Par le sort des combats , on la vit autrefois , Sur leurs trônes sanglans , enchaîner tous les rois : i;5 L'univers tiédissait sous son aigle terrible : Elle exerce en nos jours un pouvoir plus paisible: Elle a su sous son joug asservir ses vainqueurs , Gouverner les esprits et commander aux cœurs : Ses avis sont ses loix , ses décrets sont ses armes.

180 Près de ce capitole où régnaient tant d'alarme* , Sur les pompeux débris de Bellune et de Mar^ , Un Pontife est assis au trône des Césars. Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille, Les tombeaux des Catons , et la cendre d'Emile.

iS5 Le trône est sur l'autel , et l'absolu pouvoir

Met dans les mêmes mains le sceptre et l'encensoir.

Là , Dieu même a fondé son église naissante , Tantôt persécutée , et tantôt triomphante : Là , son premier apôtre avec la Vérité 190 Conduisit la Candeur et la Simplicité.

Vers 186. Il y a dans l'édition de 172^, quatre vers que l'auteur a sagement supprimés : les voici cependant. « C'est de la que le Dieu qui pour nous voulut naître , » S'explique aux nation., parla voix du grand piètie ; » Là , Sun premier disciple , avec la Vérité, » Conduisit la Candeur et la Simplicité ; >* Mais Rome avait perdu sa trace apostolique. >5 Alors au Vatican léguait la Politique, » Fille de l'intérêt , etc. #

Ses

Ses successeurs heureux quelque tems l'imitèrent,

D'autant plus respectés que plus ils s'abaissèrent.

Leur front d'un vain éclat n'était point revêtu ;

La pauvreté soutint leur austère vertu ;

Et jaloux des seuls biens qu'un vrai Chrétien désire, igG

Du fond de leur chaumière ils volaient au martyre.

Le tems , qui corrompt tout , changea bientôt leurs mœurs :

Le ciel, pour nous punir , leur donna des grandeurs.

Rome , depuis ce tems puissante et profanée ,

Aux conseils des méchans se vit abandonnée ; aoa

La trahison , le meurtre , et l'empoisonnement ,

De son pouvoir nouveau fut l'affreux fondement.

Les successeurs du Christ , au fend du sanctuaire ,

Placèrent , sans rougir , l'inceste et l'adultère j

Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux , aoâ

Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux Dieux. *

On écouta depuis de plus sages maximes ;

On sut ou s'épargner , ou mieux voiler ses crimes ;

De l'église et du peuple on régla mieux les droits.

Rome devint l'arbitre et non l'effroi des rois» ai^

Sous l'orgueil imposant du triple diadème ,

La modeste vertu reparut elle-même :

* Voyez l'histoire des pape*,

Vers aïo. Voici les Ters curieux qui e'taient dans le* éditions de Londres :

« .Sous des dehors plus doux la cour cacha ses crimes ; v> La décence y régna ; le conclave eut ses lois; » La vwtu la plus pure y régaa quelquefois.

74 LA HEN11IADE,

Mais l'art de ménager le reste des humains ,

Est , sur-tout aujourd'hui , la vertu des Romains.

2i5 Sixte alors était roi de l'Eglise et de Rome. Si pour être honoré du titre de grand homme , Il suffit d'être faux , austère et redouté , Au rang des plus grands rois Sixte sera compté. Il devait sa grandeur à quinze ans d'artifices ;

22o 11 sut cacher quinze ans ses vertus et ses vices : Il sembla fuir le rang qu'il brûlait d'obtenir , Et s'en fit croire indigne afin d'y parvenir.

Sous le puissant abri de son bras despotique , Au fond du Vatican régnait la Politique -,

22D Fille de l'Intérêt et de l'Ambition,

Dont naquirent la Fraude et la Séduction. Ce monstre ingénieux , en détours si fertile , Accablé de soucis , paratt simple et tranquille ; Ses yeux creux et perçans , ennemis du repos ,

25o Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavots ; Par ses déguisemens à toute heure elle abuse Les regards éblouis de l'Europe confuse :

» Des Ursins , dans nos jours , a mérité des temples : » Mais d'un tel souverain , la terre a peu d'exemples , » Et l'église a compté , depuis plus de mille ans , » Peu de pasteurs sans tache et beaucoup de tyrans, » » Vers ai5. Sixte -Quint étant cardinal de Montait* contrefit si bien l'imbe'cille près de quinze anne'es , qu'on l'appelait commune'ment YAne d'Ancône. On sait avec quel artifice il obtint la papauté , et avec quelle hauteur ii régna.

Le mensonge subtil qui conduit ses discours ,

De la vérité même empruntant le secours ,

Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures , 2ZJ

Et fait servir le ciel à venger ses injures.

À peine la Discorde avait frappé ses yeux , Elle court dans ses bras d'un air mystérieux ; Avec un ris malin , la flatte, la caresse j Puis prenant tout-à-coup un ton plein de tristesse : *4<3 Je ne suis plus , dit-elle , en ces tems bienheureux , Où les peuples séduits me présentaient leurs vœux, Où la crédule Europe, à mon pouvoir soumise , Confondait dans mes loix , les loix de son église. Je parlais , et soudain les rois humiliés , 245

Du trône , en frémissant , descendaient à mes pieds, Sur la terre , à mon gré, ma voix soufflait les guerres^ Du haut du Vatican je lançais les tonnerres ; Je tenais dans mes mains la vie et le trépas ; Je donnais , j'enlevais , je rendais les états. a5<J

Vers s5o. On sait que , pendant les guerres du treizième «iecle , entre les empereurs et les pontifes de Rome , Grégoire IX, eut la hardiesse , non-seulement d'excommunier l'empereur Fre'deric II , mais encore d'offrir la couronne impériale à Robert , frère de Saint Louis. Le parlement de France assemble' , répondit au nom du roi , que ce n'était pas au pape à de'posse'der un souverain , ni au frère d'un roi de France à recevoir de la main d'un pape une couronne , sur laquelle ni lui, ni le saint père , n'avaient aucun droit. En i5yo , le parlement se'dentaire donna un fameux arrêt contre la bulle fa Cœna Do:jim.

Cet heureux tems n'est plus. Le Sénat de la France Eteint presqu'en mes mains les foudres que je lance j Plein d'amour pour l'Eglise, et pour raoi plein d'horreur, Il ôte aux nations le bandeau de l'erreur j

255 C'est lui qui , le premier, démasquant mon visage , Vengea la Vérité , dont j'empruntais l'image. Que ne puis je , ô Discorde , ardente à te servir , Le séduire lui-même , ou' du moins le punir î Allons, que tes flambeaux rallument mon tonnerre ;

260 Commençons par la France à ravager la terre j Que ses superbes rois retombent dans nos fers. Elle dit , et soudain s'élance dans les airs.

Loin du faste de Rome et des pompes mondaines, Des temples consacrés aux vanités humaines , 2";) Dont l'appareil superbe impose à l'univers , L'humble religion se cache en des déserts.

On connaît ses remontrances ce'lebres sous Louis XI , an sujet de la pragmatique-sanction ; celles qu'il fit a Henri III contre la bulle scandaleuse de Sixte-Quint, qui appelait la Maison régnante génération bâtarde, etc. et 6a fermeté constante à soutenir nos libertés contre les prétentions de la cour de Rome.

Vers 260. Dans les premières e'ditions de Londres :

« Ces monstres à l'instant pénètrent un asyle , » Où la religion solitaire et tranquille , » Sans pompe, sans éclat , belle de sa beauté , » Passait dans la prière et dans l'humilité', y Des jours qu'elle dérobe à la foule importune, etc. * Les éditions de Londres sont bien supérieures,,

Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde ;

Cependant que son nom , profané dans le monde ,

Est le prétexte saint des fureurs des tyrans ,

Le bandeau du vulgaire et le mépris des grands. 270

Souffrir est son destin ; bénir est son partage.

Elle prie en secret pour l'ingrat qui l'outrage ;

Sans ornement , sans art , belle de ses attraits ,

Sa modeste beauté se dérobe à jamais

Aux hypocrites yeux de la foule importune 373

Qui court à ses autels adorer la Fortune.

Son ame pour Henri brûlait d'un saint amour 3 Cette fille des cieux sait qu'elle doit un jour , Vengeant de ses autels le culte légitime , Adopter pour son fils ce Héros magnanime ; Elle l'en croyait digne , et ses ardens soupirs Hâtaient cet heureux tems , trop lent pour ses désirs. Soudain la Politique et la Discorde impie , Surprennent en secret leur auguste ennemie. Elle levé à son Dieu ses yeux mouillés de pleurs : J Son Dieu , pour l'éprouver , la livre à leurs fureurs.

Vers 283. Les premières éditions de Londres portent :

« Soudain la Politique et la Discorde impie ,

» Surprennent en secret leur auguste ennemie ;

y> Sur son modeste front , sur ces charmes divins ,

» Ils portent sans frémir leurs sacrilèges mains ;

» Prennent ses vêtemens , et fiers de cette injure ,

» De ses voiles sacrés ornent leur tête impure.

» C'en est fait , et déjà leurs malignes fureurs ,

» Dans Paris éperdu , yont changer tous les cœurs*.

Ces monstres , dont toujours elle a souffert l'injure , De ses voiles sacrés couvrent leur tête impure , Prennent ses vétemens respectés des humains , *D° Et courent dans Paris accomplir leurs desseins, D'un air insinuant , l'adroite Politique Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique : C'est-là que s'assemblaient ces Sages révérés , Des vérités du ciel interprètes sacrés ; 595 Qui des peuples chrétiens arbitres et modèles , A leur culte attachés , à leur prince fidèles , Conservaient jusqu'alors une mâle vigueur , Toujours impénétrable aux flèches de l'erreur. Qu'il est peu de vertu qui résiste sans cesse ! Zoo Du monstre déguisé la voix enchanteresse Ebranle leurs esprits par ses discours flatteurs. Aux plus ambitieux, elle offre des grandeurs j Par l'éclat d'une mitre elle éblouit leur vue: De l'avare en secret la voix lui fut vendue ; 3->5 Par un éloge adroit le savant enchanté ,

Pour prix d'un vain encens trahit la Vérité : Menacé par sa voix le faible s'intimide. On s'assemble en tumulte , en tumulte on décid*. Parmi les cris confus , la dispute et le bruit , 3io De ces lieux , en pleurant , la Vérité s'enfuit. Alors , au nom de tous, un des vieillards s'écrie : « L'Eglise fait les rois , les absout, les châtie :

» D'un air insinuant , l'adroite Politique » Pénètre au va»te sein de la Sorbonne antique : » Elle y voit a grands flots accourir ces docteurs , » D« leurs faux argnmens obstinés défenseurs, etc. »

i> En nous est cette église, en nous seuls est sa loi ; » Nous réprouvons Valois ; il n'est plus notre roi. 11 Sermens jadis sacrés nous brisons votre chaîne. » 5i5

A peine a-t-il parlé , la Discorde inhumaine Trace en lettres de sang ce décret odieux : Chacun jure par elle et signe sous ses yeux.

Soudain elle s'envole , et d'église en église , Annonce aux factieux cette grande entreprise : f.ao

Sous l'habit d'AUGUSTiN , sous le froc de François, Dans les cloîtres sacrés fait entendre sa voix j

Vers 3 10. Il y avait dans les premières éditions :

« On brise les liens de cette obéissance ,

» Qu'aux enfans des Capets avait juré la France.

» La Discorde aussitôt , de sa cruelle main ,

» Trace en lettres de sang ce décret inhumain , etc. »

Vers 3i5. Le 17 janvier de l'an i53() , la faculté d3 théologie de Paris donna ce fameux décret, par lenT^l i[ fut déclaré que les sujets étaient déliés de leur s de fidélité , et pouvaient légitimement faire ia guerre au roi. Le Fevre , doyen , et quelques-uns des plus sa refusèrent de signer. Depuis , dès que la Soibonue fut libre , elle révoqua ce décret que la tyrannie de la Ligu? avait arraché de quelques-uns de son corps. Tous les ordres religieux , qui , comme la Sorbonne , s'étaient déclarés contre la maison royale , se iétracterent depuiî coin mi elle. Mais si la maison de Lorraine avait eu 1© dessus , se serait-on rétracté ?

8o LA HENRIADE,

Elle appelle à grands cris tous ces spectres austères. De leur joug rigoureux esclaves volontaires.

âa5 De Ja religion reconnaissez les traits ,

Dit-elle , et du Très-Haut vengez les intérêts. C'esfmoiqui viens à vous; c'est moi qui vousappelle. Ce fer qui dans mes mains à vos yeux étincelle , Ce glaive redoutable à nos fiers ennemis ,

52o Par lamain de Dieu-même , en la mienne est remis. 11 est tems de sortir de l'ombre de vos temples ; Allez d'un zèle saint répandre les exemples : Apprenez aux Français , incertains de leur foi , Que c'est servir leur Dieu , que d'immoler leur roL

355 Songez que de Lévi , la famille sacrée ,

Du ministère saint par Dieu même honorée , Mérita cet honneur , en portant à l'autel Des mains teintes du sang des enfans d'Israël. Que dii-jeî où sont ces tems , où sont ces jours prospères,

34o Ou j'ai vu les Français massacrés par leurs frères l C'était vous, prêtres saints, qui conduisiez leurs bras; Coligni par vous seuls a reçu le trépas : J'ai nagé dans le sang ; que le sang coule encere.

,.. Montrez-vous, inspirez ce peuple qui m'adore.

Le monstre au même instant donne à tous le signal. Tous sont empoisonnés de son venin fatal; Il conduit dans Paris leur marche solemnelle ; L'étendard de la croix flottait au milieu d'elle ; *5o Ils chantent , et leurs cris dévots et furieux Semblent à leur révolte associer les cieux. On les entend mêler , dans leurs vœux fanatiques , Les imprécations aux prières publiques^

Prêtres audacieux , imbécilles soldats ,

Du sabre et de l'épée ils ont chargé leurs bras ;

Une lourde cuirasse a couvert leur cilice. 35*

Dans les murs de Paris cette infâme milice ,

Suit , au milieu des flots , d'un peuple impétueux ,

Le Dieu , ce Dieu de paix qu'on porte devant eux.

Mayenne, qui de loin voit leur folle entreprise , La méprise en secret , et tout haut l'autorise ; 36°

Il sait combien le peuple , avec soumission , Confond le fanatisme et la religion :

Il connaît ce grand art aux princes nécessaires , De nourrir la faiblesse et l'erreur du vulgaire. A ce pieux scandale enfin il applaudit j 36e

Le sage s'en indigne et le soldat en rit : Mais le peuple excité jusques aux cieux envoie Des cris d'emportement , d'espérance et de joie : Et comme à son audace a succédé la peur , La crainte en un moment fait place à la fureur. Zjo Ainsi l'ange des mers , sur le sein d'Amphitrite , Calme à son gré les flots , à son gré les irrite.

Vers 349- Dés que Henri III et le roi de Navarre parurent en armes devant Paris , la plupart des moines endossèrent la cuirasse , et rirent la garde avec les bourgeois. Cependant cet endroit du Poëme de'signe la procession de la Ligue , où douze cents moines arme's firent la revue dans Paris , ayant Guillaume Rose , e'vèque de Senlis à leur tète. On a placé ici ce fait, quoiqu'il n& soit arrivé qu'après la mort de Henri III.

82 LA HENRI AD Er

La Discorde a choisi seize séditieux , Signalés par le crime entre les factieux.

^5 Ministres ins< 1 ns de leur reine nouvelle , Sur son char tout sanglant ils montent avec elle; L'Orgueil , la Trahison , la Fureur , le Trépas , Dans des ruisseaux de sang marchent devant leur pas. Nés dans 1" obscurité , nourris dans la bassesse ,

CISoLeur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse Et jusques sous le dais par le peuple portés , Mayenne en frémissant les voit à ses côtés ; Des jeux de la Discorde ordinaires caprices , Qui souvent rend égaux ceux qu'elle rend complices-, 35 Ainsi lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux , De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots ,

Vers 375. Ce n'est point a dire qu'il n'y eût que seize particuliers séditieux, comme l'a marqué l'abbe le Gendre dians sa petite histoire de France : mais on les nomma les Seize à cause des seize quartiers de Paris , qu'ils gouvernaient par leurs intelligences et leurs émissaires , et à la tète desquels ils avaient mis d'abord seize des plus factieux de leur corps. Les principaux étaient Bussy-le-Clerc , gouverneur de la Bastille , ci-devant maître en fait d'armes; ia Brujere , lieutenant particulier ; le commissaire Louehard ; Emmonot et Morin , procureurs ; Oudinet, Passait , et Sénant , commis au greffe du parlement, homme de beaucoup d'esprit, qui développa le premier cette question obscure et dangereuse du pouvoir qu'une nation peut avoir sur son roi. Je dirai en passant que Sénaut était père du P. Sénaut , cet homme éloquent qui est mort généii \ des prêtres de l'oratoire en Fraoce.

Vers 58a. Les Seize lurent long-terns indépendant in,.

Le limon croupissant dans leurs grottes profondes , S'élève en bouillonnant sur la face des ondes : Ainsi dans les fureurs de ces embrasemens , Qui changent les cités en de funestes champs , 3o,o Le fer , l'airain, le plomb que les feux amollissent, Se mêlent dans la flamme à l'or qu'ils obscurcissent»

Dans ces jours de tumulte et de sédition , Thémis résistait seule à la contagion ; La soif de s'agrandir , la crainte , l'espérance , 305 Rien n'avait dans ses mains fait pancher la balance ; Son temple était sans tache , et la simple équité , Auprès d'elle , en fuyant , cherchait sa sûreté.

Il est dans ce saint temple un sénat vénérable , Propice à l'innocence , au crime redoutable , 4°°

Qui des loix de son prince et l'organe et l'appui , Marche d'un pas égal entre son peuple et lui. Dans l'équité des rois , sa juste confiance SDuvent porte à leurs pieds les plaintes de la France; Le seul bien de l'état fait son ambition j 4o5

Il hait la tyrannie et la rébellion :

Toujours plein de respect, toujours plein de courage, De la soumission distingue l'esclavage ; Et pour nos libertés, toujours prompt i s'armer , Connaît Rome , l'honore et la sait réprimer. 410

Des tyrans de la Ligue une fiere cohorte , Du temple de Thémis environne la porte.

duc de Mayenne. L'un d'eux , nomme' Normand , dit un jour dans la chamSre du duc : Ceux qui l'ont fait pourraient bien le défaire.

Eussy les conduisait; ce vil gladiateur, Monté par son audace à ce coupable honneur , 4*5 Entre et parle en ces mots à l'auguste assemblée, Par qui des citoyens la fortune est réglée : « Mercenaires appuis d'un dédale de lois , » Plébéiens qui pensez être tuteurs des rois ;

Vers q\"b. Le 16 janvier 1689 , Bussv-le-Clerc , l'un des Seize , qui , de tireur d'armes , était devenu gouverneur de la Bastille , et le chef de cette faction, entra dans la grand chambre du parlement , suivi de cinquante satellites ; il présenta au parlement une requête ou plutôt un ordre pour fo.cei cette compagnie a ne plus reconnaître la maison royale. Sur le refus delà compagnie , il mena lui-même a la Bastille tous ceux qui étaient opposes à son parti. Il les y ût jeûner au pain et à l'eau pour les obliger à se racheter plutôt de ses mains. Voilà pourquoi on l'appelait le grand. Pénitencier du parlement.

Même vers. Il y avait dans l'édition de Londres:.

On voyait à leur tête un vil gladiateur,.

Monté par son audace a ce coupable honneur j

Il s'avance au milieu de l'auguste assemblée ,

Par qui des citoyens la fortune est réglée :

« Magistrats , leur dit-il , qui tenez au Sénat,

» £on la place du roi , mais colle de l'état ,

» Le peuple assez- long-tems opprimé par vous-mêmes,

» Vous instruit par m'a voix de ses ordres suprêmes.

» Las du joug des Capets qui l'ont tyrannisé ,

» Il leur ôte un pouvoir dont. ils ont abusé;

y> Je vous défends ici d'oser le reconnaître ;

» Songez que désormais le peuple est votre mtiitre.

» Obéissez. » Ces mots prononcés fièrement

Portent dans les esprit uu juste étouoerasat..

» Lâches , qui dans le trouble et parmi les cabales, y Mettez, l'honneur honteux de vos graudeurs ve'nales , 4ao ?> Timides dans la guerre y et tyrans dans la paix i » Obéissez au peuple ; écoutez- ces décret3. » Il fut des citoyens avant qu'il fût des maîtres. » Nous rentrons dans les droits qu'ont perdus nos ancêtres. » Ce peuple fut long-tems par vous-même abusé ; 42^ » Il s'est lassé du sceptre, et le sceptre est brisé. » Effacez ces grands noms qui vous gênaient sans doute ; » Ces mots de plein pouvoir qu'on hait et qu'on redoute. » Jugez au nom du peuple , et tenez au sénat , » Non la place du roi , mais celle de l'état. 43o

s> Imitez la Sorbonne , ou craignez ma vengeance»

Le sénat répondit par un noble silence. Tels , dans les murs de Rome , abattus et brûlans , Ces sénateurs courbés sous le fardeau des ans , Attendaient fièrement , sur leur siège immobiles , 455 Les Gaulois et la mort avec des yeux tranquilles. Bussy , plein de fureur , et non pas sans effroi , Obéissez , dit-il , tyrans , ou suivez-moi... Alors Harlai se levé , Harlai ce noble guide , Ce chef d'un parlement , juste autant qu'intrépide ; 44$ Il se présente aux Seize ; il demande des fers , Du front dont il aurait condamné ses pervers. On voit auprès de lui les chefs de la justice , Brûlant de partager l'honneur de son supplice , Victimes de la foi qu'on doit aux souverains , 44.-

Tendre aux fers des tyrans leurs généreuses mains.

Le sénat indigné d'une telle insolence ,

Ne pouvant la punir garde un nobte silence.

Musc t redites-moi ces noms chers à la France ; Consacrez ces héros qu'opprima la licence ; Le vertueux de Thou , Mole , Scarron , Bayeul ,

^5o Potier , cet homme juste ,ct vous , jeune Longueil r Vous en qui , pour hâter vos belles destinées , L'esprit et la vertu devançaient les années; Tout le sénat enfin , par les Seize enchaîné , A travers un vil peuple en triomphe est mené ,

/j55 Dans cet affreux château * , palais de la vengeance , Qui renferme souvent le crime et l'innocence. Ainsi ces factieux ont changé tout l'état : La sorbonne est tombée ; il n'est plus de sénat. Mais pourquoi ce concours et ces cris lamentables l

4&> Pourquoi ces instrumens de la mort des coupables l Qui sont ces magistrats que la main d'un bourreau , Par l'ordre des tyrans précipite au tombeau : Les vertus dans Paris ont le destin des crimes. Brisson , Larcher , Tardif, honorables victimes , '

Vers 4h9- ^e Thou , Augustin de Thou , président , oncle du célèbre historien. Scaron était le bisayenl de Scarron , connu par ses poésies , et par l'enjouement de son ejpiit.

îvicc îa> Potier de Novion, surnommé le Blanc-Ménil , parce qu'il possédait la terre de ce nom. Il ne fut pas même a la Bastiile avec les autres , mais emprisonne au Lou.re, et près d'être condamné à être pendu par les Seize»

* La Bastille.

Vers. /fia. En i5oi , un vendredi 1 5 novembre , Bar- * ES « Briwon , homme tiès-savant , et qui faisait les £on£-

Vous n'êtes point fléiris par ce honteux trépas : 4^J

Mânes trop généreux , vous n'en rougissez pas. Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire ; Et qui meurt pour son roi , meurt toujours avec gloire.

Cependant la Discorde au milieu des mutins S'applaudit du succès de ses affreux desseins ; ^70

D'un air fier et content , sa cruauté tranquille Contemple les effets de la guerre civile , Dans ces murs tout sanglans, des peuples malheureux, Unis contre leur prince , et divisés entr'eux , Jouets infortunés des fureurs intestines , ^5

De leur triste patrie avançant les ruines , Le tumulte au-dedans , le péril au-dehors , Et par-tout les débris , le carnage et les morts.

tions d? premier président en l'absence d'Achille de Karlay , Claude Lareher, conseiller aux enquêtes, et Jean Tardif , conseiller au chatelet , furent pendus a uû« poutre dans le petit chàtelet , par Tordre des Seize. 11 est a remarquer que Hamilton , curé de Saint-Cèine, furieux Ligueur , e'tait venu prendre lui-même Tardif dans sa maison , 2)antavec kù plusieurs prêtres qui sen aient d'archers.

Fin du Chant quatrième.

ARGUMENT

Les assiégés sont vivement pressés. La Discorde excite Jacques Clément à sortir de Paris pour assassiner le Roi, Elle appelle du fond des Enfers h Démon du Fanatisme qui conduit ce parricide. Sacrifices des Ligueurs aux Esprits infernaux. Henri III est assassiné. Sentimens de Henri IV. Il est reconnu Roi par l'armée.

VjEPENDANT s'avançaient ces machines mortelles, Qui portaient dans leur sein la perte des rebelles-^ Et le fer et le feu volant de toutes parts , De cent bouches d'airain foudroyaient les remparts.

Vers t. Ce vers , dan, l'édition de 1723, est précéda des huit vers suivaas , retranchés dans les autres éditions^

« De la noblesse Anglaise une nombreuse élite ,

» Par le vaillant Essex en dos climats conduite,

» Prête a nous secourir pour la première fois ,

>» S'étonnaient , en marchant, de servir sous nos rois:

>»- lu suivaient nos drapeaux dans Les champs de Neustrie;

» C'est là qu'ils soutenaient l'honneur de leur patrie.

» Orgueilleux de combattre et de vaincre en des lieux ,

» Ou ia Seine autrefois vit réguer leurs aïeux*

» Cependant s'avançaient , etc. »

Les Seize et leur courroux , Mayenne et sa prudence , 5 D'un peuple mutiné la farouche insolence , Des docteurs de la loi les scandaleux discours , Contre le grand Henri n'étaient qu'un vain secours ; La Victoire à grands pas s'approchait sur ses traces. Sixte , Philippe , Rome éclataient en menaces ; iç> Mais Rome n'était plus terrible à l'univers : Ses foudres impuissans se perdaient dans les airs j Et du vieux Castillan la lenteur ordinaire Privait les assiégés d'un secours nécessaire. Ses soldats dans la France errans de tous côtés, i5 Sans secourir Paris , désolaient nos cités. Le perfide attendait que la Ligue épuisée Pût offrir à son bras une conquête aisée , Et l'appui dangereux de sa fausse amitié Leur préparait un maître au lieu d'un allié j 1%

Lorsque d'un furieux la main déterminée Sembla pour quelque tems changer la destinée.

Tous , des murs de Paris tranquilles habitans , Que le ciel a fait naître en de plus heureux tems, Pardonnez si ma main retrace à la mémoire , „e

De vos aïeux séduits la criminelle histoire : L'horreur de leurs forfaits ne s'étend point sur vous -9 Votre amour pour vos rois les a réparés tous.

L'Eglise a de tout tems produit des solitaires , Qui , rassemblés entr'eux , sous des règles sévères , 30 Et distingués en tout du reste des mortels, Se consacraient à Dieu par des vœux solennels. Les uns sont demeurés dans une paix profonde , Toujours inaccessibles aux vains attraits du monde 5

35 Jaloux de ce repos qu'on ne peut leur ravir , Ils ont fui les humains qu'ils auraient pu servir. Les autres à l'état rendus plus nécessaires , Ont éclairé l'Eglise, ont monté dans les chaires ; Mais souvent enivrés de ces talens flatteurs ,

4° Répandus dans le siècle , ils en ont pris les mœurs» Leur sourde ambition n'ignore point les brigues ; Souvent plus d'un pays s'estplaint de leurs intrigues. Ainsi chez les humains , par un abus fatal , Le bien le plus parfait est la source du mal.

45 Ceux qui de Dominique ont embrassé la vie , Ont vu long-tems leur gloire en Espagne établie j Et de l'obscurité des plus humbles emplois , Ont passé tout-â-coup dans les palais d3S rois. Avec non moins de zèle , et. bien moins de puissance ,

5o Cet ordre respecté fleurissait dans la France , Protégé par les rois , paisible , heureux enfin , Si le traître Clément n'eût été clans son sein.

Clément dans la retraite avait , dès son jeune âge , Porté les noirs accès d'une vertu sauvage :

55 Esprit faible et crédule en sa dévotion , Il suivait le torrent de la rébellion.

Sur ce jeune insensé la Discorde Fatale Répandit le venin de sa bouche infernale. Prosterné chaque jour aux pieds des saints autels ,

60 II fatiguait les cieux de ses vœux criminels.

Vers 53. Jacques Clément, do l'ordre des Dominicains , natif de Sorbormc , village près d3 Sens , était âgé d-5 vinat-cjintre ans et demi , et venait de recevoir l'ordre da prètiise lorsqu'il commit ce parricide.

On dit que tont souillé de cendre et de poussière , Un jour il prononça cette horrible prière :

« Dieu qui venges l'Eglise et punis les tyrans ,

» Te verra-t-on sans cesse accabler tes enfans ,

» Et d'un roi qui t'outrage armant les mains impures, 65

» Favoriser le meurtre et bénir les parjures ?

» Grand Dieu ! par tes fléaux , c'est trop nous éprouver.

» Contre tes ennemis daigne enfin t'élever ;

* Détourne loin de nous la mort et la misère.

» Délivre-nous d'un roi donné dans ta colère. 70

» Viens , des deux enflammés abaisse la hauteur; )} Fais marcher devant toi l'ange exterminateur :

a Viens, descends, arme-toi, que ta foudre enflammée

j» Frappe , écrase à nos yeux leur sacrileg-e armée j

» Que les chefs , les soldats , les deux rois expirans , 75

)t Tombent comme la feuille épsrseau gré ^.es vents j

» Et que sauvés par toi , nos ligueurs catholiques,

» Sur leurs corps toutsanglans, t'adressent leurs cantiques. »

La Discorde attentive , en traversant les airs, Entend ces cris affreux , et les porte aux enfers, 80 Elle amené à l'instant de ces royaumes sombres, Le plus cruel tyran de l'empire des Ombres.

Vers Si. Après ce vers, on lit dans l'e'dition de 1723:

« Les enfers sont émus de ces accens funèbres : » Un monstre en ce moment sort di fond des ténèbres , >> Monstre qui de l'abîme et de ses noirs démons , » Réunit dans son sein la rage et les poisons ;

Il vient ; le Fanatisme est son horrible nom : Enfant dénaturé de la religion , 85 Armé pour la défendre , il cherche à la détruire, Et reçu dans son sein , l'embrasse et le déchire.

C'est lui qui dans Rabah , sur les bords de l'Arnon , Guidait les descendans du malheureux Ammon , Quand à Moioc, leur Dieu, des mères gémissantes

90 Offraient de leurs enfans les entrailles fumantes. Il dicta de Jephté le serment inhumain : Dans le cœur de sa fille il conduisit sa main. C'est lui qui de Calchas ouvrant la bouche impie , Demanda par sa voix la mort d'Iphigénie.

^5 France , dans tes forêts il habita long-tems : A l'affreux Teutatès il offrit ton encens. Tu n'as pas oublié ces sacrés homicides , Qu'à tes indignes Dieux présentaient tes Druides.

» Cet enfant de la nuit , fécond en artifices ,

» Sait ternir les vertus , sait embellir les vices ,

y> Sait donner , par l'éclat de ses pinceaux trompeurs,

» Aux forfaits les plus grands , les plus nobles couleurs.

» C'est lui qui, sous la cendre et couvert d'un cilice ,

» Saintement aux mortels enseigne l'injustice. »

Vers 87. Pavs des Ammonites, qui jetaient leurs enfans dans les flammes au son des tambours et des trompettes , en l'honneur de la divinité qu'ils adoraient sous le nom de Moloc.

Vers 96. Teutatès e'tait un des dieux des Gaulois. 11 n'est pas sur que ce fut le même que Mercure ; mais il est constant qu'on lui sacrifiait des nommes*

Du haut du capitule il criait aux Païens : Frappez , exterminez , déchirez les Chrétiens. ioo

Mais lorsqu'au fils de Dieu, Rome enfin fut soumise, Du capitole en cendre il passa dans l'Eglise; Et dans les cœurs chrétiens inspirant ses fureurs , De martyrs qu'ils étaient les fit persécuteurs. Dans Londre il a formé la secte turbulente , io5

Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante. Dans Madrid , dans Lisbonne , il allume ces feux, Ces bûchers solemnels , où des Juifs malheureux Sont tous les ans en pompe envoyés par des prêtres , Pour n'avoir point quitté la foi de leurs ancêtres, no

Toujours il revêtait , dans ses déguisemens , Des ministres des cieux les sacrés ornemens : Mais il prit cette fois , dans la nuit éternelle, Pour des crimes nouveaux une forme nouvelle. L'Audace et l'Artifice en firent les apprêts. n 5

Il emprunte de Guise et la taille et les traits , De ce superbe Guise, en qui l'on vit paraître Le tyran de l'état , et le roi de son maître , Et qui toujours puissant , même après sori trépas , Traînait encor la France à l'horreur des combats. 120

Vers 106*. Les Enthousiastes , qui étaient appelée indépendàns , furent ceux qui eurent le plus de part à la mort de Charles I , roi d'Angleterre.

Même vers. Il y avait dans lu première édition do Londres :

« Dans Londre il inspira ce peuple de Sectaires , » Trembleurs, Iudépendans , Puritains , Unitaires. »

D'un casque redoutable il a chargé sa tête: Un glaive est dans sa main au meurtre toujours prête : Son flanc même est percé des coups dont autrefois Ce héros factieux fut massacré dans Blois; ia5 Et la voix de son sang qui coule en abondance , Semble accuser Valois, et demander vengeance.

Ce fut dans ce terrible et lugubre appareil , Qu'au milieu des pavots que verse le sommeil, 11 vint trouver Clément au fond de sa retraite.

i5o La superstition, la Cabale inquiette ,

Le faux Zèle enflammé d'un courroux éclatant , Veillaient tous à sa porte , et l'ouvrent à l'instant. Il entre , et d'une voix majestueuse et fiere : Dieu reçoit, lui dit-il, tes vœux et ta prière;

i35 Mais n'aura-t-il de toi , pour culte et pour encens, Qu'une plainte éternelle et des vœux impuissans ? Au Dieu que sert la Ligue il faut d'autres offrandes; Il exige de toi les dons que tu demandes. Si Judith autrefois , pour sauver son pays ,

140 N'eût offert à son Dieu que des pleurs et des cris ;

Vers ïXÇ. On imprima à Paris , et on débita publiquement, en 158g, une relation du martyre de frère Jacques Clément , dans laquelle on assurait qu'un ange lui avait apparu , lui avait montre' une épée nue , et lui avait ordonné de tuer le tyran.

Cet écrit se trouve dans la satyre Ménippée.

Vers 140. Frère Jacques Clément , étant déjà a Saint- Clond , quelques personnes qui se déliaient de lui

Si craignant pour les siens, elle eût craint pour sa vie,

Judith eût vu tomber les murs de Béthulie.

Voilà les saints exploits que tu dois imiter;

Voilà l'offrande enfin que tu dois présenter.

Mais tu rougis déjà de l'avoir différée. i45

Cours, vole , et que ta main dans le sang consacrée,

Délivrant les Français de leur indigne roi ,

Venge Paris et Rome , et l'Univers et moi.

Par un assassinat Valois trancha ma vie ,

Il faut d'un même coup punir sa perfidie ; *5©

Mais du nom d'assassin ne prends aucun effroi :

Ce qui fut crime en lui , sera vertu dans toi.

Tout devient légitime à qui venge l'Eglise :

Le meurtre est juste alors , et le ciel l'autorise.

Que dis-je ? il le commande; il t'instruit par ma voix, i55

Qu'il a choisi ton bras pour la mort de Valois :

Heureux si tu pouvais, consommant sa vengeance ,

Joindre le Navarrois au tyran de la France ;

Et si de ces deux rois , tes citoyens sauvés,

Te pouvaient.... Mais les tems ne sont pas arrivés. 160

Bourbon doit vivre encor ; le Dieu qu'il persécute

Réserve à d'autres mains, la gloire de sa chute.

Toi, de ce Dieu jaloux , remplis les grands desseins,

Et reçois ce présent qu'il te fait par mes mains.

Le fantôme , à ces mots , fait briller une épée , i65 Qu'aux infernales eaux la haine avait trempée :

Tépiereat pendant la nuit : ils le trouvèrent dormant d'un profond sommeil , son bréviaire auprès de lui , omert à l'article Judith.

Dans la/ main de Clément il met ce don fatal; Il fuit , et se replonge au séjour infernal.

Trop aisément trompé, le jeune solitaire, 170 Des intérêts des cieux , se crut dépositaire. Il baise avec respect ce funeste présent ; Il implore à genoux le bras du Tout-puissant ; Et plein du monstre affreux dont la fureur le guide , D'un air sanctifié s'apprête au parricide.

175 Combien le cœur de l'homme estsoumisàl'erreur ! Clément goûtait alors un paisible bonheur. Il était animé de cette confiance , Qui , dans le cœur des saints, affermit l'innocence : Sa tranquille fureur marche les yeux baissés ;

iSoSes sacrilèges vœux , au ciel sont adressés; Son front de la vertu porte l'empreinte austère , Et son fer parricide est caché sous sa haire. Il marche : ses amis , instruits de son dessein , Et de fleurs sous ses pas parfumant son chemin ,

iS5 Remplis d'un saint respect aux portes le conduisent , Bénissent son dessein, l'encouragent, l'instruisent , placent déjà son nom parmi les noms sacrés , Dans les fastes de Rome à jamais révérés, Le nomment à grands cris le vengeur de la France,

190 Et l'encens à la main l'invoquent par avance.

C'est avec moins d'ardeur , avec moins de transport , Que les premiers Chrétiens , avides de la mort ,

Vers 180. Il jeûaa, se confessa, et communia avant de partir pour aller assassiner le roi.

Intrépides

Intrépides soutiens de la foi de leurs pères ,

Au martyre autrefois accompagnaient leurs frères,

Enviaient les douceurs de leur heureux trépas , 198

Et baisaient , en pleurant , les traces de leurs pas.

Le Fanatique aveugle, et le Chrétien sincère ,

Ont porté trop souvent le même caractère :

Ils ont même courage ; ils ont mêmes désirs ;

Le crime a ses héros, l'erreur a ses martyrs ; 2o9

Du vrai zèle et du faux, valus juges que nous sommes:

Souvent des scélérats ressemblent aux grands hommes.

Mayenne dont les yeux savent tout éclairer , Voit le coup qu'on prépare, et feint de l'ignorer: De ce crime odieux son prudent artifice *o3

Songe à cueillir le fruit , sans en être complice ; Il laisse avec adresse aux plus séditieux Le soin d'encourager ce jeune furieux.

Tandis que de Ligueurs une troupe homicide , Aux portes de Paris conduisait le perfide , p*«

Des Seize en même teras le sacrilège effort , Sur cet événement interrogeait le Sort.

Jadis de Médicis l'audace curieuse Chercha de ses secrets la science odieuse ,

Vers 20 t. Il y a dans la première e'dition de Londres :

x< On ne distingue point le vrai zèle et le faux ; » Comme la Vérité , l'Erreur a ses he'ros. »

Vers 2i5. Catherine der Médicis avait mis la mag:e si fort a la mode eo France, qu'un prêtre nommé Sécnelles, qui fut biiile' en. Grève sous Henri III, pour sorcellerie,

ai5 Approfondit long-tems cet art surnaturel, Si souvent chimérique , et toujours criminel. Tout suivit son exemple , et le peuple imbécille, Des vices de la cour imitateur servile , Epris du merveilleux , amant des nouveaute's ,

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