ACTE m
.s'il se perd, l'hiver, sur toutes les côtes de France, autant de bateaux qu'il se perd ici. l'été, de réputations de femmes sur la plage !
MADAME MARÉCHAL
Vraiment? Ah! c'est très-amusant!
PIEKEE.
Non, madame, ce n'est-pas amusant toujours, je vous assure... Moi, qui ne suis pas un enfant, je suis quelquefois effrayé de ce qui se découvre, de ce qui se murmure, de ce qu'on voit, de ce qu'on dit, de tous ces chuchotements où commencent les scandales... C'est qu'il y a des gens de génie, des hommes, des femmes surtout, dans cette partie-là... et qui ont comme une seconde vue du mal... Des gens qui n'oublient rien et qui apprennent tout! tout! on ne sait comment! C'est un travail de sauvages : ils remontent du geste au regard, ils concluent de l'imprudence à la faute, ils soupçonnent, ils flairent, ils devinent!,.. Au second bal du Casino, vous savez bieti qu'on parlait déjà de madame de Billiers?...
MADAME MARÉCHAL, distraitement.
Ah ! oui. madame de Rilliers...
PIERRE
Madame Bériat est aujourd'hui on ne peut plus affichée...
MADAME MARÉCHAL
Ah! madame Bériat?
^ PIERRE
Et il n'y a plus à présent que le mari de madame de Laujon qui demande pour quelle histoire de femme 51. Gonet s'est battu avant-hier...
It") IIEMITETTE MAKECHAL
MADAME MARÉCHAL
Madame de Laujon?
riE RRE.
Oui, madame de Laujon... Et puis, pour mieux deviner, on suppose; on met un peu de calomnie eu avant pour éclairer la médisance ; on lance un mot pour voi s'il sera ramassé... on laisse tomber, en mettant la cuiller dans une glace, négligemment : « Madame MaréchaH... Oh !... » Et je viens d'entendre nommer mon frère, madame...
Il se l'ctoiinie vers elle.
MADA2\rE IMARÉCHAL.
Qu'fît-ce que vous voulez me dire (Mifin... voilà une heure?.. Est-ce que vous croyez que je ne me doute pas qwG vous savez tout?
PIERRE
Ce que je veux vous dire, madame, fil se lève.) c'est qu'en aimant mon frère, vous avez fait de moi un homme reconnaissant, orgueilleux de cet amour... comme s'il tombait sur moi-même... Ce que je veux vous dire, et ce que vous ne savez pas, ni vous, ni lui, c'est que votre amour, je l'ai gardé, je l'ai veillé, comme un homme qui couche en travers d'une porte et qui ne dort pas de la nuit... J'épiais autour de vous le bruit, les coups d'œil, le silence... J'étais là derrière vous, effaçant vos imprudences, je renouais chaque jour votre secret, et je refaisais autour de vous sans cesse (|uelque chose comme de l'ombre et de la sécurité... Je fermais les bouches qui parlaient, j'empêchais hi jalousie de vous voir.. .Votre bonheur était insolent : je me mettais devant pour le cacher, et faire qu'il ne blessât personne ! (11 marche et revient auprès de madame Maréilial. Voilà trois moisque je fais ce métier-là, trois mois
AC'l'K 111 Kil
que je suis toujours là, rompant vos téte-à-tète, vous arrachant à lui, vous jetant de sottes plaisanteries qui vous fassent rire, quand vous rêvez, quand je sens que vous allez rougir ou pleurer... vous avertissant de votre mari, du monde, de tous ceux ([ui sont là, et que Cous ne voyez pas, quand il est là!... (Il marche avec agitation.) Trois mois que je vous suis insupportable.,, et que vous croyez que je fais cela à cause de je ne sais quel mauvais sentiment de jalousie, parce que vous me prenez de l'affection de mou frère, n'est-ce pas?... Oh ! je vous pardonne... Eh bien, madame, je suis au bout de ma lâche... J'ai cru réussir un moment; j'ai cru qu'on pouvait cacher un bonheur comme le votre, que j'avais endormi la curiosité du monde, que vous pourriez vivre; tranquilles tous les deux, et qu'on vous laisserait vous aimer... Aujourd'hui, je le vois, c'est impossible. J'ai
lutté, je suis battu... i,Se rotournam vers elle et se rapprochant.)
Mais cela court maintenant sur les chaises de la promenade ! Les indifférents en parlent déjà ; votre mari peut l'apprendre demain... ce soir... Et alors votre amour, savez-vous ce que ce sera? Ce sera, ce qu'on appelle de son vrai nom légal : l'Adultère ! l'Adultère, entendez-vous ? quelque chose qui est dans le Code et qui fait asseoir sur le banc des voleurs! Votre passion, cela fera un procès qu'on vendra... Vos lettres seront un dossier, et il y aura des avocats pour les lire tout haut... Vous pleurerez devant des juges, comme une femme déshabillée toute vive... La Gazette des Trilunanx dira la couleur du chapeau que vous aviez... et il viendra, pour vous A'oir là, des gens que vous aurez r(>çus dans votre salon, t[ui auront dansé chez vous !
-MADAMK MAKl';CHAL.
Lu procès à moi? Mon mari? Jamais! Oh! je n'ai pas peur... Il me tuerait ! fElIe se lève. — Pierre s'est assis il .Iroitc. Toui ce ((ue vous me dif es. . . ce que je risque, tout
JU2 HENRTEin^E IMARÉCHAL
ce que je joue, est-ce que vous croyez que je ne le sais pas aussi bien que a'ous? C'est ma vie, je le sais bien. Eh bien! après?... De la honte? Allez! j'en ai par-dessus la tête! Et je n'ai pas besoin du mépris des autres ! Enfin, quoi? Qu'est-ce que vous voulez? Que je rompe, n'est-ce pas? Eh bien! voilà, je ne peux pas... non, je ne peux pas! Ah ! tenez... Regardez-moi... Il ne m'aime plus... Et vous venez de me dire tout ça pour que je lui rende sa liberté... Oh! d'abord vous avez dû toujours l'empêcher de m'aimer, je suis sûre... (Pierre se lève.) J'ai bien vu que vous étiez toujours contre moi...
PIEREE.
Mon frère vous aime aujourd'hui comme il vous aimait hier, madame... Il ne sait rien de. ce que je vous ai dit... et j'espère qu'il l'ignorera toujours...
Oh! pardon... Je vous assure, je ne lui ai jamais dit de mal de vous, demandez-lui... au contraire... Mais c'est que l'idée de le perdre!... Ma vie, vous avez dû la comprendre... (Elle tomhe assise sur la chaise, à droite, la tête dans les mains, les coudes sur le guéridon.) Vous connaissez mon mari... Mon Dieu ! je ne l'accuse pas... Il est bon... ilne peut pas m'aimer autrement. >. Moi, unmari,je croyais... J'avais rêvé... Oh! j'ai souffert! j'ai pleuré! Et pourquoi? Je n'avais pas de chagrin, j'avais tous les jours à dîner, du feu, un logement, des robes... J'ai cru mourir! Ce sont des années qui me font encore peur!... Et vous voulez que j'y retombe comme cela, tout de suite? Laissez-moi le temps au moins... Mon Dieu! pour des cancans... .Je vous promets : nous serons sages, nous ferons attention... Je vous donnerai toujours le bras... Il ne viendra plus ici... je sais bien, c'est imprudent... Oh! je vous en supplie... (Elle lui prend les mains.) Nous vous aimerons tant tous les deuxl