AMBASSADE DU MARÉCHAL DE GADENET
Bretagne ^ Cette idée, qu'on regardait comme avantageuse à la France et à l'Angleterre , autant que préjudiciable aux intérêts de l'Espagne, s'était tellement emparée des esprits à la cour du Louvre, que, dès la fin de 1630, le duc de Luynes avait résolu d'envoyer à Londres, en ambassade extraordinaire, son frère le maréchal de Cadenet '. Sous le prétexte apparent d'un témoignage d'amitié qu'on voulait rendre à Jacques I", il s'agissait de faire chatoyer à ses yeux tous les avantages d'une alliance française, non-seulement pour ses propres intérêts, mais encore pour ceux de son gendre l'électeur palatin; il importait surtout de gagner le jeune duc de Buckingham ', dont le crédit sur l'esprit du roi était alors aussi grand qu*il le fut plus tard sur celui de son fils. De son côté, le comte de Tillières*, beau-frère du maréchal de Bassompierre et ambassadeur ordinaire à Londres, travaillait sous-main et avec toute la prudence désirable à gagner du terrain dans le sens du mariage. Malheu-
« Miss Strickland. Queens of England, T. IV, p. 142.
* Honoré d'Albert , maréchal de Cadenet , puis duc de Chaolnes. Il mourut en 1649.
* Georges Villiers, duc de Buckingham, né en 1592. Très-jeune encore, mais doué de toutes les grâces de Tesprit et du corps, il avait supplanté lord Sommerset dans la faveur du roi Jacques I*', qui le combla d'honneurs et d^argent.
^ Tanneguy Leveneur, comte de Tillières, auteur des mémoires, qui ont été publiés en 1863, par M. C. Hippeau ; il avait épousé, en 1609, Catherine do Bassompierre. Rappelé de son ambassade par le marquis de la Vieuvillc , il accompagna plus tard en Angleterre, comme grand chambellan, Henriette- Marie, dont M** de Tillières était dame d'honneur. De retour en France, il a'enrôla avec les ennemis du cardinal de Richelieu, et ensuite parmi les Frondeurs. Il mourut en 1652.
reusement la mission bruyante du maréchal, au lieu d'amener le résultat voulu , ne fit qu'entraver la marche de TafTaire. Le roi Jacques et Buckingham ne rêvaient d'ailleurs à cette époque qu'une alliance avec l'Espagne, dont le poids dans la balance européenne leur semblait supérieur à celui de la France. On se fit de grandes politesses de part et d'autre et jusqu'à nouvel ordre les choses en restèrent là \
Il nous faut examiner maintenant quelles étaient les circonstances au milieu desquelles se débattait cette importante question. Jacques P' avait marié, en 1613, sa fille Elisabeth avec Frédéric V, électeur palatin, le chef reconnu des protestants d'Allemagne. Élu esk 1619 roi de Bohème, ce prince avait accepté un peu légèrement le trône qui lui était offert, et vaincu par Ferdinand II, en 16S0, à la bataille de Prague, il s'était vu dépouillé de ses anciens États, en même temps que des nouveaux. La dignité électorale, avec la possession du haut Palatinat, fut conférée par l'empereur à Charles-Louis, duc de Bavière, tandis qu'il livrait le bas Palatinat au roi d'Espagne ; celui-ci se hâta de le faire occuper en entier par ses troupes, à l'exception des trois villes de Heidelberg, Franckenthal et Mannheim, que tenaient encore des garnisons anglaises'. Le roi Jacques, se sentant trop faible pour conserver ces places, et surtout pour reconquérir les États de son gendre, s'imagina que
* Comte de Tilllères, Mém,, p. 24 et snivantes.
* Perrinchief, Abrégé de la vie et du règne de Charles /•', trad. Paris 1664.
POLTTIOUE DE lAGQUES I*'. 15
le meilleur parti à prendre était de rechercher l'ai* liance d*un ennemi, qu'il n'était pas de force à com* battre victorieusement. Il résolut donc de demander pour son fils la main de Tinfante Marie, fille de Philippe III, se faisant l'illusion de supposer qu'une fois le mariage accompli, TEspagne n'hésiterait pas à lui rendre les États confisqués sur le mari de sa fille, comme si les intérêts politiques ne devaient pas toujours primer les affections de famille.
n peut sembler étrange que Jacques I", époux d'une princesse de Danemark et le plus puissant alors des souverains protestants, n*eût pas cherché à réunir en un faisceau les princes et les États qui professaient la même religion, pour s'en faire un rempart armé contre les envahissements dé la maison d'Autriche. Il aurait pu par là inaugurer à son profit l'œuvre qu'allait entreprendre Gustave-Adolphe, aidé du cai*dinal de Richelieu ; mais, outre que l'esprit pusillanime du fils de Marie-Stuart ne se prêtait guère à cette formidable entreprise, il avait aussi à compter avec les catholiques d'Angleterre ' . Ces derniers étaient encore assez nombreux, surtout parmi la noblesse, pour devenir un obstacle redoutable à sa politique, en raison des sommes d'argent que la France et l'Espagne leur prodiguaient à l'envi, afin de les maintenir dans les in* téréts respectifs de ces deux puissances. La première^ en fomentant ainsi les dissensions religieuses
* C. Hippeaa, Introduction aux Mémoiret du comte de TUUères^ p. 7.
chez ses voisins, les empêchait de porter secours aux réformés français, et la seconde, notre rivale acharnée, s'efforçait de son côté de conserver en Angleterre une influence prépondérante, au détriment de la nôtre. Elle paraissait du reste y avoir réussi, car les catholiques anglais se montraient, en toutes circonstances, les partisans dévoués de TEspagne.
Le roi Jacques, sous l'inspiration de son jeune favori, le duc de Buckingham, prit donc le parti de faire la soiu*de oreille aux insinuations des ministres de Louis XIII, relativement à une alliance avec Henriette-Marie, et de se jeter résolument dans les bras de l'Espagne. Il chargea son ambassadeur ordinaire à Madrid d'entamer une négociation, dans le but d'obtenir pour son fils à la fois la main de l'Infante et la rétrocession du Palatinat. La cour du roi catholique s'y montra suffisamment bien disposée, mais sans y mettre le moindre empressement, et Jacques P"" crut devoir y envoyer lord Digby, plus tard comte de Bristol, en ambassade extraordinaire, poiu* hâter la solution de cette double affaire, qui lui tenait fort au cœur. Digby ne fut pas heureux : tous ses efforts, pour obtenir une réponse décisive, vinrent se heurter contre la lenteur et les pointilleries espagnoles, et la question demeura toujours en suspens.
La patience du roi et surtout celle de Buckingham n'y- tinrent plus; il fut décidé que le prince de Galles partirait en personne pour Madrid : on ne