RKSTAURATIOH DE CHARLES II
bonheur si longtemps inespéré. Ce fut là qu'elle reçut la courte visite que Charles II lui fit incognito, en revenant de Flandres pour passer en Angleterre ; la mère et le fils dînèrent ensemble au réfectoire du monastère, où ils furent servis par les religieuses. Que de tendres effusions, pendant ces trop courts instants d'une joie sans mélange ! Le soir, Henriette assista dans la chapelle à un salut solennel , chanté en chœur par la communauté tout entière, pour appeler la bénédiction de Dieu sur la famille royale d'Angleterre et sur ce trône rétabli comme par miracle \ Henriette ne put être témoin du délire d'enthousiasme, qui, le 29 mai 1660, salua le retour de Charles II dans la ville de Londres ; elle se trouvait alors absoibée par les négociations entreprises pour l'union de sa fille avec le jeune duc d'Orléans. Ce fut au milieu des réjouissances, qui accompagnèrent le mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse, que celui de Monsieur fut résolu avec sa charmante cousine, dont Louis XIY avait su apprécier enfin l'intelligence et la grâce, lorsqu'il était trop tard pour Tépouser, mais non pas pour l'aimer *. Nous savons que cette alliance avec le frère du roi avait été vivement souhaitée par Henriette-Marie; elle n'eut donc pas à dissimuler la joie, que lui causa la réussite de ses projets. Sa fille avait alors près de dix-sept ans : « La petite princesse , dit le père Cyprien, estoit la plus chérie des enfants de la
* ArchîTes nationales de France.
• M»» de la Fa><»tte.
294 nENRIETTE-MARIE DK FRAMCC.
reyue, aussy estoit-elle douée d'uu noble esprit, d'une rare beauté et d'une adresse non conunune à tous les exercices convenables à sa qualité royale ; elle y réussissoit avec tant d'avantage, qu'elle y esgaloit tous les plus habiles, aux danses, aux instruments musicaux, aux bals et autres semblables exercices. L'agilité de son corps, sa riche taille, son port doucement majestueux, tous ses mouvements estoient si bien réglez et si justes, qu'il n'y avoit personne qui ne lui donnât des louanges \ » Le roi ayant accordé son consentement, tout le monde se trouva d'accord, et il ne resta plus qu'à régler les conventions du mariage.
La reine se décida alors à passer en Angleterre avec sa fille ; deux motifs surtout Ty attiraient : elle avait à régler d'abord avec le Parlement des ques-
* Voici le portrut que fait d'elle M"* de Motteville : « La prioceMe d* Angleterre étoit aases grande, elle avoit bonne grâce, et sa taille, qoi n'étoit pas Bans défaut, oc paroissoit pas alors aussi gAtée qu'elle l'étoit en eifet. Sa beauté n'étoit pas des plus parfaites, mais toute sa personn<>, quoiqu'elle ne fût pas bien faite* étoît néanmoina, par ses manières et par ses agréments, tout à fait aimable. Elle avoit le teint fort délicat et fort blanc; il étoit mêlé d^in incarnat naturel , comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et brillants ; son nés n'étoit pas laid ; sa bouche étoit vermeille et ses dents avoLent toute la blancheur et la finesse qu'on ^ leur pouvoit souhaiter ; mais, son visage trop long et sa maigreur sembloient menacer sa beauté d'une prompte fin. Elle s'habilloit et se coiffoît d*nn air qui convenoit à toute sa personne, et comme il y avoit en elle de quoi se faire aimer, on pouvoit croire qu'elle y devoit aisément réussir, et qu'elle ne seroit pas fâchée de plaire. Elle n'avoit pu être reine, et, pour réparer et chagrin, elle vouloit régner dans le cœur des honnêtes gens et trouver d« la gloire dans le monde par les charmes et par la beauté de son esprit. On voyoit déjà en elle beaucoup de lumière et do raison, et au travers de sa jeunesse, qui jusqu'alors l'a voit comme cachée au public, il étoit aisé de j uger que lorsqu'elle se verroit sur le théâtre de la cour de France^ elle y j oueroit un des principaux rôles. «»
LA REIIVe PART POUR L*ANGLBTËRRB. 295
lions financières, la dot de la future Madame et son propre douaire, dont elle avait été si longtemps privée ; il s'agissait ensuite de faire rompre le mariage secret du duc d'York avec Anne Hyde, qu'elle avait fini par connaître, et dont la nouvelle l'avait profondément ulcérée. Sa colère était encore attisée par les lettres de la princesse d'Orange, qui venait d'arriver en Angleterre et qui ne pouvait prendre son parti d'avoir rencontré une belle-sœur parmi les filles de sa maison. La reine pressa son départ; elle avait hâte de briser des liens qu'elle se refusait à regarder comme sérieux et qui étaient pour elle un outrage à la dignité royale ; avant de se mettre en route , elle avait écrit au duc d'York une lettre foudroyante, où elle lui reprochait d'avoir eu des pensées assez basses , pour épouser une femme d'un rang si inférieur au sien. Dans une autre lettre à Charles II, elle annonçait son départ pour effacer de sa propre autorité une tache qui déshonorait la couronne : elle ne parlait de rien moins que de porter plainte au Parlement contre le chancelier, et d'employer les moyens les plus violents, pour laver une semblable infamie \ Pendant ce temps-là, des courtisans sans scrupule ne manquaient pas, pour se rendre agréables à la reine mère et à la princesse d'Orange, de semer de si odieuses calomnies sur le compte de la nouvelle duchesse d'York, que, s'ils avaient osé persister dans leurs témoignages, pas un homme d'honneur n'eût pu
* lÀfe of Clarendon,
S96 nENRIKTTE'HABJE DE FRAITCE.
s'intéresser à cette malheureuse femme ; son époux lui-même en avait ressenti la plus triste influence '. La reine ne devait pas retrouver en Angleterre son fils, le duc de Gloucester, qu'elle avait un moment si sévèrement traité ; ce jeune prince; après avoir accompagné Charles II à Londres, y était mort de la petite vérole le 22 septembre 1660. Cette perte fut d'autant plus sensible à la reine qu'elle n'avait pas revu son malheureux fils, depuis le jour où elle l'avait éloigné de sa présence. Henriette-Marie arriva à Calais avec sa fille le 14 octobre 1660, et le même jour le duc d'York y vint au-devant d'elle, pour la recevoir à son bord, en sa qualité de lord grand amiral; on avait mis sous son commandement, dans cette occasion, la plus belle flotte de l'Angleterre. Dès que son fils se présenta devant elle, la reine se mit à lui reprocher amèrement un mariage si indigne de lui : « Je vous demande pardon d'avoir placé si bas mon afi'ection, répondit Jacques, dont le cœur souff'rait cruellement de l'injure qu'il croyait avoir reçue en échange d'un amour si désintéressé. J'ai été assez puni par l'indignité de la conduite de cette femme, dont j'ai eu de telles preuves que je ne veux plus la revoir : comment reconnaître encore pour mon épouse celle qui m'a si lâchement trahi * ? » La reine se montra fort satisfaite de cette déclaration, et rien ne s'opposa plus à la cérémonie de l'embarquement, qui eut lieu avec un éclat sans pareil ; tous
* Miss StricklaiM].
• lÀft of Clarendnn
UN JOUR DE JEUNE SUR LA FtOTTE. 297
les b&timents de guerre étaient pavoises, du pont jusqu'au sommet de la mâture, de paviUons diaprés de mille couleurs ; c'étaient les feuilles fantastiques de cette épaisse forêt de mfrts. Le canon tonnait sur les vaisseaux, dont les salves se répondaient Tune à Tautre, tandis que la reine montait sur son navire, et le vacarme fut tel, qu'on l'entendit distinctement de Calais à Douvres. Sur mer, régnait un calme plat ; rOcéan sans vagues était poli comme un miroir : pas une voile, pas un pavillon ne s'agitait, et ces grands vaisseaux restaient immobiles et comme assoupis sur la surface de Feau ^
La flotte anglaise, ayant la reine à bord, demeura ainsi un jour et une nuit, sans pouvoir mettre à la voile : heureusement un magnifique banquet avait été préparé pour Henriette-Marie et pour sa suite ; on put donc supporter, sans trop se plaindre, ces lenteurs imprévues. Le festin avait lieu aux frais du duc d'York, qui était alors un ardent sectateur de l'Église anglicane ; on lui fit pourtant obsei'ver que c'était jour de jeûne , la vigile de la Toussaint , et il s'en alla de la meilleure grâce du monde trouver le père Cyprien et les autres catholiques de la maison de sa mère : « J'apprends, leur dit-il, que vous ne pouvez manger de la viande aujourd'hui et je crains bien que vous n'ayez pas tout ce qu'il vous faut, car tous mes gens sont huguenots et n'ont fait aucune provision pour la circonstance ; mais je crois que nous
< MUs Stricklnnd, tome IV, page 318.
i98 hbHriktte-marik nR francs.
avons encore un esturgeon pour la table de la reine et je vais en envoyer chercher un morceau pour la vôtre ^ » Tout le monde parut donc satisfait.
La traversée de Galaia à Douvres s'eiTectuait ordinairement en trois heures, mais, grâce à ce calme inusité, on eut toutes les peines du monde à la faire en deux jours. La flotte arriva en vue de Douvres à trois heures de l'aprës-midi, et le roi Charles II vint aussitôt saluer sa mère à bord ; ils débarquèrent ensuite au milieu des démonstrations populaires les plus enthousiastes. Le roi avait fait préparer au château de Douvres un grand souper, où s'assit avec la reine-mère toute la famille royale, Charles II, Jacques duc d'York, la princesse d*Orange, la princesse Henriette-Ânne et le prince Rupert. « Comme les personnes du festin estoient de différentes religions, les uns catholiques, les autres protestants, il y eut aussy différentes bénédictions. Le ministre du roy commença et bénit les viandes à la façon protestante ; immédiatement après , je fis de même à la catholique, disant d'un ton grave et élevé : Benedic^ Domine^ nos et hase tua dona qtue de tud largitate sumus sumpturi , per Christum Dommum nostrum* ; et, estendant le bras, je fis de la main un grand signe de croix sur les viandes qu'on avoit servies, le roy et tous les autres estant debout pendant la bénédiction. Les puritains, les indépendants
* p. Cyprien de Oamaches.
* Bénisses, Seigneur, nous et ces dons que nous teqona de votre larg«sse par Jésus-Cbrist Notre-Seigneur.