SOUVENIRS DOULOUREUX
avaient empoisonné son âme de tant de soupçons sur la vertu de sa femme, qu'il ne pouvait que se débattre misérablement entre les incertitudes les plus navrantes*. Hàtons-nous de dire, à Thonneur de la reine, que, malgré son imtation contre le mariage de son fils, elle ne trempa jamais dans les calomnies de complaisance déversées sur la fille du chancelier*. Malgré tous les efforts d'Henriette-Marie pour maîtriser son chagrin, les blessures de Tâme étaient encore trop saignantes, pour que les grandeurs de ce monde eussent le pouvoir de les cicatriser : tout cela n^était plus fait pour elle. La vue de cette capitale qu'il lui avait fallu quitter jadis dans des conditions si désastreuses, chaque pas qu'elle faisait dans ses appartements de Whitehall et de Soramerset-house, témoins de tant de bonheur conjugal et de si sanglantes catastrophes , étaient devenus pour elle une véritable torture. Parfois la coupe d'amertume débordait : Henriette-Marie se renfermait alors chez elle, où ses dames la trouvaient suffoquée par les larmes; elle tomba bientôt dans une noire mélancolie. « Je ne vois autour de moi, s'écriait-elle, que ruines et désolation I » C'était bien la veuve inconsolable de Charles I" et la reine malheureuse. Les gentilshommes de sa maison n'avaient plus qu'une pensée, celle d'abréger autant que possible son séjour en Angleterre '.
* Life of Clarendon,
* Miss Stricklaod.
* Vie d'I/enriette-JIIeu'ie, cjui précède VOraison funèbre de Bossuct. -- P. Cjpricn de GamacheB.
302 ilENRIETTE-MARIl-: t)K FRANCK.
Le duc d'York, de son côté, floufb*ait cruellement au sujet de sa femme ; Berkeley avait poussé reifronterie au point de prétendre que Fenfant était de lui et qu'il était tout prêt à le reconnaître, en épousant la mère ; le prince voulait renoncer h elle V En même temps, la victime de ces odieuses manœuvres, malade et déjà suspendue entre la vie et la mort, oubliait ses souffrances, pour protester que sa main, son cœur et son fils appartenaient sans partag'e au prince son époux ^ et elle en faisait le serment le plus solennel, en présence de Févéque de Winchester et de la duchesse d'Ormonde. Charles H montra dans cette occasion plus de dignité qu'à son ordinaire, en déclarant qu'il considérait sa bellesœur comme très-injustement outragée. Ce fut dans ces dispositions que la cour arriva à la veille de Noël ; mais cette fête, à la fois si sacrée et si joyeuse pour toutes les familles de la Grande-Bretagne, devait être un jour de deuil et de désolation pour celle de ses rois *. La princesse d'Orange avait été attaquée de la petite vérole le 1 8 décembre ; suivant un trop funeste usage, on Tavait saignée à plusieurs reprises au moment de l'éruption, et la maladie avait bientôt pris le caractère le plus alarmant. Dès que la reine eut reconnu les symptômes de la petite vérole, n'écoutant que son affection passionnée pour la princesse Henriette- Anne , elle l'avait enlevée de Sommerset-house, où la maladie s'était déclarée , et
' Miss StrickUnd, t. IV, p. 320.
• 1*. Cypricn de Gamoches.
MORT DE LA PRINCESSE d'oRANGE. 303
s*éiait renfermée avec elle au palais de Saint- James '•
Étendue sur son lit de mort^ la princesse d'Orange sentit sa conscience lui reprocher d'avoir, sinon fait naître, au moins trop légèrement accueilli les bruits calomnieux répandus sur le compte d*Anne Hyde et reconnut hautement sa parfaite innocence. Après ce devoir accompli, elle expira la veille de Noël et fut enterréer-à minuit le 39 décembre 1660. On la transporta à la lueur des torr.hes de Sommerset-house à Fabbaye de Westminster, où elle fut déposée dans le monument de la famille des Stuarts, près de son frère bien-aimé, le duc de Gloucester*. Cette digne fille de Charles P% par sa bonté et son dévouement absolu aux intérêts de sa famille proscrite, avait su mériter le respect et Taifection de tous. Le malheur était impitoyaï)le pour Henriette et pour ses enfants, déjà décimés par la mort.
Le chagrin et les déceptions avaient fortement attaqué la santé du duc d'York ; il était au lit deux jours après la mort de sa sœur , lorsque Berkeley, tourmenté par ses remords , se présenta devant lui et avoua que tous les propos, qu'il avait tenus sur le compte d'Anne Hyde, n'étaient qu'un tissu de mensonges : « J'avais pensé, lui dit-il , qu'un mariage avec une simple demoiselle serait la perte de Votre Altesse Royale, et qu'en même temps il vaudrait mieux pour la fille du chancelier avoir
« Life of ffenriêtta-Manay 1671.
* P. Cyprien de Oamachen.
un époux d'un rang^ pareil au sien, mais, ayanl reconnu que la calomnie avait frappé au cœur mon cher mattre , je viens lui confesser toute la vérité et solliciter son pardon. » Sans doute la déclaration faite par la princesse d'Orange n'était pas étrangère à cet aveu tardif, mais ce qu'il y a de certain , c'est que Berkeley était depuis longtemps passionnément amoureux d'Anne Hyde, et qu'il avait rèvc de la posséder à tout prix : l'amour expliquait sa conduite, sans Texcuser. Cette rétractation, quoique bien lente à venir, guérit à l'instant le duc d'York ; après avoir eu le courage de pardonner au coupable, son ancien ami et son compagnon d'armes, il s'empressa d'écrire à sa femme qu'elle prit bon courage, que la Providence avait rendu à sa vertu le témoignage qu'elle méritait, que surtout elle prit soin do son enfant et qu'il allait, dans le plus court délai, leur rendre visite à tous deux. Restait aux époux réconciliés une dernière mais difficile faveur à obtenir, le pardon de la reine ; n'avait-elle pas dit dans sa colère : tt Si cette femme entre à Whitehall par une porté, je sortirai par l'autre ! » Le temps pressait d'ailleurs, car Henriette-Marie se préparait à retourner en France , au commencement de janvier 1 661 . Heureusement pour le duc d'York, les dernières pt^roles de la princesse d'Orange avaient eu un profond retentissement dans l'àme de sa mère : elle se trouva désarmée par sa propre douleur, et, en souvenir de sa fille, elle se décida enfin à reconnaître le mariage. Cette reconnaissance, qui eut lieu le premier jour de
LE HARIA&B DU DUC D'YORK RECOMIfU. 305
Tan, fui accueillie avec une grande faveur , au milieu du deuil général causé par la mort de la princesse. Le duc d'York vint prendre son épouse à Worcester-house dans le Sirand, résidence du chancelier, et la conduisit en grande cérémonie à Whi« lehall, où la famille royale devait dîner en public ; la foule des assistants était énorme. Au moment où la reine passait pour se rendre dans la salle du banquety la duchesse d'York s'agenouilla devant elle ; Henriette la releva aussitôt, Tembrassa et la condui* sit à sa table ^ Ne semble-t-il pas, en lisant cette histoire sentimentale , qu'on assiste aux péripéties d'un drame conçu dans toutes les règles? Rien n'y manque, ni Tamoureux perfide, ni le mari, dupe de sa propre crédulité, ni la malédiction maternelle, ni une mort prématurée qui amène le dénouement , où l'innocence de l'accusée est reconnue au milieu d'un festin royal.
L'après-midi du même jour, la reine donna une audience d'adieu dans sa chambre à coucher de Whitehall aux dames de sa cour ; le duc d'York y amena la duchesse et la présenta de nouveau a sa mère^ qui la reçut avec la même bienveillance que si elle avait approuvé le mariage dès le début, et la fit fort gracieusement asseoir à ses côtés '. Lorsque le chancelier entra, la reine se leva de son fauteuil; mais, comme il s'était tenu fièrement à l'écart, depuis que le mariage avait été reconnu , la scène pouvait
> p. Cyp. de Oamaches.
' lÂfe of CUwendon.
devenir un peu trop intéressante pour un aussi grand nombre de curieux, et, sur un signe de la reine, toutes les dames se retirèrent. S'adressant alors à Clarendon de Tair le plus affable, elle lui dit que si, dans un instant de colère, il lui était arrivé de tenir quelque propos qui eût pu le blesser, il devait comprendre qu'elle y avait été grandement provoquée et ne Fimputer qu'à cela : elle déclarait avoir été gravement offensée par le duc d'York et s'être pour ce motif refusée à consentir au mariage, tandis que le roi lui avait assuré que lui, Clarendon, n'avait rien fait pour le favoriser, et s'y était même montré tout à fait opposé , attitude vraiment digne de son caractère. Elle reconnaissait que sa fidélité envers le feu roi était au-dessus de tout éloge et qu'il avait servi son fils avec le même zèle et un succès extraordinaire : « Je reçois donc, continua la reine, votre fille comme ma fille, je lui pardonne du fond du cœur, ainsi qu'à mon fils, et je veux désormais leur témoigner à tous deux Fentière affection d'une mère; je suis décidée également à devenir votre amie, et j'attends de vous en retour tous les bons offices, que méritera ma bienveillance. » Le chancelier répondit à ce discours par des louanges sur la clémence et la bonté de la reine, qui se départait si promptement d'une sévérité nécessaire, et pardonnait ce qui était impardonnable : il l'assura qu'en se montrant moins offensée , elle aurait méconnu son honneur et son rang, que pour lui, il compterait désormais sur sa protection , comme étant sa gracieuse maîtresse , et
LE DOUAIRE DE lA REIIIE. 307
qu'il obéirait toujours à ses commandements. La reine remit alors à Clarendon un papier, où elle lui désigna quelques articles concernant son service ou ses intérêts et le pria de les faire exécuter. Comme la nuit arrivait, et que Tantichambre était encore remplie de dames, fort pressées d'obtenir une audience, le chancelier prit congé de la reine, en se mettant à genoux pour lui baiser la main*.
On sait qu'en venant en Angleterre la reine avait un double but : rompre le mariage du duc d'York, qu^elle avait fini par sanctionner, et obtenir du Parlement le règlement de la dot de la princesse Henriette-Anne, ainsi que celui de son propre douaire, ce qui eut lieu dans les premiers jours de Tannée 1661. Ce n'était pas chose facile : la plupart des propriétés composant le douaire avaient été partagées entre les régicides , qui s'y étaient établis en bons patriotes ; le reste avait été dévasté et pillé *. Cette situation créait de telles difficultés au Parlement, qu'il se contenta d'assigner à la reine, comme compensation de ses pertes, une rente de trente mille livres sterling, à laquelle le roi ajouta une somme égale, prise sur sa cassette particulière. Comme ]es vieilles coutumes s'opposaient à ce qu'une reine douairière pût demeurer à l'étranger, afin que l'ar-
* Lif^ ùf Ctatmdm. Du mariage du dac d*York et d'Anne Hyde naquirent plusieurs enfanta; deux princesses seulement survécurent et régnèrent en Angleterre ; ce forent Marie II et la reine Anne.
* Miss Striekland, t. IV, p. 325. Elle donne les noms de ceux qui avaient usurpé ces domaines de la couronne: c'étaient Okey, Walton, Scroop, Nor> ion, Pride, Whalley, Edwards, Tichboume, Lambert (*t lllackwell.
308 HBimiBTTB-HAEIB DE FRANCE.
gent dont elle disposait fût dépensé dans le pays, la reine promit de revenir se fixer en Angleterre, dès qu'elle aurait mené à bonne fin le mariage de la princesse Henriette- Anne avec le duc d'Orléans. Elle donna même des plans et des ordres pour la restauration de ses deux palais de Greenwich et de Sommerset-house. H lui fallut aussi réorganiser sa maison sur un pied vraiment royal; Lord Jerm}rn , récemment créé comte de Saint-Albans , fut maintenu comme grand chambellan et surintendant des finances : toutes les dépenses de la reine passaient par ses mains. Elle prit pour chambellan un Français, M. de Yantelet : ce fut le seul étranger de sa maison , tous les autres, gentilshommes et dames, étaient des Anglais, la plupart catholiques et ses anciens serviteurs ; sa première dame du lit fut une jeune veuve, la belle duchesse deRichmond, fille du duc de Buckingham; elle était protestante. La maison religieuse fut également réinstallée sur un pied considérable , malgré les récriminations des puritains, et non sans causer un notable préjudice à la popularité renaissante de la famille royale; nous savons que jamais le zèle d'Henriette-Marie n'avait connu les préoccupations politiques. Pendant e siège de Paris, elle s'était vue forcée de vendre jusqu'aux vases sacrés de sa chapelle, sans pouvoir plus tard en racheter de nouveaux ; mais, au moment de son départ pour l'Angleterre , la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, lui avait fait présent de ceux qui provenaient de la succès-
MAISON d'uHE reine D'aNGLETERRE EN 1661. 309
sion de son oncle : ils étaient d'une grande richesse et d'un merveilleux travail. On en fit usage à la chapelle de Sommerset-house*.
. A la personne de la reine était aussi attachée une compagnie de gardes-nobles, qui avaient pour capitaine le comte de Saint- Albans. Ces jeunes gentilshommes étaient vêtus d'une casaque de velours noir brodée d'or, avec leurs insignes également en or; armés de hallebardes , ils se rangeaient sur deux lignes au passage de la reine, soit qu'elle allât prendre sa chaise à porteurs, soit qu'elle se rendit à sa chapelle ou à sa table ; à cheval et la carabine suspendue au ceinturon , ils escortaient son carrosse , habituellement attelé de six chevaux. La maison de la reine comprenait encore un grand écuyer, qui avait sous son contrôle vingt -quati*e chevaux et quatre carrosses ; douze valets de pied, douze rameurs à la livrée royale, quatre pages et tout un monde d'officiers de bouche, un chef d'équipage pour le daim , des gardes-chasse et une musique de chapelle. Tel était à peu près , il y a deux cents ans, l'état de maison d'une reine douairière d'Angleterre *.
En dépit de toutes ces magnificences, auxquelles son rang l'astreignait, Henriette-Marie avait personnellement renoncé à tout luxe dans sa toilette : elle ne quittait jamais le costume noir uni qu'elle avait pris , au moment de la mort de son époux. Pepys fut frappé malgré lui de cette extrême simplicité au
« lÀfe of Henrietta-Maria, 1671.
• IbU.
310 HENIUBTTE-MàRIE de FRANCE.
retour de la reine en Angleterre; il le constate, non sans une idée de dénigrement, en rendant compte d'une visite qu'il fit à Whitehall pour voir de près la famille royale : « M. Fox, dit-il, nous conduisit, ma femme et moi , dans la chambre de la reine , où il plaça ma femme derrière un fauteuil, lorsque les deux princesses entrèrent pour dîner. La reine est une petite vieille femme, simplement vêtue, et rien dans sa tenue ni dans son aspect ne la distingue de toute autre femme ^ » Il existe d'elle plusieulrs portraits peints ou gravés à oette époque ; l'un des premiers est conservé au château d'Eu, et tous la représentent avec le voile noir de veuve et sans aucun bijou ni ornement '.
Aussitôt après sa réconciliation avec le duc d'York, la reine, redoutant pour la princesse Henriette-Anne
' Pepys's diarif, vol. I, p 160.
* Une miniatare sur cuivre, que nous possédons , montre Henriette-Marie en costume de deuil, avec le voile noir, arrêté sur le front par une pointe triangulaire. Elle porte un étroit col blanc, et son seul bijou est une croix en cristal de roche, des bras de laquelle pendent deux perles en forme de poires ; peut-être est-ce la croix qui lui avait été donnée en présent par le pape Urbain VIII. L*ovale du visage est encore d'une grande distinction, et ses grands yeux noirs, si pleins de feu et d'expression, conservent tont lenr éclat. On est frappé du reste de son air de famille avec le roi Louis XIII. Ce portrait a été le modèle d'une gravure faite à Londres, du temps même de Cromwell« et qui sert de frontispice pour un livre de cuisine fort rare, intitulé : Queen't claset broke open. On y exalte les vertus de la reine, en même temps que son habileté dans la médecine et Tart cnlinaire ; c'était dans le bat dHntéresser en sa faveur les classes moyennes en Angleterre, que ces talents intimes devaient toucher plus que son courage et sa magnanimité. On y voit même que quelques-unes de ces recettes avaient été expérimentées de a propre main de la reine, dans ses heures de loisir ; il y a aussi, dans ce livre, plusieurs sortes de liqueurs et de boissons contre la peste, sans compter une foule de ragoûts, aussi étranges que barbares, qu'on assure ayoir été les mets favoris d'Henriette-Marie.
HRNRIETTG-MABIE REVIENT EN FRANGE. 3ii
rinfluence maligne, qui régnait encore à Londres, se hâta de Temmener à Hampton-court , où elle attendit avec impatience le règlement de la dot; celle-ci fut enfin fixée par le Parlement au chiffre de 40,000 jacobus, sans compter un présent de 20,000 livres sterling. La reine partit alors pour Portsmouth, avec le roi, qui tint à escorter jusqu'au port sa mère et sa sœur : les deux princesses s'embarquèrent le 9 janvier 4661 , sur un vaisseau de premier rang nommé le London. Il semblait qu'une sorte de fatalité s'attachât aux voyages de la reine : le lendemain , à peine le vaisseau avait-il mis à la voile vers la France que la princesse Henriette-Anne se sentit sérieusement souffrante. On attribua d'abord cette indisposition au mal de mer ; mais, le jour suivant, il survint une forte éruption, avec tous les symptômes de la petite vérole, et le souvenir des deux enfants que le terrible fléau venait de lui arracher plongea la reine dans le plus violent désespoir. L'état de la princesse empirait à tout instant, et, privée des secours nécessaires , sa mère dut donner l'ordre de rentrer immédiatement à Portsmouth. Un autre danger vint s'ajouter alors à celui de la maladie : le pilote du comte de Sandwich, commandant du London , par une fausse manœuvre , jeta le navire sur un banc de sable, près de Portsmouth, nommé • le Horsesand, où il resta engagé. Dans cette situation, la reine refusa péremptoirement de quitter le bord avant de savoir au juste ce qu'elle avait à craindre pour sa fille. Heureusement les médecins
312 IIENBIETTE-MARIR DR FRANCE.
qu'on appela déclarèrent qu'on pouvait débarquer la princesse, parce qu'elle n avait pas la petite vérole, mais seulement une forte attaque de rougeole : quel soulagement après tant d^nquiétudes ! La jeune malade fut donc transportée à Portsmouth, où la reine demeura avec elle pendant quinze jours, jusqu!à la fin de sa convalescence ^
La mère et la fille purent enfin reprendre la mer, le 26 janvier, et le voyage s'effectua de la manière la plus favorable jusqu'au Havre. L'intention de la reine était de passer par Rouen, mais le gouverneur de cette ville lui envoya dire que la petite vérole y sévissait avec une grande intensité, et qu'il mourait chaque jour un grand nombre de personnes. On juge avec quel empressement la reine profita de cet avis, pour se diriger en droite ligne sur Pontoise. Chemin faisant, elle rencontra le duc de Longueville, qui venait à sa rencontre, suivi de la fleur des gentilshommes normands, pour l'escorter jusqu'à son château, où il lui fit la plus brillante réception. On voit que les temps étaient bien changés, depuis que ce prince et ses Frondeurs avaient tenu Henriette-Marie prisonnière dans le Louvre, au risque de la laisser périr de froid et de faim. La reine reçut au château de Lon-
« Pepys's diary, vol. 1, p. 170. — P. Cyp. de Gamaches Mt. — M"« de la Fayette nous raconte Tainoar violent que la princesse d* Angleterre avait inspiré, pendant son séjour k Londres, au jeune duc de Buckingfaam, fils de l'ancien favori de Charles l*'. N*ayant pu se décider à se séparer d'elle, il Taecompi^a sur le vaissean qui remmenait, et, pendant la maladie d'Henriette-Ânne, sa passion éclata par mille extravagances. La reine mère , en arrivant au Havre, dut lui intimer Tordre de partir immédiatement pour Paris, tandis qu'elle s^arrétait pendant quelques jours au Havre.
LOUIS XrV ET MARIE-TnÉRèSE A PONTOISE. 313
ioieville la visite d'une foule de seigneurs et de dames de qualité, qui venaient lui offrir leurs hommaf^es ; le premier président de Rouen lui fit aussi une fort belle harangue, à laquelle elle sut répondre, selon son habitude, avec autant d'esprit que d* à-propos. On la reconduisit ensuite en grande cérémonie à son carrosse, que la haute noblesse de Normandie continua d'accompagner à cheval, pendant une journée entière*.
A Pontoise, la reine accepta, dans Tabbaye de Saint-Martin, l'hospitalité de son aumônier Monta- ^ue, qui en était titulaire; sans avoir été prévenu d'avance de Thonneur qui lui était réservé, il la reçut avec un déploiement d'argenterie, de tentures précieuses, de tableaux et de richesses de tout genre, qui firent l'étonnement de la reine et de sa suite. On sut bientôt le motif de toute cette magnificence : d'autres personnes royales étaient attendues à l'abbaye. Tout-à-coup on entendit un grand bruit de tambours , de trompettes et de timbales ; peu après apparut, accompagné de la reine Marie-Thérèse, de Monsieur et d'une suite nombreuse , Louis XIY qui venait surprendre les illustres voyageuses et leur donner la bienvenue. Le roi et la reine de •France restèrent à converser jusqu'au soir avec Henriette-Marie ; quant au duc d'Orléans, il se crut en paradis dès qu'il eut aperçu la princesse d'Angleterre. Que d'appréhensions et de chagrins lui
' p. Cyp. de Gamaches
314 IIENRIETTE-MARIR DR FRANCK.
avait causés son absence I que de cruelles insomii que de mortelles angoisses, pendant que sa vie était en danger ! En la revoyant, il resta d'abord immobile, les regards fixés sur elle, comme s'il ne pouvait croire à sa présence et qu'il s'attendit à la voir disparaître devant ses yeux. A peine put-il lui parler en l'embrassant ; puis, au bout de quelque temps, il la supplia de lui faire le récit complet de ses aventures de voyage, qu'il écouta avec le plus vif plaisir et une attention qui tenait de l'extase*.
Peut-être l'enthousiasme qu'éprouvait pour sa royale élève le révérend père , auquel nous empruntons ces détails, force-t-il un peu les tons dans la peinture des sentiments de Monsieur à l'égard d'Henriette- Anne, s'il faut en croire M"* de La Fayette, meilleur juge en pareille matière. « Monsieur, nous dit-elle, alla au-devant de la princesse d'Angleterre, avec tous les empressements imaginables, et continua, jusqu'à son mariage, à lui rendre des devoirs, auxquels il ne manquoit que de l'amour; mais le miracle d'enflammer le cœur de ce prince n*étoit réservé à aucune femme du monde'. » Cette étrange froideur n'cxplique-t-elle pas tout d'abord les distractions romanesques, qui firent battre plus tard le cœur de la jeune princesse?
La reine arriva à Paris le iÔ février, et la dispense du pape , pour le mariage entre les deux cousins germains , lui fut envoyée à la fin du carAme. Le
* P. Cjrp. de Qainaches.
« M~ de la Fayette, ffûttoire (Tfffnriette d'Angleterre, p. 99.
MARIAGR D*liKNKI1STTR D*AIfGLETKRHK. 315
cardinal Mazarin touchait alors aux derniers instants de sa vie, et Louis XIV, reconnaissant les longs services de son habile ministre, lui prodiguait les soins les plus assidus. » C'était son premier attachement, et l'enfance avait été le sceau de cette liaison ^ » Tous les ressentiments d'ailleurs s'étaient éteints pendant les années qui venaient de s'écouler; on rendait enfin justice aux grandes qualités du Cardinal, et sa mort fut un deuil, pour toute la cour autant que pour le roi. La double perte éprouvée par la famille d'Angleterre venant s'ajouter à cette tristesse , il fut convenu que les cérémonies du mariage d'Henriette-Ânne auraient lieu avec toute la simplicité, que pouvait permettre un pareil événement. Elles se firent au Palais-Royal, le 31 mai 1661, en présence du roi et de la reine de France; M"* d'Orléans et le grand Condé y assistèrent, comme étant les plus proches parents des deux côtés.
Peu de jours après le mariage. Monsieur voulut à toute force emmener avec lui sa nouvelle épouse dans ses résidences particulières des Tuileries d'abord et ensuite de Fontainebleau. « La chose étoit juste et selon JDieu, remarque le père Cyprien, mais au reste accompagnée de difficultés et d'ennuis ; il n'y a rien de si sensible et de si insupportable que la séparation des personnes qui s'entr'a}rment. L'amour estoit parfait entre la reyne et Madame sa fille : la mère l'aymoit d'un excellent amour de tendresse, et
• M-» de MoltevilU.
la fille aymoit sa mère d'un amour noblement humble et respectueux ; depuis qu'une estincelle de raison commença à luire dans Tesprit de Madame, elle ne fut jamais ésloignée de la reyne sa mère ; elle se \ît toujours comme dans son sein. Aussy estoit-elle sa consolation dans ses malheurs d'Ang^leterre ; après tant d'années passées de la sorte, jugez si la séparation pou voit estre sans de grandes violences. C'est pourquoi, quand Monsieur vint pour quérir cette prin> cesse et la conduire dans son appartement des Tuileries, le deuil estoit général dans le Palais-Royal ; les soupirs, les larmes et les sanglots de la reyne et de Madame en faisoient pleurer quelques-uns, attendrissoient le cœur des autres et donnoient de h douleur à tous. Il fallust quelque tems pour modérer les ennuis dans les personnes royales ^ » La reine d'Angleterre, seule désormais, alla cacher son chagrin dans sa chère et douce retraite de Colombes.
MORT d'hENRIETTE-MÂRIE.
Bientôt, la nouvelle duchesse d'Orléans, par les grâces de son esprit et de sa personne, gagna tous les cœurs dans cette cour si jeune et si ardente au plaisir ; tout était fête autour d'elle : Henriette- Anne
* p. Cyp. de Oamaches.