LA COUR ET SES PLAISIRS
était Tâme des bals et des mascarades ; elle respirait à pleins poumons le parfum capiteux des hommages et peu à peu, sans qu'elle en eût conscience, elle s*en laissait enivrer. Louis XTV lui-même était devenu Tun des plus empressés auprès de sa belle-sœur : il n'avait que vingt-deux ans^ et elle dix-sept ! « A Fontainebleau ^ les plaisirs le jour, les repas et les promenades , jusqu'à deux ou trois heures après minuit dans les bois, commencèrent de s'introduire et de se pratiquer d'une manière qui avoit un air plus que galant , et où la volupté paroissoit devoir corrompre une vertu, qui avoit été, avec sujet, autant admirée qu'il étoit rare de la posséder à son âge*. » La reine Marie -Thérèse s'alarme et s'afflige; elle souffre d'être délaissée par son époux, et la reinemère fait tous ses efforts pour la consoler, en lui remontrant qu'il ne serait pas juste de contraindre le roi dans ses honnêtes plaisirs. Reconnaissant bientôt que rien ne peut modérer la jeune Madame « dans tout ce qui ne lui paroit pas criminel ou entièrement contraire à son devoir et qui d'ailleurs la peut divertir', » elle charge M"* de Motleville de lui donner de bons conseils, et de l'arrêter, si cela est possible, sur la pente rapide où elle est engagée. Madame reçoit ces avis avec douceur et bonne grâce; mais l'entraînement est trop vif, et le duc d'Orléans doit se repentir de l'avoir enlevée trop tôt aux soins et à la surveillance de sa mère. Celle-ci, que ces bruits alar-
* p. Cyp. de Ounaches.
* M-« de MottevtUe.
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mants sont venus tourmenter dans sa solitode de Colombes, écrit de son côté à M'"'' de Hotteville une lettre confidentielle qui se termine ainsi : « Vous avez avec vous un autre petit moi-^ème qui est fort de vos amies, je vous assure. Continuez d'être des siennes ; c'est assez vous dire '. »
Le tourbillon, qui emportait la jeune Henriette- Anne, était trop bruyant, pour qu'elle pût prêter I\>reiUe aux excellents mais monotones conseils de M""" de Motteville : la reine Anne d'Autriche, qui avait de l'affection pour elle et qui sentait combien cet excès de plaisirs était nuisible à sa réputation aussi bien qu'à sa santé, s'adressa au comte de Saint- Albans et à l'abbé de Montage, pour obtenir de la reine d'Angleterre qu'elle réprimandât directement sa fille. Mais Henriette-Marie ne cherchait plus que la paix et le repos dans sa maison de Colombes ; ne connaissant que de bonnes inclinations dans Tâme de Madame, elle ne s'inquiéta point sérieusement de ses actions, parce qu'elle les crut toujours exemptes de bl&me*. Les choses, du reste, ne tardèrent pas à changer de face, et Louis XIV reporta sur M"* de la Vallière, fille d'honneur de la jeune duchesse d'Orléans, cet amour si jeune et si tendre, dont il n*avait offert que l'ombre à Henriette-Anne.
Colombes était devenu pour la reine d'Angleterre un véritable port de salut, après tant d'orages, et elle s'était toujours refusée à s'en arracher pour repa-
< M-* de Motteville.
• Ibidem,
NOUVEAU VOYAGK DE lA REINB BN ANGLETERRE. 319
raître à la cour de France. On l'y aurait pourtant jreçue avec autant de respect que d affection, et, si elle l'avait désiré, son influence eût été grande; aassi , au baptême du dauphin, fils de Louis XIY et de Marie-Thérèse, qui était né le V novembre 1661, fut-elle choisie pour sa marraine ; elle ajouta à son nom de Louis celui de Toussaint, en mémoire de la fête du jour.
Les mois s'étaient succédé, et l'époque du départ d'Henriette-Marie approchait : ce n'était pas sans répugnance qu'elle se préparait à remplir ses engagements. L'Angleterre, avec ses tristes souvenirs et ses inimitiés religieuses, ne promettait pas à la veuve de Charles P' un avenir bien séduisant. Ce voyage était pour elle un exil déguisé et elle ne pouvait y apporter d'autre sentiment que celui de la résignation. Au printemps de 166â, elle reçut à Colombes une longue visite du duc et de la duchesse d'Orléans, qui, pour retarder autant que possible l'instant de la séparation, accompagnèrent la reine jusqu'à Beauvaîs; là se firent, au milieu des larmes, entre la mère et la fille , des adieux alors sans espoir de retour. Il semblait d'ailleurs que l'Océan eût juré In perte de la reine Henriette, car cette fois encore il l'accueillit avec une efi'royable bourrasque, qui ne l'empêcha pas pourtant d'aborder à Douvres saine et sauve. Charles H et sa nouvelle épouse, Catherine de Bragance * , vinrent à sa rencontre au vieux
• Cett« princesse était fUle de Jean IV, roi de Portugal; Charles II la rendit fort malheureuse, mais elle supporta ses mauvais traitements avec
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palais de Greenwich, où elle s*établit en attendant que les réparations qu'elle avait ordonnées à Sommer se t-ho use fussent terminées. Peu de jours après, le roi envoya prier sa mère de venir se joindre au magnifique cortège, qui devait accompagner sur la Tamise Catherine de Bragance , partant d^Hampton-court pour Aller prendre possession de son palais de Whitehall. Trouvant chez sa bellefille portugaise des sentiments religieux semblables aux siens, Henriette de France vécut avec elle dans la meilleure intelligence ; elle témoignait aussi à la duchesse d'York toute Tamitié désirable. Cette princesse venait de perdre son fils, le duc de Cambridge ; mais il fut bientôt remplacé par la princesse Marie, future reine de la Grande-Bretagne.
Ce fut assez tard dans Tété, que la reine-mère put prendre possession de Sommerset-house , singulièrement embelli par les travaux qu^elle avait fait exécuter; ses appartements contenaient des merveilles en meubles et en tableaux ^ C'est à elle aussi qu^on doit le grand escalier de pierre, qui descend du jardin et vient se baigner dans la Tamise. Le prodigieux écho de cet escalier, qui reproduit à l'infini tous les sons qui le frappent, répéta souvent, dans les soirées d'été, les accords mélodieux des concerts que donnait la reine, amateur passionné de musi-
courage et rési^niAtion. Après la mort de son mari, en 1685, elle retourna en Portugal, dont elle devint régente, en 1704 et 1705, pendant la maladie de son frère don Pedro.
' Pepjs, diary.
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que , tandis que le fleuve reflétait au loin les mille feux des gondoles, amarrées au pied du palais. Elle avait également fait construire au palais une vaste galerie ornée avec autant de goût que de richesse , et Evelyn , dans son journal , parle avec admiration de la démarche gracieuse avec laquelle elle la traversa pour venir au-devant de lui et le remercier de l'exemplaire d'un de ses livres , dont il lui avait fait hommage. La tradition veut, comme nous lavons déjà dit, qu'Henriette, imitant en cela le goût de sa mère, Marie de Médicis, qui avait donné les plans du Luxembourg, ait dessiné de sa propre main tous les nouveaux bâtiments de Sommerset-house \
Dès que ses revenus lui furent régulièrement payés , la reine établit le plus grand ordre dans ses affaires : ses comptes furent réglés chaque semaine et bientôt il ne lui resta plus un seul créancier. A chaque terme , le surplus de son argent était largement distribué aux pauvres, et sa charité n'avait aucun égard à la différence des religions. Tantôt elle libérait des débiteurs insolvables, tantôt elle accordait des secours aux prisonniers, exposés alors aux plus cruelles privations. Sa vertu et sa bonté étaient enfin appréciées à leur juste valeur, et le peuple de Londres se mit à professer pour elle autant de vénération que de reconnaissance. Cependant, si Henriette-Marie se sentait consolée par le bonheur qu'elle répandait autour d'elle , sa santé si frêle n'en luttait pas
* MUs Stricklaud, t. IV. p. 333.
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moins avec peine contre la funeste influence du climat d'Angleterre ; les brouillards de la Tamise avaient toujours affecté sa poitrine , et pourtant elle tenait à ne pas quitter Londres, à cause de rétablissement religieux qu'elle y avait fondé ; Woodstock , où elle aurait pu autrefois trouver les mêmes avantages, avait été complètement dévasté et ruiné par les Têtes rondes'. « Dieu, disait le Père Cyprien au printemps de 1664, avoit donné à la reine un esprit généreux et un corps délicat; les horribles traverses dont nous avons parié, exerçant son courage, en avoient augmenté la vigueur; mais elles avoient en même temps affoibly la délicatesse de son corps. Dans le dernier retour qu'elle fit en Angleterre, rencontrant l'air grossier du climat, après avoir respiré celui de France, qui est bien plus pur, elle se trouva notablement incommodée , mais eUe souffrit toujours ses peynes avec beaucoup de constance et de résignation à la volonté de Dieu. Un an, deux ans , trois ans s'escoulèrent dans ces souffrances, dont l'accroissement la fit penser aux remèdes; elle se souvint que les eaux de Bourbon luy avoient toujours esté favorables et sentit quelque inclination d'y aller, mais Tiutérest des catholiques l'arrestoit, sa présence estant avantageuse à l'exercice de leur religion ; le mal la pressoit à ce voyage, le zèle au bien des catholiques s'y opposoit ; elle flotta longtemps dans rirrésolution. Enfin elle s'advisa qu'elle
* Misa Strickland, t. IV, p. 334.