‹ Henriette-Marie de France, Reine d' AngleterreChapitre 106 sur 143 · LOUIS XIV ET L AMBASSADEUR D ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV ET L AMBASSADEUR D ANGLETERRE

qui concerne Sa Majesté ' : ceci , entre parenthèses. Bientôt après , le roi de France et la reine-mère se sont retirés seuls dans la chambre à coucher, et notre princesse Madame n'y est entrée qu'après qu'Us y furent restés une heure, pour le moins. Après le départ du roi de France, j'ai eu une audience de la reine-mère , et je lui ai demandé où en étaient les choses. Elle m'a répondu qu'ils avaient parlé tout le temps des affaires de Hollande, et que Louis XIY lui avait dit qu'il faisait au roi Charles II certaines propositions fort avantageuses , mais que , s'il les refusait, il se verrait obligé de prendre décidément le parti des Provinces-Unies. — « Votre Majesté, connaît-elle ces propositions? » dis-je à la reinemère. — « Je ne les connais pas. » Telle fut sa réponse ; mais il peut sembler étrange que le roi les lui ait laissé ignorer. Peut-être en est-il autrement; mais alors elle a jugé à propos de ne pas m'en informer*. » Quelques jours après, rencontrant le duc de Beaufort, qui revenait de Londres, où il avait rempli une mission infructueuse, pour prendre un commandement dans l'armée navale, la reine lui dit : « Je devrais avoir peur de vous, maintenant que vous allez vpus battre contre les Anglais'. » On sait qu'un peu plus tard la paix fut signée entre les Provinces-Unies et l'Angleterre, et que celle-ci ne s'en tira pas à sa gloire.

> Charles II.

* Lettert of Bolliê, State papers,

s ^m« 4e Motteville,

Les prodigalités de Charles II et la dilapidation des finances du royaume amenèrent bientôt une telle pénurie dans le trésor, que, pressé de tous côtés, le roi se vit contraint de retrancher un quart de la pension qu'il payait à la reine douairière, et il chargea lord Arlington d'en faire part au comte de Saint-Aibans, afin qu'il préparât Henriette-Marie à subir cette dure nécessité. Elle ne s'y prêta point sans réclamer à plusieurs reprises contre cette suppression, soit par l'entremise de Jermyn , soit en s'adressant directement à lord Arlington : « C'est à grand'peine, lui disait-elle dans une lettre datée du 9 décembre 4668, que j'ai pu réduire mes dépenses à la somme exacte de mes revenus, après en avoir donné connaissance au roi, qui m'a approuvée, et, avant ce dernier coup, il ne m'était déjà que trop difficile de faire face aux nécessités. Dans le cas présent , que deviendront mes pauvres et mes établissements de charité * ? » Nous ne savons pas au juste quel fut le résultat de ces remontrances ; il ne parait pas, du reste, qu'elles aient amené un refroidissement appréciable entre la mère et le fils; nous trouvons en efi'et, dans une lettre de Charles II à sa sœur Madame , datée du 22 mars 1669 , qu'un homme, du nom de Mercier, chargé par la reine de lettres et de présents pour son fils , ayant tenté de passer en Angleterre sur une chaloupe non pontée,, s'était noyé dans le détroit. (( Je pense , dit le roi en apprenant cette nouvelle,

* M" Everett Greeo, Letters of Henrictta- Maria.

MALADIE D*HE1IRIETTE-1IARIE. 329

que c'est Mam qui lui a porté malheur : elle est tenue en conscience de prier pour son âme, car c'est assurément sa mauvaise chance sur mer, qui a causé la mort de ce pauvre homme * . »

A cette même époque , les symptômes les plus alarmants se manifestèrent dans la santé d'Henriette-Marie : « Notre chère reine n'estoit pas destinée à voir la fin de l'année 1669 ! » s'écrie avec douleur le Père Cyprien. Depuis son dernier séjour à Londres, elle était en proie à une complication de maladies, qui lui causait des insomnies presque continuelles, accompagnées de souffrances aiguës. De temps à autre , les eaux de Bourbon lui procuraient quelque soulagement', mais sans pouvoir amener une guérison complète. Bientôt, au contraire, les crises devinrent plus fréquentes , et les douleurs n'eurent plus de relâche : cependant la reine ne se laissait pas aller à la tristesse, et ses angoisses intérieures ne se trahissaient au dehors ni par des plaintes, ni par des larmes, ni même par lu mauvaise humeur. Il fallait que ses souffrances fussent intolérables, pour altérer la sérénité de sa physionomie : « Je ne veux pas, disait-elle souvent, ressembler à ces belles dames ou à ces demoiselles, qui poussent les hauts cris, pleurent et se lamentent pour un mal de tête ou de dents, ou une coupure au doigt. » Madame surveillait l'état de sa mère avec une sollicitude infinie, et ne la quittait presque plus ; ce fut sur ses instances réité-

* Lettre de Charles IT, dati'»?» cIr Whltchall. mars 1669. Archiver des Affni* res étrangères.

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rées que la reine consentit à ce qu'une consultation eût lieu à son sujet entre les médecins, qui passaient alors ppur les plus habiles de France. On appela donc le docteur Valot, premier médecin du roi Louis XIV, avec MM. Esprit et Inclin, remplissant les mêmes fonctions près du duc et de la duchesse d^Orléans : ils arrivèrent à Colombes , où le docteur d'Aquin , médecin ordinaire de la reine d'Angleterre, les introduisit dans la chambre de cette princesse. Elle leur expliqua en détail sa maladie, de la façon la plus claire, et chargea d'Aquin de leur faire connaître les remèdes qu'il avait cru devoir lui prescrire, pour calmer les douleurs aiguës qui la privaient totalement de sommeil : « Grâce à Dieu, dit le docteur Yalot, l'indisposition de la reine ne présente rien de sérieux : c'est un malaise incommode, mais non dangereux; j'ajouterai seulement, à l'ordonnance de M. d'Aquin , trois grains à prendre dans un œuf, qui rendront le sommeil à Sa Majesté , en la délivrant de ses crises. »

La reine, entendant parler de grains, soupçonna qu'il s'agissait d'opium, et déclara qu'elle se refusait absolument à en faire usage, sachant par expérience, combien cette substance lui était contraire et à quel point elle pouvait aggraver sa maladie. Elle se souvenait d'ailleurs que Mayeme, son médeciù en Angleterre, lui avait bien recommandé de n'en jamais prendre, surtout à forte dose ; elle parla aussi d'une prédiction qui l'avait frappée jadis. Un jour, à Londres, plusieurs dames se faisant dire la bonne

LES GRAINS d'OPIUM. 331

aventure, elle avait eu la même curiosité. Après que rasirologûe l'eût envisagée , il Tassura qu'elle ne mourrait que d'un*grain; « et j'ai bien peur, ajoutât-elle en riant, que ce ne soit ce grain dont on me menace ' . »

Cependant, les arguments du docteur Valot, appuyés par ses collègues, à l'exception du médecin de Madame, sur lequel l'opinion de Mayeme avait fait impression, triomphèrent enfin de la répugnance de la reine, et il fut convenu qu'elle prendrait les grains d'opium la nuit suivante, à onze heures. Dans l'intervalle, elle alla souper comme d'habitude, car elle ne gardait jamais le lit, ni même la chambre, bien qu'elle fût atteinte d'une affection pulmonaire et d'une toux qui la fatiguait à l'excès. Se trouvant mieux ce jour-là, elle commença à converser agréablement, et se prit même à rire plusieurs fois pendant le souper, où elle mangea avec beaucoup plus d'appétit qu'à l'ordinaire. Lorsqu'elle se fut couchée, elle s'endormit aussitôt d'un sommeil paisible; malheureusement, la dame, qui était de service auprès d'elle , crut devoir la réveiller à l'heure indiquée, et lui fit prendre les pilules. Quelques instants après, la reine se rendormit, et la dame se retira pour se reposer, avec l'intention de revenir au point du jour lui donner une potion prescrite également par le docteur Valot. Cette dame s'approcha donc le lendemain

« Cotolendi, Histoire d'Henriette de Frant^e, p. 318.

matin du lit d'Henriette-Mario, et lui demanda comment elle avait passé la nuit ; il ne lui fut fait aucune réponse ; elle parla plus haut : rien encore. Saisie d'épouvante, la dame se hasarda à toucher la reine, qui resta dans une immobilité complète ; elle la secoua en faisant les plus violents efforts pour la soulever : tout fut inutile ; la reine ne devait plus se réveiller en ce monde ! Au comble de Teffroi , la dame se pencha sur sa royale maîtresse, et crut distinguer quelques faibles murmures et des soupirs entrecoupés par une respiration pénible. Courant aussitôt réveiller les valets de chambre, elle envoya chercher tous les secours médicaux et religieux Les prêtres arrivèrent les premiers , et les médecins bientôt après : tout le monde se mit alors à parler à la reine , à la questionner, en la suppliant de faire au moins un signe qui indiquât qu'elle entendait ; son confesseur l'exhortait à avoir confiance en Dieu ; mais , à tout cela , la seule réponse fut un silence de mort. Les médecins, après lui avoir tâté le pouls, affirmèrent qu'elle respirait encore , qu'elle n'était même pas insensible, qu'un embarras du cerveau l'empêchait seul de parler, mais qu'il se dissiperait bientôt et qu'alors elle reprendrait conscience d'elle-même. « Je les crus d'abord, dit le Père Cyprien, mais, voyant persister cette funeste immobilité , j'avertis le curé de Colombes, qui vint en haste lui administrer le Saint- Sacrement , dont estant munie , sans la moindre convulsion, sans aucune violence, dans une grande

MORT DE lA REINE. 333

douceur et une sérénité parfaite de visage, elle rendit son esprit à Dieu ^ »

Un gentilhomme de la maison de la reine monta aussitôt à cheval, et courut de Colombes à Saint- Germain porter à la famille royale cette nouvelle aussi fatale qu'inattendue. Monsieur revint à l'instant avec le messager, ne désespérant pas encore de trouver sa belle-mère avec un reste de vie : son illusion fut promptement dissipée, et, après avoir donné les ordres nécessaires, il courut au château de Saint-Gloud, où Madame était allée passer quelques jours, persuadée que Tétat de sa mère n'offrait alors aucun danger*. « Ma plume, continue le Père Cyprien, essayeroit inutilement de peindre l'excès de la douleur de cette princesse , pour la perte d'une mère si aimante et si aimée. Aussy est-il vray que cette grande reyne s'estoit acquis comme un empire sur les cœurs : ses belles qualités, sa piété , son humeur gaye , sa vertu à faire du

* Pour retracer les circonstances de la mort d'Henriette- Marie, nous avons suivi de point en point le récit du. père Cyprien, témoin oculaire de ce triste événement; récit que nous considérons comme parfaitement exact. Nous devons dire cependant que la lettre assez insignifiante écrite k cette occasion par lord Jennyn à Charles II, offre quelques variantes dans les détails. I^père Cyprien rapporte qu'après la mort de la reine, le docteur Valot s'excusa près de Louis XIV du malheur arrivé, en disant que c'était la maladie de poitrine et non la dose exagérée du narcotique qui avait tué la reine d* Angleterre. Il parvint k conserver son poste de médecin ài la cour, ;nais quelques mois après, dit le père capucin, il eut une grave maladie que .^es pilules furent impuissantes à conjurer et qui l'enleva à la fois de sa place et do la vie. Tant qu'il vécut, les serviteurs de la reine n'avaient qu'un cri contre lui, qu'ils regardaient comme le meurtrier, de fait sinon d'intention, de leur royale maîtresse. — Ms. d^jà cité.

* Life of Henrietta-Maria, 1671.

bien, à n'offenser personne , sa familiarité , son bel esprit, sa grâce à bien dire, la rendoient agréable à un chascun. Le roy la regardoit comme le désirable lien d'union entre la France et l'Angleterre ; Monsieur le duc d'Orléans, convaincu de sa rare prudence et de sa grande affection, lui communiquoit ses affaires avec une parfaite confiance , et conservoit pour elle les sentiments et les tendresses qu'il avoit pour sa propre mère. »

Ce témoignage d'un homme qui, pendant vingtneuf ans, n avait pas perdu de vue la reine Henriette-Marie, s'accorde de tout point avec celui de M*"* de Motte ville, qui, comme tous ceux qui Tavaienl connue de près, resta profondément affectionnée à sa mémoire. En Angleterre, les écrivains politiques protestants, qui se sont montrés sévères et souvent à Texcès envers cette princesse infortunée, à cause de son zèle catholique et de la part qu'elle prit à la guerre civile , n'en payent pas moins un tribut d'hommages à ses qualités privées. Les erreurs et les fautes , que nous n^avons pas dissimulées dans le cours de ce récit, provenaient en grande partie de l'exagération même des grandes qualités d'Henriette-Marie et de la passion que les femmes de son caractère apportent ordinairement dans les questions où leur cœur est engagé. Mais, au soir de sa vie , son âme , passée au creuset de l'adversité , s'était encore épurée : son mérite personnel et son intelligente bonté rayonnaient d'un plus vif éclat, et nous pouvons dire^ sans crainte d'être démenti.

DEUIL GÉNÉBAL Ëlf ANGLETERRE. 335

qu'elle resta la digne fille de Henri lY et Tun des types les plus accomplis de la femme française.

On dépécha un courrier en Angleterre au roi Charles II et au duc d* York y pour leur annoncer que leur mère avait expiré le mardi matin 3 août 1669, à Tâge de soixante ans moins deux mois, dans son château de Colombes. Les deux princes chassaient alors dans le Ncw-Forest ; mais, atterrés par cette fatale nouvelle, à laquelle ils n*étaient nullement préparés, ils se retirèrent à Hamptoncourt pour y abriter leur douleur, jusqu'à la cérémonie des funérailles qui devait avoir lieu à Whitehall*. Un deuil général fut ordonné dans toute FAngleterre , et le peuple , revenu de ses anciens préjugés, se montra plein d'admiration et de respect pour la mémoire de la reine : le deuil dura plus de six mois. Louis XIV, après la mort de sa tante, s'empressa d'envoyer le comte de Saint-Aignan, gentilhomme de sa chambre, pour porter à Charles II ses compliments de condoléance.

Le jour où Henriette de France avait rendu le dernier soupir, on la laissa étendue sur son lit, comme si elle dormait encore, et tout le monde fut admis à venir la visiter : le lendemain, on l'embauma, et son corps fut exposé dans la grande salle du château. A onze heures du soir, toute la maison de la reine, ayant à sa tête l'abbé de Montague, grand aumônier, se rendit prbcessionnellement de

I lÀfg of MemieUa-Maria, 1671.

336 HENRlETTE-MARlË DE FRANCK.

Colombes au couvent de Chaillot , pour y déposer le cœur de la feue reine, qui fut reçu en grande cérémonie à la porte du cloître, par Tabbesse et ses religieuses; on la porta ensuite dans la chapelle intérieure, entièrement tendue de draperies noires, bordées de larges bandes do velours et ornées d'écussons aux armes de la défunte. Le Miserere fut alors entonné par le chœur tout entier. Sur une estrade de trois marches , entourée de cierges , on plaça une crédence destinée à porter Turne d argent qui renfermait le cœur delà royale fondatrice du monastère, et qui portait cette inscription en latin :

HENBIETTE-MÂKIE, REINE d'aNGLETERRE, DE FRANCE,

d'écosse et d'irlande,

fille du roi de france henri iv le victorieux,

épouse de charles l" le martyr

et mère du roi restauré charles ii.

Le gTand aumônier prononça les prières, auxquelles l'assistance répondit à haute voix , puis s'adressant à Tabbesse : « Ma mère, contemplez ici le cœur de la princesse Henriette-Marie de France, fille de Henri le Grand, épouse de Charles I", mère de Charles H, aujourd'hui régnant en Angleterre, et tante du roi Louis XIV. Toutes ces grandeurs temporelles n'égalaient point les vertus de son âme, sur lesquelles je n'ai pas à m'étendrc^, parce qu'elles vous

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