CÉRÉMONIES DES OBSÈQUES DE LA REINE
étaient bien connues. L'affection dont cette grande reine vous a toujours honorée, a été cause qu'on vous a choisie pour vous confier la garde de ce précieux dépôt; vous le conserverez toujours , j'en suis certain, avec la plus profonde vénération, et vous ne cesserez de prier pour le repos de l'âme de la reine Henriette-Marie. » L*abbesse répondit que la garde d'un pareil trésor était pour elle une haute faveur, dont elle offrait ses humbles remerclments an roi, au duc d'Orléans et à Madame ; que c'était pour elle la seule consolation possible en face d une si grande perte, et qu'elle et ses sœurs prieraient sans relâche pour le repos de l'âme de leur bienfaitrice , comme le seul moyen qu'elles eussent de lui témoigner leur reconnaissance. On répandit alors de l'eau bénite, et l'assistance se retira ^ Le corps de la reine fut transporté de Colombes au couvent de Chaillot dans une voiture de deuil, accompagné par l'abbé de Montagne, par la duchesse de Richmond, première dame anglaise de la défunte, par M"*' du Plessis , sa première dame française, par ses gardes et par les carrosses de la reine de France et de Madame, avec tous les officiers de leurs maisons*.
Ce fut le 12 septembre qu'eurent lieu les obsèques solennelles à l'abbaye de Saint-Denis : on vint prendre à Chaillot le cercueil d'Henriette de France pour le transporter dans l'un de ces caveaux,
* Relation d'une religieuse du monastère de Chaillot, Ma. des Archivea nationales de France.
* P. Cyp. de Qamaches.
OÙ sa place était marquée près des rois ses aïeux ^ La nuit commençait lorsque le cortège partit du couvent 9 à la lueur des torches que portaient tous les officiers de la feue reine et cent pages envoyés par Marie-Thérèse. M^^* de Montpensier menait le deuil, assistée de la duchesse de Guise. Toutes les dames et les gentilshommes de la maison de Colombes suivaient, vêtus de noir. Les moines et le chapitre de Saint-Denis, tenant à la main des cierges allumés, vinrent au-devant du corps, et, au moment où on le leur remettait, le grand aumônier prononça un discours en latin, auquel le prieur répondit. La chapelle de Saint-Denis était entièrement tendue de noir et illuminée pour le service funèbre *.
Quarante jours après la mort de la reine Henriette-Marie , une cérémonie encore plus imposante fut célébrée en sa mémoire par les religieuses de la Visitation de Chaillot : Henriette d'Angleterre, plongée dans la plus morne douleur, et Monsieur y assistaient. Un catafalque en velours noir brodé d'or, avec les écussons aux armes de France et d'Angleterre, s'élevait au milieu de la chapelle complètement drapée , et là, sous un dais magnifique , reposait ^une figure de cire faite exactement à l'image
^ « La France, à quy la mémoire du grand Heniy est si précieuse, ne regaxdoit pas ce trespas seulement, comme la mort d'une reine d'Angleterre, mais comme la fin des enfants de ce très-digne monarque, comme une fiUe de France, douce, familière, obligeante, faisant du bien à un chacun ; en un mot douée de toutes les belles qualités qui sont capables de gagner les cœurs. » ^ P. Cyp. de Qamaches.
• Mias Strickland, t. IV, p. 341.
L^ORAISOIf FUNÈBRE DE BOSSUBT. 339
de la défunte reine * : le grand aumônier officiait. Tout à coup, au' milieu du silence le plus profond, un frémissement parcourt l'assemblée ; tous les regards se dirigent sur un même point : Bossuet monte en chaire. Alors, de cette grande voix, dont Téclat retentit jusqu'à nous après deux siècles, il commence f Oraison funèbre (f Henriette- Marie de France, reine d'Angleterre. La gloire d'avoir inspiré de pareils accents vaut à elle seule toutes les couronnes de la terre, car elle est impérissable. Qu'on juge de l'effet produit sur l'auditoire, et en particulier sur la jeune princesse attentive et recueillie, lorsqu'à* près avoir peint à grands traits les tristes événements qui précédèrent la naissance d'Henriette- Anne, et les angoisses de sa mère, forcée de Tabandonner à Exeter, pour chercher un refuge en France, l'évêque de Condom, par un mouvement d'éloquence passionnée, abandonna son récit pour s'écrier : « Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison I 0 Étemel ! veillez sur elle ; anges saints , rangez à l'entour vos escadrons invisibles , et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée I Elle est destinée au sage et vertueux Philippe et doit des princes à la.France, dignes de lui, dignes d'elle et de leurs sueux*! » Quelle n'eût pas été l'émotion poignante du sublime orateur, si, à ce moment même, une voix d'en haut
* La Religieuse de Chaillot, Ma. des Archives nationales. « Oraison funèbre d'Henriette de France.
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lui eût révélé que quelques mois à peine s'écouleraient avant qu'un souffle de mort ne passât sur tant de jeunesse, de grâces et d'espérances, et s'il eût appris qu'il était destiné à rendre le même devoir funèbre à celle qu'il voyait alors si attentive à sa parole * !
Au sortir du service, Madame, en souvenir de sa mère, prit pour son aumônier le père C}rprien, qui, après avoir dirigé ses premiers pas dans la vie, devait bientôt, hélas ! lui ouvrir les portes de l'éternité *^ L'abbé de Montagne devint grand aumônier de Monsieur, et une messe fut célébrée le 10 de chaque mois au monastère de Chaillot, pour le repos de l'âme de sa royale fondatrice.
Henriette-Marie était morte sans faire de testament; mais, grâce à Tordre sévère qu'elle avait su établir dans les dépenses de sa maison, elle ne laissait aucune dette. D'après la loi française , Louis XIV, devant hériter de toute personne morte sans testament dans son royaume , pouvait se saisir à son profit de tous les meubles et biens immobiliers de sa tante : cependant, ayant égard aux réclamations de Charles II, il autorisa, par un acte du 6 novembre 1669, l'ambassadeur d'Angleterre, l'abbé de Montagne, le comte d'Aremberg, écuyer de la feue reine, et le docteur Jenkins, à pénétrer dans le couvent de
* Oa sait que cette prÎDcesse mourut à Saint-Cloud, le 30 juin 1670, à Tàg^e de vingt-six. ans.
* Le père Cyprien survécut pendant plusieurs années à ces deux princesser; il mourut le l«' novembre 1679, après avoir passé cinquante-cinq ans en religion.