‹ Henriette-Marie de France, Reine d' AngleterreChapitre 119 sur 143 · XL · texte numérisé non relu

XL

AU MÊME

Mon cher cœur,

J'ay receu trois de vos lettres en mesme temps : une par l'ordinaire et les autres par Knowles. Je suis extresmoment ayse que vous ayés receu toutes les miennes. Pour ce que vous me mandés que la lettre de Cokptpper? estoit ouverte, c'estoit moy qui l'avois ouverte, croyant m'estre mesprise, et je Tay placée dans vostre paquet : j'ay esté paresseuse de la refermer. Il fault que j'avoue une vérité dé ma foiblesse ; c'est que, quoyque je ne fasse nul doute de vostre affection pour moy, néantmoins je ne suis pas faschée de voir par vos lettres les flatteries que vous y avés mises, sur les petits services (fue je vous rends où je suis. Que vous les ayés agréables m'est un si grand contentement que je ne puis vous le dire, et si quelque chose pouvoit augmenter mon affection et mon zèle à vostre service, cela le feroit, car vous sàvés que j'aime que l'on me flatte; mais cela ne se peut.

J'ay veu par la lettre de Digby que vos afiaires sont

LETTRES D*HE9RIETTE-MARIB. H99

en bon estât et les hazards que Digby a courus. Je suis fort en peine pour le pauvre Ashbumham, mais j*espère quUl fera quelque chose pour yostre service par ce malheur. Toutes les deux lettres de Colepepper ? sont pour armes, argent, et touchant Fox. Par le premier bon vent j*envoyeray la poudre et mille selles avec des pistolets et carabines, ayant trouvé un marchand qui m'asseure de les rendre où je voudray. Pour de Targent, j'auray à la fin de cette semaine, dont aujourdliuy il est mercredy, trente mille pièces, mais pour les envoyer, je ne sais que faire, Fox estant party, comme vous savés. Je n*escriray plus au long de cecy; Colepepper? vous le dira ; seulement il fault que je vous dise la plus grande affliction du monde arrivée à Digby et à Ashbumham. Us entendent par tout le monde que vous les soupçonnés d^estre venus pour un accommodement, et Ton escrit d'York que vous avés tesmoigné n'estre pas satisfait d'eux. Os m'ont prise pour tesmoing de leurs actions depuis leur arrivée, lesquelles, je vous puis asseurer, ont esté seulement pour vostre service,et, je le diray avec très- • grande vérité, leur venue n'a pas esté de peu d'advantages pour vos affaires par leur industrie et diligence ; car, croyés-moy, lorsque vous saurés tout, vous verres que ce que je vous dis est vray, et je me fais fort pour eux qu'ils ne feront jamais rien que ce que vous leur ordonnerés. Us seroient bien misérables, après avoir tant souffert pour vous, d'avoir vostre mauvaise opinion, qu'ils croiroient avoir méritée, s'ils avoient une autre pensée que de continuer à sacrifier leur vie pour vous, comme vous leur ordonnerés. A loisir, si vous le trouvés bon, je vous feray voir les services qu'ils vous ont rendus depuis leur arrivée.

Je vous prie de deschiffrer vous-mesme mes lettres.

car je ne serois pas bien ayse que Ton lust ce qui n'est pas en chiffres. Si Colepepper? vouloit permettre que je luy fasse escrire par Jermyn quelquefois, cela me seroit un grand soulagement, car ce m'est une grande peine d'escrire la quantité de lettres qu'il fault que j'cscrive en chiffres. Depuis que je suis en Hollande, j'ay quasy toujours mal aux yeux et mesme je ne vois pas si bien que je faisois. Je ne sais si c'est l'air du pa!s ou les escritures qui en sont la cause, avec les pleurs qui passent quelquesfois. S'il ne le veut pas, je ne le feray point, mais je le puis asseurer que c'est une personne à qui il se peut fier et de qui je puisrespondre, mais qu'il en use librement à me dire ouy ou non. Pour toutes nos affaires, il les sait desjà, car vous savés que vous et moy nous y fions et l'avons toujours trouvé fidèle. Je ne diray davantage, ayant à escrire une longue lettre à Colepepper? en responce des siennes; seulement nous ne perdrons pas de temps, afin que je vous puisse bientost revoir, estant le principal but de toutes mes actions. Adieu, mon cher cœur : il y a une chose, de quoy j'ay à vous prier, c'est pour Slingsby qui le mérite bien, s'il y a un secrétaire de l'armée, de luy donner cette place ou bien celle de secrétaire de l'amirauté ; aussy si James est pour avoir un premier escuyer, de n'en point disposer.

Ce juillet.

AU MÊME Mon cher cœur,

Je vous ay fait une ample despèche par Knowles, mais il peutestre que cellecy arrive plus tost; c'est pourquoy

LGTTBES D'HENRISTTB-MARIE. 401

je vous diray que je vous envoyeray, à la fin de la semaine qui vient, ce que Colepepper? a demandé. J'ay cru astre à propos de vous en advertir, c'est à dire pour de l'argent , le prince d'Orange m'ayant envoyé trente mille pièces, que je recevray après- demain ; mais pour les armes, premièrement vous aurés mille selles et tout ce qui en despend, cinq cents carabines, deux cents armes à feu, dix charges de poudre. Pour vostre nepveu, il fait estât de partir à la fin de la semaine qui vient; par luy j'envoyeray le reste des armes etTar- $<ent, n'osant pas en envoyer par le marchand, qui s'en va à cette heure. Je ne diray davantage, espérant que vous avés receu de mes lettres, devant que celle-cy n'arrive ; seulement je vous diray que le marchand, qui s'en va avec les armes présentement, abordera à Scarborough ou à Burlington ou bien àNewcastle, à cause que ce que Colepepper ? m'avoit mandé est dangereux. C'est pourquoy prenés le seing qu'il fault pour le desbarquement. Cette lettre est mise en chiffre à cause de la nécessité et aussy, si elle est prise, il y en aura de bien attrapés à deschiffrer ce pour quoy j'ay peur d'estre punie, s'il n'estoit en chiffres, qui est en deux mots le contenu de cette lettre : que je suis à vous et point au Parlement.

Ce juillet.

(rbid., fol. 50.)

AU MÊME

Mon cher cœur,

Les vents estant si contraires, je suis contrainte de me servir de cette occasion, ayant envoyé deux per-

sonnes; Tune desquelles, après avoir esté quatre jours sur mer, a esté repousséeà la Brille, et Tautre n'a jamais pu sortir. Toutefois j'espère que Tun est avec vous, qui est Ayre : je croyois que votre nepveu y seroit bientost, estant tout prest à partir, sauf ce vent, les Estât s m'ayant preste un navire pour le mener. Je vous envoyeray toutes les armes que j'ay de reste et aussy je vous envoyeray, pour certain, vingt mille pièces. J'ay seu par des lettres du prince d'Orange, lequel est selon que nous le pouvons souhaiter, qu'il avoit escrit ces mêmes mots : « 11 fault faire l'impossible pour le roy et la royne, et, pour le possible, c'est trop peu. » Je vous asseureque je crois qu'il fera tout ce que l'on peut désirer.

Si vous nous donnés un pouvoir pour les affaires de la Compagnie des Indes orientales, nous en aurons présentement cinquante mille pièces. Le prince d'Orange a envoyé à Amsterdam, pour donner asseurance que, si les marchands vouloient vous prester de l'argent sur vos pierreries, il se faisoit caution et mesmo pour le grand collier, qui a quelque malédiction sur luy, car personne du monde n'en veut, lia aussy donné congé à beaucoup d'officiers pour aller trouver le prince Rupert, qui en demande. Juin ^ luy a envoyé aussy de l'argent; je crois qu'il est à cette heure à la coste.

Pour le prince Rupert, je ne saurois vous mander où il desbarquera, car c'est -selon qu'il trouvera la coste libre. 11 y a icy de pauvres irat'stres, qui ont grande appréhension que l'on ne leur rende de mauvais ofBces auprès de vous, car il y a des personnes qui leur en escrivent d'York. Je vous puis asseurer qu'ils méritent plus tost vostre estime, estant très fidèles et actifs pour

* pMeadonyme inconiiQ.

LETTBES D^HENBIETTE-VABIE. 4ê3

vostre service et, quand vous saurés tout, vous le trouvères ; car, croyés-moy, il n'y a pas peu de peines à faire quelque chose avQC les gens de Hollande. En attendant, j'ay à vous recommander Slingsby, s'il y a un secrétaire de Tarmée ou de Tamirauté, et aussy à vous prier de ne point vous engager pour aucune place qui soit proche de vostre personne, sans premièrement m'en advertir, et, si James a un grand escuyer, de n'en point disposer.

Je vous prie de faire mes recommandations à Golepepper, Ashburnham et Will. Murray. Je n'ose pas leur escrire par ce chemin, ayant ouy que les lettres que l'on avoit prises à Ashburnham, hors la vostre seule, ont esté ouvertes. Je finiray, sans oublier Digby à qui vous dires la mesme chose, vous priant de vouloir vous-mesme deschiffrer mes lettres et vous asseurant que, nonobstant la médecine que j'ay prise aujourd'huy, si le courrier estoit seur, vous auriés une plus longue lettre. Adîeu, mon cher cœur.

Ce juillet.

La royne vostre sœur me prie de vous escrire qu'elle vous demande dé vouloir bien escrire en France, en faveur de monsieur de Bouillon ^ ; mais je ne crois pas cela à propos, car vous savés que l'on nous croit complices dans cette affaire; cela est fort véritable, autant que l'autre est faux. Il y a une personne que vous cognoissés bien, c'est Dimob, lequel dit n'avoir accepté la milice que pour vous servir et qui, s'il vous plaist de

* Frédéric-Maorice de la Tour d* Auvergne, duc de Bouillon, après avoir pris part au combat de la Marfée contre les troupes françaises, en 1641, se trouvait alors compromis dans la conspiration de Cinq-Mars.

i04 LETTRES d'hENRIETTE-MARIE.

luy comiuander quelque chose dans son paîs, il tous obeyra et il vous ira trouver, ou demeurera, comme il vous plaira.

AU MÊME

Mon cher cœur,

Après avoir pris bien soing pour Tasseurance de lenvoy de Knowles avec les armes, je me suis résolue de bazarder, ne voyant point de seureté et considérant la nécessité que vous en avés. J'espère et vous prie, aussy tost que Knowles sera arrivé, de me le mander, car vous pouvés juger que je ne seray pas en petite peine tout ce temps. Je n'ay seu vous rendre responce par Thom. Gooke à la lettre que j*ay receue par Gocbrane,

estant pressée de le renvoyer On suppléera au

défault l'autre qui est

(Ici une demi-page arrachée dans le manascrit).

...que je vous dise que siune fois vous faites un accommodement, sans que ce bill soit rappelé , et sur cela ostés vos gardes par agrément, engagerés-vous les lords

• une autre fois à vous assister, en cas que vous ne puissiés réussir à mettre fin à ce perpétuel Parlement? Lorsqu'ils trouveront leur compte, ils ne se soucieront plus guère de vous. Pour le perpétuel Parlement, cela leur

• sera fort indifférent. Je ne puis m*empescher de dire cecy, le croyant pour vostre service, qui sera toujours devant toute chose du monde, et, dans mon petit particulier, je vous avoue que la vie que j'ay menée, depuis

LETTRES D'hENRIETTE-MAHIE. 405

ce règnes a esté si insupportable, que je ne crois pas que je puisse vivre encore soubs cette tyrannie. J*ay ' grande impatience d'entendre la responce que vous aurés du Parlement, car, par cela, j'espère pouvoir juger de mon retour, que je souhaite avec impatience. Yoicy la troisiesme lettre aujourd'huy, et je vous puis dire que j'en ay bruslé deux ou trois, que le vent auroit datées de trop vieille date. Je vous ay voulu envoyer la première, qui debvoit aller par Knowles, afin que vous comptiés combien je vous en ay escrit entre ces deux, une par jour, de quoy trois sont bruslées. Je n'escris point à Colepepper? par cette occasion, ayant escrit ce matin par Thom. Gooke, pour le moins à luy et à Ashbumham ensemble. Je mériterois pour ma diligence d'estre louée en récompense, si je n'estois desjà assés récompensée par le plaisir que j'y prends : non pasd'escrire, mais de vous servir et par cela de mériter la continuation de vostre affection, qui est la seule chose qui me contente dans ce misérable monde. Adieu, mon cher cœur.

29 jnUlet.

8 août.

(/6tVf.»fol. 55.)

AD MÊME

Mon cher cœur, A la fin, le prince* part, après beaucoup de peines,

* Celui du Parlement.

* Le prince Rapert.

i06 LETTRES D*HEIIRIBTTE-1IARIE.

comme il vous dira ; je n'ay que faire de le recommander, car il va avec un grand désir de vous servir. Seulement il fauli avoir quelqu'un pour le conseiller, car, croyés-moy, il est encore bien jeune et estourdy. J'en ay fait Texpérience ; c'est pourquoy j'ay cru à propos de vous en advertir. Il est une personne à faire tout ce que l'on luy ordonnera, mais il n'est pas à estre ûé de son chef; que cecy ne passe pas Golepepper, Ashbumham, vous et moy, je vous prie. Percy m'a priée de vous escrire pour luy, que vous voulussiés luy donner un régiment de cavalerie à commander. Songes si vous le trouvés à propos et faites ce qu'il vous plaira là-dessus ; seulement, si vous ne le trouvés à propos, n'en parlés point et me le mandés. J'ay escrit à Golepepper une lettre en responce des siennes et aussy quelque chose pour vous dire, de quoy je ne vous importuneray pas, me remettant à luy pour vous le dire. S'il vous plaist de lay donner. une copie de vostre chiffre; le sien est si meschant, que je mesle les uns parmy les autres et que cela* me donne de la peine.

11 y a une personne icy qui est fort zélée pour vostre service, c'est Fox ; il m'a priée de vous le recommander, qu'il puisse avoir quelque employ dans la cavalerie ; il a du courage et du bien; pour de l'expérience, je n'en parle point. Je vous envoyé huit mille pièces par le prince Rupert : trois mille des Indes, qui sont de vostre cognoissance. C'est ce qui me reste de ce que j'ay apporté et je demeure sans un sol, mais cela n'importe. Je me rembourseray le plus tost que je pourray ; j'aime mieux manquer que vous. L'on en envoyera par Newcastle dix mille présentement, de quoy cinq sont desjà parties. Vous ne pouvés pas imaginer comme l'on nous traverse icy ; je ne diray davantage, sinon que je

LBTTEKS D'hENRIBTTE-MARIE. i07

iTiourray de faim devant que vous manquiés. Adieu, mon cher cœur.

Ce août.

(/Wrf„ fol, 75.)

AU MÊME

Mon cher cœur,

J'ay receu vostre lettre par Slingsby. Devant que celle cy n'arrive*, vous aurés seu par vostre nepveu, comme vous auriés en plus d*armes et ce qui en a ejnpesché. Néantmoins je viens de recevoir nouvelles, tout à cette heure, qu'un navire marchand est arrivé à Newcastle, lequel vous a porté des armes. Groyés que je fais toute la diligence possible, mais le vent ne nous obéytpas.Je suis bien hardie d'escrire cecy sans chiffre, si Ton prenoit ma lettre. Il est vray que j'entends qu'on a fait une desclaration contre moy, qui ne m'espargne pas de nulle façon du monde ; c'est pourquoy je n'ay rien à craindre, ayant beaucoup de choses à faire, devant que j'aye mérité ce qui est dedans. Je ne l'ay pas veue encore, mais l'on me l'a promise. Vous me mandés que le lord maire? a proposé un accommodement ; je trouve vostre responce fort bonne. Je crois que le comte de Northumberland a grande envie d'aller vous trouver; pour moy, je suis d** opinion qu'il est à propos que vous le receviés et, s'il arrive, lorsque je reviendray en Angleterre, que Northumberland me vient trouver, j'espère

■ Le lendemain du jour où cette lettre Ait écrite, Charles I" déployait Téten • dard royal à Nottingham : la guerre civile étût proclamée.

408 LETTRES D'HENIUBTTE-MARIB.

que vous ne trouvères pas mauvais si je le receois ; car croyés qu'il sera fort advantageux pour vous et pour moy, en quelque lieu que je puisse descendre. J'ay cru à propos de vous mander cecy, car les vents ne permettent pas d'envoyer des exprès et celuy-cy ne manque jamais. Touchant mon arrivée en Angleterre, je ne suis pas encore bien résolue où je descendray ; j'attendray vos directions entre cy et que je parte, ne pouvant pas estre preste devant un mois ^ Je seray d'ailleurs preste à obéyr et je ne craindray que Dieu ; car, pour les rebelles, ny leurs escrits, ny leurs menaces ne me feront jamais rien faire, pas mesme m'esmouvoir jusques à estre en colère de leurs folies ; beaucoup moins me feront*ils peur, Dieu estant mon guide et ma sauvegarde. 11 ne m'abandonnera point et me fera justice contre mes ennemis. C'est à luy que j'en appelle pour me venger asseurément; il ne vous abandonnera pas, soyés confiant en luy. Après cela, je ne puis que je ne vous dise la joye que j'ay de m'en aller, espérant de vous revoir dans un mois, en despit de tous les mescbans, qui nous voudroient séparer. Ce n'est pas une petite joye et une vérité ; j'ay peur d'en devenir folle, ne faisant rien au monde que songer à cela, estant le seul contentement qui me reste en ce monde ; car, sans vous, je n'y voudrois pas demeurer une heure, ne voyant rien que meschancetés si abominables que c'est une horreur d'y estre. Gecy, je vous le dis et le proteste sans chagrin quelconque, mais parce que c'est la vérité et avec l'esprit aussy tranquille, que j'aye eu peutrcstre de ces deux

* Les royalUtes en Angleterre regardaient rarrivée de la reine comme devant être le signal du triomphe : « Nous espérons voir bientflt Votre Majesté, lui écrivait le marquis de Hertford, et vive Dieu ! ils auront le dessous. »

LKTTRES D^UENRIKTTË-MARll!:. i09

années. J'ay envoyé H. Jermyn au prince d*Orange, pour conclure toutes nos affaires. Par la première occasionne vous manderay davantage et particulièrement sur l'affaire de Saint-YbarS laquelle n'est point du tout advantageuse pour vous : je vous ay voulu dire cecy en passant. Adieu, mon cher cœur.

^ 4 septembre* 24 aoust.

(/Wd., foL 27.)

AD MÊME

Mon cher cœur,

Je crois que vous ne savés pas encore que les rebelles, soubs le nom de Parlement, ont envoyé icy aux Estats un ambassadeur ou envoyé avec lettres de créance, desquelles je vous envoyé la copie. Ils ont envoyé pareillement en France Augier. Celuy qui est venu icy s'appèle Slrickland. Aussytost que je Tay seu, j'en ai envoyé advertir le prince et sir William Boswell ; il est allé trouver les Estats pour empeschersa réception publique : ce qui a esté fait ; mais pourtant ils ont envoyé en particulier au coquin, pour savoir quelle estoit sa commission. Il a apporté une desclaration, laquelle n'est pas encore publique, mais il y a icy des personnes à qui le galant s'est fié, qui n'ont pas gardé le secret, quoyqu'ils soient des Elus, par lesquels j'ay appris qu'ils désirent l'assistance des Estats, pour les tirer de l'esclavage où ils

* Le comte de Saint-Ybar, après avoir été Fun des gentilshommes du comte de Soissons, mort à la Marfée, prit part à toutes les intrigues de son époque et deyint Tun des membres les plus actifs de la faction des Importants. Voir Y. Cousin, Madame de Chevreuee.

ilO LETTRES D'hENRIETTE-MABIB.

sont, et les rendre hommes libres, comme le royaume d'Angleterre les a aydés à faire le mesme contre leur roy ^ Aussy ils se plaignent de ce que le prince d'Orange vous assiste et désirent que les Ëstats ne veuillent permettre que nulles armes, ny argent,ny hommes ne sortent de leurs possessions pour aller contre eux et sur cela ils disent que les mêmes armes pourront bien se tourner contre eux un jour ou l'autre ; car on les presche sur la religion, comme vous la voulés changer.

Voilà tout ce que j'ay pu apprendre : aussy tost que je pourray avoir cette desclaration, je vous Tenvoyeray. Si je trouve à propos de faire une responce promptement, afin de faire voir leur malice et tascher de destromper la Hollande, ce sera une simple relation des choses que le Parlement a faites contre vous et de ce que vous avés fait pour le Parlement. J'espère que vous m'avouerés, quand vous en ouyrés parler ou autrement que nous n'en dires pas un mot.

L'Électeur' m'a proposé d'aller en Danemark luymesme pour vostre service ; je ne sais si vous le croyés à propos, et aussy si ceux qui sont avec luy sont personnes à qui l'on se puisse fier, car vons savés quelle est la personne qu'il est par luy-mesme. Il a formulé des propositions, savoir : si vous voulés avoir hommes ou argent; navires et tout comme cela. Si vous trouvés que l'Électeur soit une personne propre pour l'envoyer, donnés-moy des instructions. Cependant ne laissés pas d'envoyer Gocbrane présentement en Danemark ; songes bien à ce que vous voulés faire sur ce que je vous escris. Je suis si lasse, ayant tout le jour esté à parler

* Allasion aux secours que la reine Elisabeth avait fournis anx Hollandais contre la couronne d'Espagne.

* Charles-Louis, Électeur Palatin, qui était alors à la Haye.

LETTRES d'hENRIETTE-MARIE. ill

et en colère sur cet envoy, que j'ay peur que ma lettre soit sans sens. S'il vousplaist de prendre quelqu'un pour vous Taider à descliiffrer, car je Tay escrite d'une façon que, je crains, vous aurés de la peine. Si je ne deviens folle, ce sera un grand miracle, mais pourveu que ce soit pour vostre service, j'en seray contente, et que ce soit quand je seray avec vous, ne pouvant plus vivre, comme je suis, sans vous. Adieu, mon cher cœur.

^ 28 aoust.

Co .

8 septembre.

(/«d., fol. 79.)

AU MÊME

Mon cher cœur,

Je ne sais si j'oseray dire, qu'à cette heure que le vent est bon, je vous envoyé une partie de ce que vous avés demandé, ayant changé si souvent lorsque j'escrivois, que je n'oserois plus en rien dire. Ge porteur est si asseuré, que je ne me tourmenteray pas avec le chiffre. Il vous dira ce qui s'est passé icy, touchant l'ambassadeur des rebelles. Je vous ay escrit par un chemin nouveau beaucoup de choses en chiffre sur l'Électeur, mais de peur d'avoir manqué, à cause que j'estois si endormie, car c'estoit à une heure après minuit, je vous rediray que l'Électeur m'a fait savoir que, si vous vouliés, il desiroit aller en Danemark pour vostre service. D'abord il desiroit que cela fût tenu secret, de peur du Parlement, mais après que je luy eus tesmoigné que je n'oserois l'envoyer sans vostre seu, il crut que j'avois quelque soupçon de luy. Sur cela sa sœur.

412 LETTRES d'hëNRIBTTE-MÂRIË.

qui est celle avec qui je traite, dit qull iroit publiquement, si je voulois. Néantmoins je trouve qu'il ne voudroit pas que cela fust seu, s'il se pouvoit. Aussy, si vous remployés, vous savés qu'il fault qu'il se fie à quelqu'un de ses gens. C'est à vous de songer à l'estime que vous avés d'eux. De plus, ildésireroit que vous ne fassiés nul accommodement, durant son séjour en Danemark, sans l'en advertir, comme aussy nul traité sans le comprendre. A cette heure, pensés, si vous voulés avoir de l'argent de ce païs-là, sur quels gages; si l'on ne veut pas recevoir de pierreries*, si vous voulés donner des terres; aussy si vous voulés qu'il promette vostre assistance pour maintenir vostre oncle' dans les Sunds : si vous voulés avoir des hommes de ce paîs ou des navires, savoir si les commandants seront Allemands, car asseurément les Allemands n'obeyront pas à des estrangers : au cas que vostre oncle voulust venir luy mesme, si vous le voulés ; si vous voulés promettre une amitié si jointe que d'assister vostre oncle en pareille occasion, s'il en avoit besoing. Songes premièrement si vous trouvés à propos que vostre nepveu • aille ou bien revienne en Angleterre avec moy, et m'envoyés vos directions là-dessus promptement. En attendant, je despeche Gochrane avec quelques propositions en général, mais, quand j'auray receu votre responce, en cas que vous ne trouviés pas à propos que vostre nepveu aille. Néantmoins vous pouvés toujours m'envoyer des instructions sur ce que je vous mande icy et je les envoyeray à Gochrane, pour traiter sur les particuliers. Il fault se des-

* Le Parlement ayant violemment protesté contre rillégalité qu'il j avait à engager les jojraux de la couronne, les étrangers n'osaient plus les accepter en gages.

* Christian IV, roi de Danemark.

* Le prince Rupert, fils de la reine de Bohême.

LETTRES d!hB1IIUETTE-MAIUE. ii3

pécher, car la saison s'avance et ces mers là sont gelées. Le Parlement a envoyé donner des remerciements à vostre nepveu, sur ce qu'il est retourné d'Angleterre, mais à cette heure, il ne luy a pas respondu.

Touchant mon voyage, je m'appreste avec toute la diligence possible ; mandés-moy où je descendray. Vous verres les propositions de Slingsby, lesquelles je vous ay envoyées par son frère ; mais je diray seulement une chose, que, en quelque lieu que je descende, je conclus qu'il est à propos que j'aille vous trouver, à cause de ma religion ; en quelque lieu que je puisse estre, si ce n'est pour vous joindre, je seray suspecte. Il est vray que je puis aller bien accompagnée et non pas toute seule. Vous pouvés juger de cela mieux que moy, mais mes intentions sont de vous servir tant que je puis et de souffrir avec vous toute sorte de hazards, pour tascher par quelque façon de mériter vostre affection, et croyés que, si ce n'estoit vostre seule considération, je ne me soucierois guère d'estre en ce monde, car je serois plus heureuse en un lieu où je ne visse jamais personne, tant j'ay la meschanceté en horrreur: cela est véritable.

11 fault que je vous dise que je trouve que le gênerai Ruthven s'en va fort affectionné pour vostre service, mais assés mal content de ce que l'on n'employé pas ses compatriotes ^ ; songés-y un peu : il est personne qu'il ne fault pas mespriser ; il est capable de servir et de desservir. Ayés seing de luy, croyés-moy, et de le satisfaire, ainsy que tout vostre party en Escosse, et appelés M. de Roxburgh sur cela. Il ne fault mespriser personne à cette heure. Cette lettre est si longue, que

* Les KcosaaÎB.

41 i LETTRKS D^UBNRIKTTK-MARIE.

j'ay peur qu*elle ne vous ennuie, ensuite de ce que j'ay escrit depuis peu. Vous pouviés juger par cela que je ne m'ennuie pas de le faire, ny de vous tesmoigner par toutes sortes de voyes que je suis à vous. J'attends Jermyn que j'ay envoyé au prince. S'il revient entre cy el demain matin, vous saurés sa responce, sinon le vent ne doit attendre personne. Adieu.

Cette lettre devoit aller par Gomwallis dans le bateau arresté*.

^, 10 septembre.

30 août.

{Prid., fol. 14.)

AU MÊME Mon cher cœur,

Depuis ma lettre escrite, j'ay eu responce du prince, telle que je la pouvois désirer et selon que je vous avois mandé devant, tellement que je n^attendray rien que vostrc responce, pour savoir où je desbarqueray. J'ay esté priée par sir William Witbipole de vous escrire pour son pardon : il desireroit de vous aller servir; vous en ferés ce que vous jugerés à propos. J'auray des navires pouf aller avec moy en Angleterre.

{md., fol. 20.)

AU MÊME Mon cher cœur, J'avois pu despecher une personne pour vous aller

' Il avait été retenu par lea Étata de Hollande, à la requête de Strickland, Tagent du Parlement d'Angleterre.

LETTRES d'hBNUETTE-MARIE. 415

trouver, mais le vent n'si pas voulu. Je suis extresmement en peine, n'entendant point de vos nouvelles S et celles de ]^>ndres ne vous sont point advantageuses. Peut estre que par cela ils espèrent m'amener à un accommodement, mais ils se trompent; je. ne fis jamais rien par peur en ma vie et j'espère que je ne commenceray pas par la perte d'une couronne; pour vous, vous savés bien qu'il y en a eu de ceux, lesquels ont dit que vous estiés de cette humeuMà : si cela a esté, je ne l'ay pas recognu. J'espère toujours, s*il a esté vray, que vous forés voir le contraire et que nulle peur ne vous fera soubmettre à vostre ruine et de vostre postérité. Pour moy, je np vois point la sagesse de ces messieurs les rebelles de Bc pot. voir imaginer que, par force, ils vous feront venir à leur but et à un acconmiodement ; car, tant que vous serés au monde, asseurément l'Angleterre ne peut avoir de repos ny de paix, si vous n'y consentes, et cela ne peut estre, sans que vous soyés restitué dans vos justes prérogatives. Et quand bien mesme vous trouveriés des malheurs au commencement, vous aurés encore assés d'amis, qui vous assisteront pour vous remettre. Je n'ay jamais encore seu ny veu d'exemple pour m'en faire douter en nulle façon. Résolution et constance y sont deux choses fort nécessaires, assistées de la justice de vostre cause. Dieu ny les gens d'honneur ne vous abandonneront point, poun^eu que vous ne vous abandonniés pas vous-mesme. Vous voyés que je ne crains pas mesme l'ouverture de cette lettre,

* Dans son inquiétude, la reine avait pris un déguisement et s'était rendue seule dans la boutique d*uu libraire hollandais, pour y apprendre les dernières nouveUes d'Angleterre. Son agitation la trahit ; elle fut reconnue et n*ettt que le temps de s'enfViir, pour échapper à la curiosité publique. New»paper$, 16i?.

il 6 LETTRES D'UENRIETTB-MARIE.

laquelle, j'oserois dire, quoyqu*elle ne soit pas trouvée bonne, ne sera pas imprimée, ce qui est tout le contraire de ce qui se fait à cette heure ; car, tout ce qui est trouvé juste et bon. Ton le cache, et ce qui est trouvé mauvais, on Timprime. Gela fait paroistre que la justice soulTre avec vous. Ayés toujours soing de l'avoir de vostre costé; c'est une bonne armée, qui à la fin con> quérera tout le monde et qui n'a point peur. Quoyque peut-estre pour un temps elle se cache, ce n'est que pour se fortifier, pour revenir avec plus grande force. Elle est avec vous; c'est pourquoy vous ne devés pas craindre; vous sortirés tous deux ensemble et paroistrés plus glorieux que jamais, j'en suis très-asseurée. Voicy les effets d'une solitude mélancolique, mais point du tout d'un chagrin ; car, quand je songe bien à toutes ces choses que je vous ay escrites, je me trouve si satisfaite que nulle mauvaise humeur ne peut avoir de pouvoir sur moy, pas mesme les ordonnances du Parlement, qui sont les effets d'une des plus meschantes humeurs du monde. D'après le style de cette lettre, si je savois du latin, il faudroit finir avec un mot; mais, n'en ayant point, je finiray avec un françois, qui peut estre traduit en toutes sortes de langues : à vous après la mort, s'il est possible I'

11 septembre.

31 août.

(/Wrf., fol. 51.)

AU MÊME

Mon cher cœur.

Depuis mes lettres escrites par ce porteur, j'ai receu à cet instant vos lettres par Knowles et AdrianMay, les-

LiSTTRES D'UENRlBTTK-MARll!:* 417

quels sont arrivés à une heure Tun de Fautre^par où je vois un grand changement, lequel ne m'a pas peu surprise, car je crains que vous ne soyés ruiné par ce que vous avés envoyé au Parlement S et que tout le monde ne vous abandonne. L'on peut bien juger que, si le Parlement escoute un traité, tous ceux qui vous ont servy en seront excluds et. je crains que les lords, mesme de vostre party, en seront bien ayses, car ce sont des coquins, qui craignent les honnestes gens, et, pourveu qu'ils vivent en repos, ils ne se soucieront guère de vostre honneur. Vous devés donc bien songer à ce que vous accorderés, car vous estes perdu pour jamais, si vous abandonnés vos serviteurs et si vous ne les avoués en tout ce qu'ils font pour vostre service ; cela a ruiné tout l'ouvrage de l'armée de l'année passée, parce que vous ne l'avés pas avouée au commencement. Si vous abandonnés vos serviteurs, ce sera pis que vostre couronne ; car, tant que vous avés des amis, il y a encore espérance de la ravoir, mais, si vous les abandonnés, vous n'en retrouverés jamais, comme j'entends pour certain, et plus de couronne non plus. Vous voyés assés clairement que les gentilshommes sont ceux qu'il fault qu'ils fassent l'affaire, et les lords sont ceux qui vous ruinent. Je ne vous dirois pas tout cecy, si je n'entendois, d'où je suis, toute vostre armée se plaindre et dire : « Nous sommes abandonnés. » Pour moy, je ne verray pas cela, car asseurément je me retireray en un lieu, où je prieray Dieu d'avoir soing de vous, comme il m'a asseuré ; car j'avpue que je ne puis souffrir de voir cela volontairement : cependant, si c'éstoit par force, je

* Il s'agit d*ttne proposition d'accommodement que le roi avait faite au Parlement, par Tentremise des lords Southampton et Colepepper, an mois d'août.

41 ft LETTRES D*HENRIBTTE-]IARIE.

le soufTrirois, ayant toujours espérance d'en sortir.

Excusés ce trouble ; j'avoue que je suis touchée au cœur : je crains que Ton ne veuille mettre sur naoy la faulte de Tenvoy des armes et de l'argent ; pour le premier, les accidents qui sont arrivés vous seront dits par le porteur; pour le second, je vous envoyé un mémoire, afin de vous faire voir comme toutes choses vont et que, s'il ne vous eust point fallu achepter des armes, vous auriés eu une fort considérable somme d'argent, ce que je ne soupçonnois point à mon partement et mesme depuis que j'ay esté icy. J'ay esté plus de quatre mois, sans avoir aucun ordre pour des armes et, dans le mémoire que vous m'envoyastes après, vous m'avés demandé pourquoy il n'y avoit point de mousquets. Quoyque vous n'en-aviés pas fait mon affaire, je n'ay pas laissé d'en achepter deux mille. Après, vous en avés demandé davantage, lesquels nous avons acheptés ; mais le vent ne permit pas de les envoyer plus tost, outre les autres difficultés que vous savés ; mais ceux-là ne sont arrivés que depuis quatre ou cinq jours.

Je ne vous importuneray davantage, mais je vous prie de prendre la peine de deschiffrer cette lettre vousmesme. Je n'ay pu vous envoyer mon mémoire : vous l'aurés par la première occasion.

Ce aeptembrQ,

{Ilrid., fol. 35.)

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