LUI
AU MÊME
Mon cher cœur,
Je croyois envoyer cette autre lettre devant, mais la personne que je pensois envoyer a esté utile icy pour vostre service, si aucune chose qui se fait icy peut l*estre. Gelle-cy sera pour vous faire ressouvenir de ce que vous me promistes à Douvres et depuis m*avés escrit souvent, que vous ne consentiriés jamais à un accommodement, sans mon seu et par moy. Pour cela, il importe peu, je ne peux changer; mais, si vous n'avés soing de ceux qui souffrent pour vous, vous estes perdu, et croyés que, quoy que Ton vous puisse dire qu'avec le temps vous les recouvrerés, Ton vous trompe, car, si vous le faites sans un pardon général, ils sont tous ruinés : non pas tous, car asseurément il y en aura qui se sauveront ; mais ce dont je vous parle est pour ceux que Ton a envie de ruiner, à cause qu'ils sont trop à vous, comme Digby, Percy, Jermyn et O'Neal ; et croyés que, si vous le souffres, c'est une grande injustice. Vous voyés qu'il fauldra que vous pardonniés à tous ceux qui ont esté actuellement contre vous et ceux qui ont esté pour vous, vous les oublierés, ce qui est une chose si basse, que, je le sais bien, cela ne peut venir de vous ;
LETTRES d'hENBIETTE-MARIE. 427
mais Ton vous fera accroire que, pour le présent, il est mieux de ne se pas opiniastrer là-dessus, et qu'il ne fault pas que dès particuliers empeschent un accommodement. Cecy est yray comme particuliers, mais comme pour vostre honneur, il est de grande conséquence, et vous verres que le Parlement n'abandonnera pas leurs créatures et qu'ils tiendront bon là-dessus ; et croyésvous, quand, de vostre costé, vous fériés le mesme, qu'ils romproient leur traité ? Nullement : ils ont trop d'advantage à un traité, pour le rompre pour trois ou quatre personnes. 11 est vray que, si vous vous laissés aller toujours comme vous avés fait, nonobstant toutes les promesses que vous m'aviés faites, il le fault souffrir. Je vous prie de remarquer si le Parlement cède en rien de ce qu'ils ont une fois entrepris. Vous suives le chemin d'Escosse : adieu, la royauté ! 11 n'y en a plus du tout pour moy : je suis, résolue de tout souffrir et de vivre en lieu, où je me croiray une damoiselle des champs, et vous laisseray suivre les conseils de ceux qui sont plus sages que moy, comme ils croient; j'oserois dire, pour le moins, plus fins. Si j'ay encore quelque peu de voix dans l'accommodement, vous me pardonnerés de vous envoyer des conditions que, je crois, vous devés disputer. Si vous ne les trouvés pas bonnes, n'en dites mot et les bruslés ; si non, gardés les et que personne ne sache que je vous les ay envoyées, pas mesme" ceux qui ont accoutumé de les voir. Adieu, mon cher cœur. Jermyn s'en est allé en Zélande pour faire partir deux cents hommes avec des vivres pour Portsmouth ^ Rien ne nous descouragera, que nous n'ayons le coup de la mort. J'envoye Gochrane en Danemark et espère une
* Pour secourir le colonel Ooring, assiégé dans cette ville par l'armée du Parlement.
i28 LETTRES d'hENBIETTE-MABIE.
bonne responce. Je vous envoyé la copie de ce que j'ay donné à Gochrane.
Ce septembre,
{Ibid., fol. 36.)
AU MÊME
Mon cher cœur,
Je ne perds nulle occasion de vous escrire par Tordinaire ; je vous prie d'en faire autant, car il y a six semaines que je n*ay point eu de vos nouvelles que par les ordinaires, n'estant point venu d^exprès depuis Adrian May. Toutes les nouvelles de Londres ne sont point à vostre advantage, ce qui, vous pouvés juger, ne me plaist guère, lorsque je ne receois point de vos lettres, pour me consoler. Il y a un pauvre homme, qui est arrivé icy, qui est venu pour quérir des oyseaux, lequel est party, il y a quinze jours, de là où vous estes, lequel m'a beaucoup consolé par ses relations : quoy qu'elles soient simples, je les crois plus tost véritables que les imprimés : Ordered by the Lords and Commons^ her. Ehynge Cler ParlK
Il y a une pauvre femme, laquelle j'avois employée pour des intelligences à Portsmouth , laquelle est revenue me trouver en Hollande, hors de l'Angleterre, pour me dire que les capitaines de l'armée d'Essex estoientà se consulter comment ils pourroient vous prendre, et que c'estoit là leur plus grand desseing: elle les a ouys. J'ay
* C'est la formule aous laquelle étaient publiées les ordonnances du Parlement. Ces mots sont en Anglais dans le texte.
LETTRES d'hëNRIëTTE-MARIE. 429
cru h propos de vous escriré cecy, quoy que ce soit une chose que vous pouviés aysément croire, sans que je vous Tescrive ; néantmoins je ne m'en puis empescher, afin d'y' prendre garde que cela n'arrive par quelque tromperie. Souvenés-vous des malheureux^, La saison s^advance, ce pais icy esl bien froid desjà, quoy que nous ne mourrions ny de faim ny de froid, comme M. de War- ^wick a dit à un de mes gens. J'espère qu'ils ouvriront cette lettre et entendront ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre, mais non pas ce qu'ils voudront. Adieu « mon cher cœur.
, f^ ^ septembre. 1642.
9 octobre.
[Ibid, fol. 49.)
AU MÊME
Mon cher cœur,
Vous pouvés juger par cette lettre que j'ay apporté peu de foy à la croyance des Têtes Bondes, car je ne serois pas en vie, si je le faisois. Ils font courir le bruit icy que vous estes pris et vostre nepveu tué, vostre armée desfaite entièrement. Le vent a esté si contraire que je n'ay point eu de nouvelles depuis Adrian May. J'espère que Thom. Gooke est arrivé et aussy le frère de Slingsby et Adrian May. Gelle-cy s'en va par le chemin seur d'un exprès ; c'est pourquoy je ne diray davantage, si non que vous avés receu devant cette heure toutes les armes que vous avés demandées. Je n'ay point ouy
* Les catholiques.
430 LETTRES d'hEKRIETTE-MABIE.
qu'elles aient esté interceptées, tellement que je n'en envoyeray plus ; l'argent aussy est passé assearément. Je m'appreste pour mon voyage et n'attends que vos commandements, avec grande impatience, d'une façon on d'autre, car l'irrésolution est une peine insupportable. Toutes les lettres que j'escris par l'ordinaire, où il n'y a point de chiffre, ne les croyés pas, car elles sont escrites pour le Parlement. Adieu, mon cher cœur.
Mandés-moy si vous avés receu ma lettre par l'ordinaire devant celle cy, datée du 24 septembre, nouveau style.
(Ibid,, fol 80.)
An MÊME
Mon cher cœur,
J'ay receu deux de vos lettres, une commencée par vous, l'autre tout entourée par la première. Je suis bien ayse de voir que tout le monde commence à repousser l'advis d'un accommodement. Gela est une chose si foible et si hazardeuse pour vous, qu'à moins qu'ils ne soient gagnés par la crainte ou par l'espérance, je ne puis comprendre que l'on essaye de vous en adviser, et je m'estonne que le Parlement n'ay t pas voulu escouter ce qui auroit esté vostre ruine complète, s'ils l'eussent fait. Il semble que c'est Dieu qui ne l'a pas voulu et qu'il prend soing de vous. Prenés garde de ne vous pas laisser surprendre de nouveau dans des choses aussy dangereuses que cela. Si l'on voit que vous estes bien résolu, ils n'oseront pas vous en parler davantage. J'ay
LETTBBS d'hENRIETTE-MARIB. 431
veu une lettre que Capel ? a escrit à Percy , où il luy conseille d'aller vous trouver, disant qu'ils sont bien asseurés qu'il y aura un accommodement, car tous ceux qui sont auprès de vous ne font qu'essayer de s'échapper et de se sauver, et n'ont pas d'autre desseing que cela. Chacun, dans son interest particulier, traite de cela et ne se soucie ny du Parlement, ny des Estats, ny de vous. C'est pourquoy Capel desireroit que Percy fust là pour avoir aussy sa part, et faire sa paix avec les autres, ou, s'il n'y est pas, il sera oublié. Vous pouvés juger ce qu'il vous plaira là-dessus. L'on escrit de Londres que le comte de Southampton et lord Falkland promettent un accommodement; prenés-y garde. J'ay cru de mon devoir de vous en advertir. Pour ce que vous me mandés, touchant mon retour en Angleterre, si, après que vous aurés receu cette lettre, vous continués à le vouloir, je seray toujours toute preste à partir, mais je crois nécessaire de vous faire savoir que j'ay receu des lettres de France, où le roy mon frère a commandé à M. du Perron de me dire que je serois très-bien venue, si j'y voulois aller, et monsieur le cardinal aussy. Tous mes amis de delà me persuadent extresmement d'y aller, m'asseurant que je seray bien utile là pour vostre service et que l'on a l'intention de nous obliger, si l'on se pouvoit asseurer que nous pourrions estre obligés. J'entretiens toujours cette bonne volonté, car asseurément la France nous peut ayder beaucoup dans la puissance où ils sont, ou à faire un accommodement pour vostre honneur, ou de l'autre voie. C'est pourquoy considérés bien si vous voulés que j'y aille ou non. 11 fault songer en quoy je vous puis servir en Angleterre ou en France : si le Yorkshire est bien seur, si, en cas de nécessité, nous avoi^ un lieu de retraite, car, dans l'hiver, des femmes
432 LETTRES D*HElfRIETTE-MÂBlE.
ne sauroient suivre une armée, sans grande incommodite et mesme pour vous. Aussy vous pouvés croire que les rebelles feront tout ce qu'ils pourront pour m'empescher de vous^ joindre et pour me prendre, croyant par là avoir meilleure raison de vous. Si vous venés à perdre une bataille, où seront les pauvres femmes ? si par malheur vous estiés pris, estant dehors, je vous pourrois encore servir, ou, estant avec vous, tout seroit perdu. Voilà des raisons, pour que vous y songiés à cette heure. Pour l'Angleterre, vous estes sur les lieux, et pouvés' mieux juger des choses que moy ; c'est pourquoy je n'ay rien à faire qu'à obéyr, lorsque je sauray vos commandements ; mais pour la France, MM. de Ghavigny, Senneterre, du Perron et beaucoup d'autres disent que, si j'y vais, j'auray contentement, et me le recommandent.
Vous pouvés vous imaginer que mon inclination me porte pour l'Angleterre, et je vous conjure de ne songer qu'à ce ce qui me plaira le plus et à quoy j'auray plus de plaisir, car je puis souffrir beaucoup, quand il ira de vostre service. C'est pourquoy que nulle considération du monde que celle-là ne vous fasse prendre une résolution. Pour moy seulement une responce prompte et directe, à cause que la saison s'advance et que je ne veux pas demeurer en ce paï's icy. Adieu, mon cher cœur.
^ 6 octobre.
Ce ^^ .
26 septembre.
J'ay oublié de vous dire que M. du Perron me mande que l'on me donnera un bon traitement en France, si je ne receois rien d'Angleterre.
(/6ttf., foL 76.)
LETTBES D^HERBIETTE-MARIB. 433