SÉJOUR A AMIENS
Le séjour que les reines devaient faire à Amiens se prolongea beaucoup plus qu'on n'avait pu le supposer : Marie de Médicis y tomba dangereusement malade 7 et la cour se vit contrainte de s'y arrêter pendant une quinzaine de jours. Les alarmes d'Henriette ne lui permirent pas d'abandonner sa mère dans un pareil moment; mais ce retard imprévu dans son arrivée en Angleterre donna lieu à une foule de rumeurs, parmi ses nouveaux sujets. On voulut y trouver des motifs secrets , et les puritains ne manquèrent pas de dire que le Pape avait imposé à la jeune reine une pénitence de quinze jours, pour la punir d'avoir épousé un prince hérétique ^ Quant à Charles I", on lui avait fait part de la véritable raison, qui retenait en France sa nouvelle épouse, et il avait répondu avec la plus grande courtoisie qu'il ne désirait la voir, que lorsqu'elle serait délivrée de toute inquiétude.
A l'expiration de ces quinze jours, Marie de Médicis entrait en convalescence et elle se trouvait assez forte pour dire à sa fille, la plus chère de toutes, un adieu qu'elle croyait éternel : elle comptait alors sans la haine du cardinal de Richelieu et sans ses propres inconséquences politiques. Au moment de la séparation, elle remit entre les mains d'Henriette- Marie une instruction en forme de lettre, résultat,
■ pour montrer, ajoute prudemment le Mercure, que comme anciennement la statue d'Orphée sua^ lorsqa' Alexandre le Grand passa devant elle» cette princesse ferait peiner et suer tous les gens doctes à coucher par écrit ses belles actions et vertus. » , * Miss Strickland.
56 HENHIETTË-HARIE DE FRANCE.
disait-elle, de ses méditations pendant sa maladie ; nous croyons de voir la reproduire en entier, comme un morceau remarquable d'élévation religieuse * :
c< Ma fille, vous séparant de moi, je ne puis me séparer de vous; je vous conserve dans mon cœur et veux que ce papier vous demeure, pour un souvenir étemel de ce que je vous suis. Il suppléera à mon défaut et parlera pour moi, lorsque je ne pourrai plus parler moi-même. Je vous le donne dans le dernier adieu que je vous fais avant que de vous quitter, pour l'imprimer davantage en votre esprit, et vous le donne écrit de ma propre main, afin qu'il vous soit plus cher et que vous fassiez plus d'état de ce qu'il contient pour votre conduite envers Dieu, le roi votre mari, ses sujets, vos domestiques et vousmême. Je vous dis ici sincèrement, à la dernière heure de notre entretien, ce que je vous dirois à la dernière heure de ma vie, si lors je vous avois proche de moi : je considère à mon grand regret que vous n'y pouvez pas être, et que la séparation qui se fera lors de vous et de moi est anticipée par le parlement, qui nous sépare pour longtemps.
« Vous n'avez plus sur la terre que Dieu pour père, qui le sera à jamais, puisqu'il est éternel ; c'est de lui que vous tenez l'être et la vie, c'est lui qui, vous ayant fait naître d'un grand roy, vous met aujour-
* Cette instmction est conservée en double copie aux Archives nationales, K. 1903, n* 1. Le père Tabaraud nous assure qu'elle est Tœuvre, non pas de la reine, mais du père de Bérulle, et M. Tabbé Uoussaye le prouve incontestablement.