RÉCEPTION ENTHOUSIASTE
jours ; il y eut de brillants combats à la barrière et des courses de bagues.
La ville de Londres fit de plus à la jeune reine un présent de cinq mille livres sterling ; il est vrai de dire qu'elle devait toucher cette somme deux jours après et qu'elle ne la reçut en réalité que cinq mois plus tard, non sans les plus grandes difficultés. Un grief tout particulièrement sensible aux Français qui accompagnaient la reine, fut qu'en arrivant à Whitehall, afin d'y passer la nuit, au lieu do trouver pour elle un lit de parade, il ne se rencontra qu'un vieux lit tendu, débris du mobilier de la reine Elisabeth, meuble tellement fait à l'antique, que les plus âgés ne se ressouvenaient pas d'en avoir jamais vu la mode ^
Quoi qu'il en soit, cette vivacité pleine de charme et cette franchise bienveillante de cœur et d'esprit, qu'Henriette tenait de son père, ne se démentirent pas envers ses nouveaux sujets, qu'elle avait fascinés dès le premier abord. Personne plus qu'elle n'a jamais eu le don si précieux de désarmer la haine et de faire tomber les préjugés ; combien de ses ennemis les plus acharnés ne se sont-ils pas, en sa présence, sentis devenir ses plus ardents défenseurs I Parfois seulement, au travers de cette atmosphère sereine, scintillait un éclair de l'énergique résolution, qui sait commander et se faire obéir. « La reine, quoique de petite taille, racontait un gentilhomme en sortant
« Tillièrea, p. 9S.
de sa première réception à Whitehall, est pleine de charmes et de grâce, quand elle est satisfaite; mais elle a beaucoup de vivacité et d'esprit et semble douée d'une énergie plus qu'ordinaire. Nous étions allés plusieurs ensemble pour la voir à Whitehall, et, d'un simple froncement de sourcil, elle nous a tous expulsés de sa chambre, parce qu'il y faisait trop chaud, en raison du feu et de l'affluence de monde. Il n'y a qu'une reine qui puisse décocher un regard aussi impérieux*. »
Comme la peste était loin de se calmer dans Londres, les fêtes, qui accompagnent toujours un nouveau règne, durent être ajournées jusqu'après les chaleurs de l'été : il y eut cependant un dîner royal en public, où figurèrent M. et M"* de Chevreuse, ainsi que les ambassadeurs de France, et, après le dîner, un bal. La reine y dansa, sans se départir en rien de la gravité, qui doit être observée par les personnes de son rang *. Bientôt la cour, pour fuir la contagion, se décida à aller habiter la campagne, mais, avant de quitter Londres, le roi ouvrit son premier parlement et Henriette-Marie fut présente à la séance, assise près de lui sur un trône. Cette cérémonie eut lieu avec un grand apparat, et ce fut un spectacle curieux et frappant pour les Français, que le cortège royal formé par les pairs du royaume, les prélats, les grands officiers de la cou-
* Newsletter». — From M. Pory, to the Rev. J. Mead, I July, cité par misa Strickland.
* Brienne, Méni,^ t. I, p. 230.
PREMIER CBOC ENTRE LES DEUX REUGIONS. 73
roiine, et tous les domestiques ^ Bientôt Tinsalubrilé de la ville força aussi le parlement à quitter Westminster pour s'établir à Oxford, tandis que la cour se promenait entre Richmond, Uampton-court et Windsor ; mais le iléalm destructeur semblait s'attacher à leurs pas, et le roi dut aller faire quelque séjour avec Henriette -Marie dans les antiques manoirs de Beaulieu et de Tichfield.
C'est dans cette dernière résidence que commença à se manifester le grave inconvénient, que devait produire l'antagonisme de deux religions différentes, en présence dans une même famille. Un jour, c'était le confesseur de la reine qui, au dîner royal, gagnant de vitesse Hackett, le chapelain anglican, disait les Grâces le premier; le roi, choqué de lui voir faire le signe de la croix, se levait aussitôt et, prenant la reine par la main, quittait brusquement la table et l'assemblée. Une autre fois, une des dames anglaises de la maison royale imaginait, de son autorité privée, de faire faire le prêche pour les domestiques dans la propre salle des gardes de la reine. Cette princesse, vivement blessée à son tour de ce manque d'égards pour elle, passait bruyamment au travers de l'assemblée avec ses dames françaises, causant et riant de manière à troubler prédicateur et assistants *.
On prétendait aussi, au grand scandale des puritains, qu'à la vigile de Saint- Jacques, avant de quit-
* Perrinehief.
• Newsktten. — Rer. J. Mead to sir Martin Stuteville.
ter Londres, le père de Sancy, l'un des confesseurs de la reine, avait exigé de sa royale pénitente qu'elle se rendit h pied, en pèlerinage, du palais de Saint-James à Tyburn*, pour y honorer, à genoux et en se frappant la poitrine, le lieu où tant de mart3a's avaient versé leur sang pour la défense de la foi catholique *. La reine a toujours nié ce fait, qu'aucun témoin d'ailleurs n'avait pu constater, mais on le crut alors et Charles P' lui-même semble y avoir ajouté foi, car il le lui reprocha plus tard. En tous cas, ce fut le motif dont il se servit, peu de temps après, afin de renvoyer en France le père de Sancy, qui avait insisté trop vivement auprès de lui, pour que les articles du contrat, relatifs à la maison religieuse de la reine, fussent exécutés à la lettre'. De tout cela naissaient des récriminations amères de part et d'autre : calvinistes et puritains criaient à l'idolâtrie, et les catholiques français ne se faisaient pas faute de déclarer qu'ils n'étaient pas tenus d'obéir aux ordres du roi, parce que c'était un hérétique ^.
* Cesi à T}'burn, près de Chalsea, à rextrémité ouest de Londres, qu'étaient <lres8ées les potences destinées au supplice des criminels de droit commuo.
* EUis's hiatorical lettert.
* Miss Strickland, t. IV, p. 160.
* Whitelocke*s Afem. Pour donner au lecteur une idée du ton et de Tachamement des pamphlétaires anglais d'alors contre les catholiques français, nous allons cïtor un passage de Tun d'eux, rendant compte des pénitences infligées, disait-on, à la reine : u N'ont-ils pas aussi , la veille de Saint-Jacquer, fait patauger la reine dans la boue, en grand costume de deuil, depuis Sommerset house jusqu'à SaintJames, tandis que son diabolique (iMciferian) confesseur se prélassait près de là dans son carrosse ? Hs ont fait jeûner la reine, pour la faire manger ensuite dans des plats de bois, après qu'elle eut servi à table ses propres serviteurs. Si ces coquins osent ainsi outrager la tille, la
JALOUSIE DE BUCKINGUAM. 75
En dépit de ces dissentiments religieux , le premier sentiment d'amour, que Charles I" avait éprouvé pour la jeune reine, s'était bientôt changé en une passion intense et profonde, mais pleine (Finquiétudes , d'agitation et d'ombrages. Buckingham et sa cabale qui épiaient d'un œil jaloux les impulsions de ce cœur tendre et mélancolique, mais toujours en crainte de rencontrer un ingrat, mettaient tout en œuvre pour exciter la défiance du roi contre Henriette-Marie. Il fallait à toute force ruiner l'ascendant de cette princesse sur l'esprit de Charles, puisque l'ambitieux favori avait reconnu en elle une rivale dangereuse pour sa puissance * . De son côté la reine, presque une enfant et une enfant gâtée, nous l'avons dit, dès ses premières années, ballottée maintenant au travers de ces intrigues, se montrait timide et réservée vis-à-vis de son époux, dont elle faisait le désespoir, sans s'en douter. Isolée au milieu de sa cour, presque en pays ennemi , elle se réfugiait près de ses compatriotes, qu'elle se savait dévoués sans partage, et s'y délassait de ses ennuis. Henriette était venue en Angleterre, prête à se donner tout entière à son royal époux, et voilà qu'un courtisan, comblé de faveurs par son maître, cherchait à élever un mur de glace entre elle et celui qu'elle était si disposée à aimer tendrement!
>œw «t la femme de grands rois , à quel genre d'esclavage Tont-ils nous Momettre, nous antres peuple t »
* TUUèret, Mém,
Nous avons déjà vu Buckingham à l'œuvre pendant son séjour en France : c'était un esprit brouillon et léger, ambitieux jusqu'à la frénésie, d'une audace et d'un orgueil que ne justifiait pas son mérite, prodigue jusqu'à épuiser un royaum*?, avec des dehors pleins d'élégance et de séduction. Détesté du peuple autant que du Parlement, près duquel il avait déjà, par ses extravagances, fortement compromis la prérogative royale de son maître, il avait la manie de courir sans relâche après la popularité, qui fuyait devant lui et qu'il n'atteignit jamais ^ Aussi, pour complaire aux passions religieuses, dont l'Angleterre était alors un ardent foyer, employa-t-il son influence à faire de nouveau exécuter avec la dernière rigueur, contre les catholiques, les lois cruelles qu'on avait suspendues pendant les négociations relatives à l'alliance espagnole, et celles qui avaient eu pour résultat le mariage de la sœur de Louis XIII ^ D'un autre côté, en flattant la jalousie du roi, il ne cessait d'exciter sa colère contre la suite française de la reine et tout spécialement contre l'évèque de Mende et contre madame de Saint-Georges, l'amie de cœur d'Henriette. Le roi n'y était déjà que trop porté et Buckingham exigea le renvoi immédiat des Français, ne doutant pas que l'influence de la reine, ainsi livrée à elle-même, ne devînt plus facile à combattre. Pour arriver plus tôt à son but, et lui donner au moins l'apparence de
* Philarète Chasles, Charlet /•'.
• TUlières.