‹ Henriette-Marie de France, Reine d' AngleterreChapitre 37 sur 143 · POBTRAIT DE LA JEUNE REINE · texte numérisé non relu

POBTRAIT DE LA JEUNE REINE

Elle venait d^accomplir sa seizième année , pendant son dernier séjour à Hampton-court, où la cour était revenue à la fin de Tautomne. Sa taille s'était sensiblement développée depuis qu'elle avait quitté la France : « Nous avons maintenant, écrit un contemporain \ une nouvelle reine d'Angleterre de la physionomie la plus noble et bien supérieure en vraie beauté à Tinfante si longtemps souhaitée. La princesse espagnole avait des cheveux d'un blond fade, des lèvres épaisses, des yeux éteints, tandis que cette fille de France, la plus jeune fleur des Bourbons, qui était encore au berceau quand son père le grand Henri disparut du monde par un assassinat, a le teint d'un brun clair, plus joli et plus durable , et des yeux qui brillent comme deux étoiles. » « Elle a les yeux noirs et les cheveux bruns, dit un autre écrivain * : en vérité, c'est une vaillante dame. » C'était surtout une spirituelle et charmante enfant, d'un caractère un peu inégal, un peu étourdi peut-être, par suite de sa première éducation, mais douée de cette grande qualité du cœur, la bonté, autre héritage de son père, l'unique vertu peut-être que l'hypocrisie ne puisse pas feindre, et la seule supériorité qui sache se faire pardonner. En cela, elle semblait avoir devancé son âge.

Un jour qu'elle venait de faire obtenir à l'un des seigneurs de la cour, dont elle avait eu fortement

* HowelFs Letteri, Howell était riin de ceux qui avaient accompagné Charles en Espagne.

• Jfewfleitera. — From Pory to Meade, cité par Miss Strickland.

82 HENBIETTE-HARIE DE FRANGE.

à se plaindre, une faveur qu'il sollicitait, on lui fit observer qu'elle eût mieux fait de se venger et que cet homme aurait dû servir d'exemple : « H faut que j'en serve aussi moi-même, » répondit-elle. <c II est quelquefois à propos, continua son interlocuteur, de faire sentir son autorité. — Peut-on mieux agir comme vous le dites, répliqua la reine, qu'en faisant le bien à ceux qui nous persécutent? »

On voulut une autre fois lui apprendre le nom de quelques personnes de la cour qui avaient tenu sur son compte des propos injurieux : « Je vous le défends, s'écria-t-elle aussitôt ; s'ils me hsassent, peutêtre que leur haine ne durera pas toujours , et s'il leur reste quelques sentiments d'honneur, ils rougiront de tourmenter une femme, qui prend si peu de précautions pour se défendre*. »

Henriette aimait le mouvement , le grand air, la liberté et tous les exercices du corps : im jour de décembre, elle était venue de Hampton-court à Londres incognito pour visiter la nouvelle Bourse, sorte de bazar qui se tenait sur remplacement actuel d'Exeter-hall ; après s'y être promenée de boutique en boutique, en achetant quelques bagatelles, elle s'aperçut qu'on la reconnaissait, et s'éloigna en toute hftte, pour rentrer le soir même à Hamptoncourt. « Yoilà bien ces manies françaises, s'écrie un nouvelliste assez malveillant', tout comme d'aller

* C. Cotolendi, ffUtoire d'Henriette du France, p. 59.

• Newtletters. John Meade to sir M. Stuteville, déc. 1625. V. Miss Strickland.

LA MESSE RÉTABUE A IRTHITEHALL. 83

se laver Tété dernier dans la Tamise. » Ceci était Texpression du scandale causé par la duchesse de Chevreuse, lorsqu'on se baignant dans la Tamise, elle r avait traversée deux fois à la nage : le bain était alors une innovation, en horreur aux Anglais ^ C'est ainsi qu'Henriette tâchait de se distraire des tracas de son intérieur , et certes elle en avait besoin. La position de la colonie française était de plus en plus menacée , et le ressentiment du roi s'aigrissait chaque jour davantage. A peine réinstallée à Londres, la reine, usant de ses droits, réclama instamment que la messe fût célébrée pour elle dans son palais. H fallut y consentir; mais le rétablissement de la messe à Whitehall parut une abomination aux yeux des protestants ; pareille chose ne s'était pas vue depuis la première année du règne d'Elisabeth. Aussi, au lieu de la chapelle qui avait été stipulée au contrat de mariage, n'accorda-t-on à la fille de France que la chambre la plus reculée de son palais. « A onze heures, nous raconte un chroniqueur du temps*, la reine sortit de son appartement en jupon, avec un voile sur la tète, assistée de son chambellan , le comte de Tillières, et suivie de six de ses femmes; on se mit aussitôt à marmotter devant elle une messe à voix basse. Le roi avait donné Tordre que pendant ce temps-là aucun Anglais ni aucune Anglaise ne pût en approcher. » Les prêtres catholiques de leur côté demandaient

« Misa StricklJtnd, toI. IV, p. 161.

• Ellis't Mttoncol Lettert,

^avec insistance qu'une chapelle fût promptement construite au palais de Saint-James, mais ils avaient trouvé le roi peu disposé à le faire. « Si le cabinet de la reine, répondait-il, où ils disent maintenant la messe, ne suffit pas , qu'on leur laisse prendre la grande chambre ; s'ils la trouvent trop petite, qu'ils s'établissent au jardin ; si le jardin n'est pas assez vaste pour leurs cérémonies, qu'ils prennent le pare à leur usage \ »

L'évèque de Mende et les Français se montraient fort mécontents de ces procédés, et M. de Blainville, qui avait remplacé le marquis d'Effiat en qualité d'ambassadeur, au lieu de chercher à concilier les esprits , ne faisait que les exaspérer par sa raideur. Quant au comte de Tillières, le seul des Français qui pût encore avoir quelque crédit près du roi, il venait de partir pour Paris , sous prétexte d'assister au mariage du duc d'Orléans avec M"* de Montpensier , mais en réalité pour faire connaître à la cour de France le véritable état des choses en Angleterre.

Charles , plus que jamais convaincu que le cœur de la reine serait à lui tout entier, dès qu'il se serait délivré des Français, brûlait d'impatience de les renvoyer dans leur pays, mais l'obstacle des stipulations du contrat l'arrêtait encore. Avant de prendre un parti définitif^ il écrivit à la reine Marie de Médicis, pour lui exposer ses mécomptes, dont il rendait

< MÎBS Strickland, t. IV, p. 162.

* Mémorial of Charles I tent to the Qtteen Mother of France, dans Ed. Ludlovos memoirtt 1659.

BÉCBIMINATIONS DU ROI. 85

M** de Saint-Georges particulièrement responsable : « C'est elle, disait-il, qui, blessée de ce que je lui ai refusé le droit de monter en carrosse avec nous, parce qu'il y avait là des dames d'un rang plus élevé, a mis ma femme en mauvaise humeur contre moî. Dès notre arrivée à Hampton-court, sur des observations que j'avais envoyé faire à la reine par des personnes de mon conseil privé, cette princesse m'a fait répondre qu'elle espérait bien au moins qu'on la laisserait régler sa maison comme elle l'entendait. Au lieu de la voir venir s'expliquer directement avec moi , il faut , lorsque j'ai quelque chose à lui dire, que je m'adresse d'abord à ses serviteurs ; sans cela, je suis sûr d'éprouver un refus, qu'elle ne craint pas de rendre public. De plus, j'ai à me plaindre qu'elle dédaigne notre langue et la nation anglaise en général ^ »

* Le roi alléguait bien d'antres reproches ; il accusait Henriette de réserver tons les profits des places dépendant de ses propriétés territoriales, pour les serviteurs frimcais de sa maison. « Une nuit, écrirait Charles, j'étais an lit, lorsque ma femme me mit un papier dans la main, en me disant que c'était la liste de ceux dont elle voulait faire les intendants de ses rêve* nos. Je le pris et lui répondis que je le lirais le lendemain matin, mais que, ^wptèB un arrangement pris avec la France, j'avais le droit de disposer de ces places. Elle me dit que sur la liste se trouvaient des Anglais aussi bien que des Français : « Quant aux Anglais, lui répondis-je, je confirmerai ceux que je jugerai dignes de ces emplois ; pour ce qui est des Françws , il m'est impossible de les. y admettre. » £31e me fit observer que tous ceux qui étaient portés sur ce papier avaient des brevets signés d'elle et de sa mère, et qu'elle n'en accepterait pas d'autres qu'eux. « Il n'est pas, lui répondis-je, , en votre pouvoir ni en celui de votre mère de désigner personne pour ces emplois, sans ma permission, et si elle avait la prétention de s'en passer, aucun de ceux qu'elle recommanderait ne serait admis. » La reine m'engagea alors à garder mes terres pour moi , parce que si elle n'avait pas le droit de disposer de ces places en faveur de qui bon lui semblait.

Le duc de Buckingham était alors à Paris en ambassade extraordinaire, attiré encore, pour son propre compte, par les beaux yeux de la reine de France, et, pour celui de son maître, par le désir de négocier avec Richelieu, contre l'Espagne, une alliance offensive et défensive qui lui permît de ressaisir le Palatinat. Nous verrons plus tard le résultat de ces démarches.

En même temps qu'il écrivait k la reine mère, Charles envoyait à son favori une lettre assez violente d'expressions, dans laquelle il accusait les Français non-seulement de fomenter la discorde entre sa femme et lui, mais encore de comploter contre son gouvernement avec les catholiques anglais. Buckingham devait faire part de cette lettre à Marie de Médicis , et on comprend qu'il se gardât bien d*y manquer. « Dans toute cette affaire, dit miss Strickland, la crainte qu'avait le roi qu'on ne lui enlevât le cœur de sa femme lui donnait plutôt l'air d'un enfant jaloux de la possession d'un jouet nouveau, que d'un grand roi aussi plein de dignité personnelle que

«lie aimait mieux ne tenir de moi ni terres, ni maisons, et toucher, sons forme de pension , la somme que je trouverais convenable. Je rengageai à se souvenir à qui elle parlait, en ajoutant qu^elle ne devait pas en user ainsi avec moi. Elle tomba alors dans les récriminations les plus passionnées , protestant qu'elle était la plus misérable des femmes, puisqu'on lui redisait le pouvoir de donner des places à ses serviteurs, et même de les recommander, puisque c'était là le moyen de leur faire le plus de tort. J'allais lui répondre, mais elle ne voulut pas même m'écouter, ne cessant de se lamenter, et disant qu'elle n'était pas de si mince qualité qu'on pût la traiter de la sorte. Cependant, continue le roi, je parvins à la fois à me faire écouter d'elle et à mettre fin à ce discours. » D'Israeli, Commentariet of the life and reign of Charle» I.

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