UN CADEAU DE LA REINE HÈRE
décorés, qu'on gratifiait par courtoisie en Angleterre du nom de carrosses *, la reine mère s'empressa d'envoyer en présent à sa fille une chaise roulante, dans laquelle elle pût faire ses promenades sans danger. Le couple royal se montra fort touché de cette attention, et Charles écrivit à sa belle-mère une lettre de remercîments que nous croyons devoir citer ici, comme un vivant témoignage de la tendresse réciproque des deux époux :
« Madame,
« Je prends à particulière obligation le soing qu'il vous plaît continuer à votre fille , car de sa conservation et de cette nouvelle espérance, que Dieu nous a donnée, dépend mon contentement. Vous avez trouvé un vrai expédient de nous délivrer du danger des carrosses, par le plaisir que ma femme prendra de se promener en la belle chaise que vous lui avez envoyée; mais, Dieu merci, elle est si soigneuse d'elle-même que je n'ai besoin de. me servir d'autre autorité que celle d'amour. La seule dispute, qui est à cette heure entre nous, estant pour vaincre Tun l'autre par affection , chacun s'estimant victorieux, suivant la volonté de l'autre, et tous deux heureux si nous pouvons avoir l'occasion de vous prêter l'o-
* Mias Stricklaad, t. IV, p. 184. Marie de Médicis avait envoyé également k sa fille un cœur en or ciselé, renfermé dans on merveilleux étui. En rejnerôant par une lettre sa mère, de ce double présent , elle lui promet de porter ce cœur à son cou et de ne s'en séparer jamais.
béissance, comme vos enfants, et moi en particulier de me montrer combien je suis,
« Madame,
« Votre très-affectionné beau-fils et serviteur,
« Charles, R. *. »
En outre de cette précaution maternelle, Marie de Médicis avait promis à sa fille de lui envoyer, lorsque le moment serait venu, une sage-femme en laquelle elle pourrait avoir toute confiance. Il nous faut raconter ici par quel motif la reine se trouva plus tard privée de ces soins en temps opportun. Henriette avait auprès d'elle un certain nain favori, avec lequel elle se plaisait à jouer et dont le babil Tamusait; voici comment eue se Tétait attaché; quelques années avant Tépoque où nous sommes arrivés, elle était allée avec le roi visiter à la campagne la duchesse de Buckingham , qui lui avait offert un festin somptueux. Tout à coup, on vit s'ouvrir la croûte d'un pâté de venaison placé sur le milieu de la table, et il en sortit un nain qui vint se prosterner devant l'assiette de la reine, en la suppliant de le prendre à son service. L'aspect étrange de ce nain, nommé Jeffrey Hudson, qui n'avait pas plus de dix-huit pouces de haut, et la manière dont il avait fait son apparition divertirent singulièrement
< Bibliothèque nationale, Béthone Ms,, pa^e 57.
LE NAIN DE lA REINE, 1.31
la jeune reine, qui Tattacha aussitôt à sa maison et fit de lui son nain par excellence *. Maître Jeffrey ne se montra point indigne d'une telle faveur, et il fit preuve, dans sa nouvelle position, d'assez de courage et d'intelligence pour qu'on l'employât à des missions d'une certaine importance y dont il sut toujours se tirer avec honneur. Ce fut lui que la reine envoya en France, au printemps de 1630, pour ramener la sage -femme promise par sa mëro; malheureusement, au retour, pendant la traversée , un corsaire de Dunkerque ne se fit pas scrupule de 4»apturer la sage-femme avec son guide maître Jeffrey, et de faire main -basse sur les présents que Marie de Médicis envoyait à sa fille. Ce qu'il y eut de pis , c'est que, lorsque la liberté fut rendue aux deux prisonniers, il était trop tard pour que la reine eût encore besoin des bons offices de la sagefemme*.
Henrielte-Marie , malgré l'éducation incomplète qu'elle avait reçue dans son enfance, excellait dans l'art d'écrire ces billets au pied levé, qui ne sont que la pensée jetée sur le papier, et les siens sont toujours empreints d'une spirituelle naïveté et d'une saveur toute particulière. Plus tard, lorsque la tempête se fut déchaînée sur elle, elle sut prouver que son esprit se prêtait à tout et qu'elle ma-
* Henriette possédait déjà un couple de ces petits êtres, dont les noces ont *:té célébrées par Waller. Quant à Jefttey Hudson, la suite de cette histoire nous fera voir tout ce que cette ime de nain renfennait de dévouement et de courage personnel.
< Mis» Strickland, t. IV, p. 184.
id2 HENRIETTE-MARIE DE FRANGE.
niait la plume aussi habilement pour traiter les questions d'affaires que pour écrire, en se jouant, les plus futiles billets. A Tépoque dont nous parlons . elle correspondait activement avec sa mère et avec M°® de Saint-Georges * , qui était toujours restée sa confidente intime , en dépit de Téloignement et des préventions du roi, qui n'avaient pu diviser les deux amies*. Cet échange de lettres occasionna alors une violente querelle entre lord HoUand, devenu, depuis le départ de la colonie française, le champion le plus ardent de la reine , et lord Weston , ambassadeur à Paris. HoUand s'était chargé de faire passer directement les lettres d'IIenriette- Marie à leur adresse en France; mais lord Weston, n'ignorant pas que le roi se préoccupait assez vivement de cette correspondance, surtout au sujet des questions religieuses, intercepta les lettres et les lui renvoya. Lord HoUand, outré de ce procédé, provoqua Weston à un duel à mort; mais le roi approuva la conduite de l'ambassadem*, mit HoUand aux arrêts pour l'avoir appelé sur le terrain, et forcément l'affaire en resta là '. Ce fut, du reste, le seul et fugitif éclair qui siUonna l'azur des jours bénis d'Henriette.
Le matin du 29 mai 1630, au palais de Saint- James, eUe avait mis au monde le prince de Galles,
* M"* de Saint-Georges était alors attachée à la personne de la grand» Mademoiselle eu qualité de gouvernante.
* Voir les lettres d'Henriette-Marie.
* Miss Strickland, t. IV, p. 190.