UN PRÉSENT DU PAPE
dernier sur le jeûne, qu'il a vivement recommandé à tous, à Texception des malades et de la reine, à cause de Tétat de sa santé. D'après les ordres de Votre Ëmiaence, j'ai fortement engagé Sa Majesté à prendre soin d'elle-même et à se soumettre entièrement à son confesseur et à son médecin. Elle m'a chargé de remercier humblement Sa Sainteté, pour ses soins tout paternels et de la recommander aux prières de Votre Eminence. Elle enverra par* le prochain courrier les mesures du tableau qu'elle désire faire peindre par Guido Keni pour la chapelle de Greenwich. »
Une autre fois, la reine montrait à lady Savage, une de ses dames, ardente catholique, une croix qu'elle venait de recevoir du pape et qu'elle portait toujours sur elle : « Voyez , Madame, lui ditelle, le trésor que Sa Sainteté m'a envoyé ; c'est une faveur sans prix pour moi , puisque Sa Sainteté n'a pas l'habitude d'en faire autant pour les autres, et je liens cette croix pour l'objet le plus précieux que je possède*. »
Henriette, qui était grosse de nouveau, attendait avec impatience au palais de Greenwich le retour du roi. L'absence était devenue un supplice pour Charles, aussi s'empressa-t-il de quitter l'Ecosse dès qu'il le put, sans annoncer son retour, voulant ainsi causer à la reine une vraie surprise d'amoureux. Pour éviter une réception solennelle qui aurait pu retar-
< Dépêches de Gregorio Panzanû Archives du Vatican, vol. XXXIX, 1636.
138 nENRIETTE-MARIE DE FRANCE.
der son bonheur, il contourna la ville de Londres et arriva à Greenwich sans y être attendu. L'accueil qu'il reçut lui fit promptement oublier tous les ennuis de son voyage. Quelques semaines après, le 14 octobre 1633, naissait un nouvel enfant royal, qui fut appelé Jacques, du nom de son grand-père^ et auquel on donna le titre de duc d'York.
En dépit des sourds mécontentements des puritains, le bonheur d'Henriette était alors à son zénith ; l'amour inaltérable du roi , une famille déjà nombreuse et d'une santé florissante, sa beauté, qui était alors dans tout son épanouissement, faisaient d'elle Tobjet de l'admiration de tous ceux qui l'entouraient. Le roi semblait n'avoir d'autre souci que de lui prouver son amour par des attentions continuelles et par des présents qui, comme nous allons le voir, n'atteignaient pas toujours leur but. Un jour, il lui avait fait la surprise d'une épingle en diamant , et se hâtant trop précipitamment de l'attacher à son corsage, de sa propre main, il lui fit avec la pointe une piqûre assez profonde pour qu'Henriette, sous l'impression de la douleur, arrachât l'épingle et la jetât loin d'elle. Le roi resta confondu, et on le vit pâlir, ce qui ne lui est jamais arrivé au milieu de ses plus cruelles infortunes *.
Great Gloriana ! bright Gloriana I
Fair as high heaven , and fertile as earth •.
* Dean Swift, Hiatory of his own Urnes.
* Grande Gloriana ! Brillante Gloriana !
Vous êtes belle comme le ciel et fertile comme la terre '
FÊTES ET PASTORALES. i3î^
4 hantait le poète le plus populaire d'alors, Ben Johnson, aux applaudissements de toute la cour. L'atmosphère politique était calme depuis que le roi gouvernait sans Parlement; l'opposition se taisait ou se contentait de murmurer tout bas ; il semblait qu'il n'y eut plus de place que pour le plaisir, et il y avait dans l'air comme un bruit de fête. Le jour des Rois, Henriette-Marie invitait à Sommerset-house son époux et la cour tout entière, pour assister à la représentation donnée par ses comédiens, d'une œuvre dramatique de Fletcher, intitulée la. Fidèle Bergère \ avec les costumes que la reine et les dames avaient portés l'année précédente dans une autre pastorale '.
Pour célébrer la naissance du duc d'York, les étudiants de Lincoln's-inn donnèrent une grande fête en masques, qui dura trois jours, au milieu d'une allégresse générale, sorte de protestation contre la sourde colère des ennemis du roi. Ce prince et la reine allèrent bientôt après visiter le comte de Newcastle • au château de Bolsover ; Ben Johnson avait composé pour la circonstance tout un poëmo, qui fut particulièrement goûté par les nobles hôtes, au milieu des splendeurs d'une réception vraiment royale *.
Le 28 janvier 1635, la reine accoucha do sa seconde fille, qui reçut le nom d'Elisabeth, d'après cc-
* The faithful Shepherdess,
» Watson'a HUtory ofpoetry.
* n fut bientôt après nommé goaverneur du prince de Galles. « Miss Strickland, t. IV, p. 196.
lui de sa tante, la reine de Bohème. A cette occasion « le^ États de Hollande, connaissant les goûts favoris de Charles et d'Henriette-Marie, envoyèrent à Londres un ambassadeur extraordinaire , chargé de leur remettre des présents, auxquels Fart avait donné une valeur inappréciable. C'étaient un grand morceau d'ambre gris, deux vastes bassins d'une porcelaine transparente, une horloge d'un curieux travail et, par-dessus tout, deux belles peintures originales du Titien et deux autres du Tintoret , destinées à enrichir les collections de Whitehall et de Hamptoncourt*.
Dès que la reine fut rétablie, les plaisirs reprirent leur cours avec une nouvelle ardeur : elle assista à un bal manqué donné par lady Hatton, et une grande mascarade lui fut offerte le mardi gras par un personnage, connu sous le nom de Prince du Temple^ Henriette s'y rendit avec trois de ses dames, vêtues ainsi qu'elle du costume des femmes de la Cité, qui y affluaient en grand nombre ; ce fut Mistress Basset, fameuse marchande de dentelles dans Cheapside et fournisseuse de la reine, qui lui donna la main pour faire son entrée au milieu de la fête *.
Tout cet éclat et tout ce bruit n'empêchaient pas Henriette de veiller avec tendresse sur ses enfants, et de passer des heures entières avec eux : c'était plaisir de l'entendre parfois, tandis qu'elle les berçait dans ses bras, chanter avec ce goût musical qui
• lÀfe of ffenrietta-Maria, 1671.
• Strafford's letters.
NAISSANCE DE LOUIS XIY. 14i
lui était propre. Sa voix douce et vibrante remplissait peu à peu d'une harmonie incomparable les galeries de Whitehall ; Tétiquette interdisant à la reine de chanter en public, c'était à qui des courtisans serait assez heureux, pour saisir au vol quelques-unes de ces notes qu'elle égrenait comme des perles *.
Deux événements marquèrent, d'une façon bien difTérente pour Henriette-Marie^ Tannée 1638 : Tun d'eux causa la îoie la plus vive k toute la famille royale de France; l'autre ne contribua pas peu à accroître les embarras politiques du roi Charles. Le premier fut la naissance du Dauphin, qui devait être Louis XIY ; le second, l'arrivée en Angleterre de la reine-mère Marie de Médicis, venant de Flandre, et fuyant toujours devant Tinimitié du cardinal de Richelieu '. On sait combien était tendre l'affection d*Henriette pour sa mère : aussi, dès qu'elle eut appris que cette malheureuse reine était réduite à quitter la France, s'était-elle empressée de lui offrir un asile à sa cour. Le roi se rendit au-devant de sa belle-mère à Harwick, où elle avait débarqué, et Tescorta, avec toutes les marques du plus profond
^ Miss Strickland, t. IV. p. 191.
* Une aatre exilée venait au commencement de cette même année, 1638, chercher un refoge à Londres contre la colère dn cardinal : c*était la duchesse de Chevreuse; elle f^t reçue à la cour d'Angleterre, par ses anciens admirateurs , avec le plus vil empressement. * Henriette , en revoyant celle qui jadis Favait amenée à son royal époux, Tembrassa et voulut qu'elle s'assit devant elle, distinction tout à fait inusitée à la cour d'Angleterre. Le roi et la reine écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII et au cardinal de Richelieu «. — Victor Cousin, Jf"« de Chetrmte, page 66.
lia nENRIETTE-MARIE DE FRANGE.
respect, jusqu'à Londres, où elle tut reçue avec autant de solennité que si elle eût encore été sur le trône ^ Charles se faisait ainsi un ennemi de plus en plus acharné du cardinal, qui ne lui pardonna jamais cette démonstration Jusque-là, Richelieu s'était contenté de travailler sous main, par des émissaires secrets , à dresser des embûches au gouvernement anglais; mais, désoi*mais, il ne se fit plus faute de payer grassement les factieux et les fauteurs de guerre civile dans la. Grande-Bretagne, et l'on n'estime pas à moins de 300 mille pistoles l'argent français, qui passa dans les mains de ces austères patriotes *. C'est à de pareilles manœuvres que doit être attribuée, en grande partie, la révolte qui eut lieu en Ecosse l'année suivante, et qui fut le prélude des plus tristes catastrophes. Nous en reparlerons bientôt.
Le cœur d'Henriette n'avait pas calculé toutes ces conséquences , et elle accueillit sa mère au palais de Saint-James avec une effusion de tendresse qui toucha tous les assistants. A peine le son des trompettes eut-il annoncé l'entrée dans la grande cour du carrosse royal, qui contenait Marie ^de Médicis et son gendre, qu'Henriette quitta sa chambre et descendit avec tous ses enfants le grand escalier, au bas duquel on avait placé un fauteuil, à cause de la faiblesse que lui causait une grossesse avancée ; mais, dès qu'elle eut aperçu sa mère, oubliant tout, elle
* Miss Strickland, ibid.
* Jdemoiri of sir William Temple, t. H, p. 543.