LA REINE INJUSTEMENT ACCUSÉE
la place du comte de Newcastle. Le marquis était fun des chefs les plus importants, par sa naissance, du parti des puritains.
Le malheureux Strafford, privé du secours de Jermyn et dePercy, qui avaient juré de le faire évader de prison, s'il ne restait pas d'autre moyen de salut, et reconnaissant Timpuissance du roi pour lui venir en aide, se considéra comme perdu. Il déploya moins d'énergie dans sa défense, regardant comme» une peine inutile de disputer plus longtemps sa tète à la rage de ses ennemis. Sa fierté s'indignait de celte lutte , sans bonne foi d'une part et sans espérance de l'autre : il avait assez fait pour son honneur, et cette âme intrépide voulait se recueillir devant la mort.
Quelques historiens anglais ont dit et répété que, terrifiée par les hurlements de la populace qui réclamait le supplice de Strafford jusque sous les fenêtres de Whitehall, par les séditions qui troublaient chaque jour la ville de Londres , enfin par tout cet appareil menaçant que les révolutionnaires savent mettre en scène, lorsqu'ils en ont besoin, la reine ne cessait de conjurer Charles d'abandonner son ministre dans l'intérêt de son propre salut et de celui de ses enfants. Admettre une telle accusation, ce serait étrangement méconnaître le caractère d'IIenriette-Marie ; elle n'était pas femme à subir de pareilles terreurs : ses lettres et sa conduite pendant la g;uerre civile donnent d'ailleurs à ces bruits le démenti le plus absolu. Sa sincérité même, dans l'aveu
de ses fautes qu'elle fit plus tard à madame de Motteville, prouve surabondamment que, si elle avait eu un semblable reproche à se faire, elle s'en fût accusée comme du reste. Elle a parfois écouté plutôt son cœur que son jugement ; la prudence et la discrétion lui ont fait défaut dans quelques circonstances, mais jamais le courage. Ce qui a pu contribuer à accréditer cette calomnie, c'est l'attitude pleine d'effroi de la reine mère, Marie de Médicis, à laquelle Henriette continuait à donner Thospitalité dans son palais. Cette princesse exilée, poursuivie sans relâche par les libelles injurieux des révolutionnaires anglais, ressentait un véritable effroi de son impopularité et des émeutes incessantes de la rue ; la fureur des rebelles aura confondu la fille avec la mère. Marie de Médicis ayant alors insisté pour qu'on la renvoyât en Hollande, Henriette, pleine d'inquiétudes pour l'avenir, lui fit les plus tristes adieux, et, par Tordre du roi, le comte d'Arundel, maréchal de la cour, l'escorta jusqu'à Douvres *,
En dépit d'une dernière démarche faite pai* Charles P** auprès du Parlement, Strafford avait été condamné à mort, et pour procéder à son exécution il ne manquait plus que la signature du roi. Il la refusa longtemps , malgré la pression sans relâche qu'on exerçait sur lui; il n'y eut pas jusqu'au condamné lui-même qui, généreux et grand jusqu'à la fin, ne lui conseillât de le sacrifier, pour assouvir la
' Miss Strickland.
MARIAGE DE LA PiQNGËSSE ROYALE. 161
rage des ennemis du trône ; à tant de magnanimité, Charles et Henriette répondaient par des larmes de désespoir. Pendant cette crise terrible et comme par un poignant contraste^ on célébrait dans la chapelle de Whitehall les fiançailles de la princesse royale, une enfant de dix ans, avec le fils du prince d'Orange, Guillaume de Nassau, qui n'avait lui-même qn un an de plus. Le mariage eut lieu en personnes, le i mai 1641 . C'était une alliance toute protestante et •qui aurait dû combler de joie les calvinistes d'Angleterre : au lieu de cela , le lendemain de la cérémonie, la populace forçait l'entrée de l'abbaye de Westminster , la pillait, et y commettait tous les iîxcës à l'usage de la démagogie, aux cris de : mort à Slrafford I
Privé de tout moyen de répression et voulant éclairer sa conscience, le roi réunit alors une commission d'évêques et les consulta sur la conduite qu'il avait à tenir en ces cruelles circonstances; devait-il, dans l'intérêt du pays, céder aux ennemis de Strafford, ou résister sans espoir jusqu'à la fin? « Le roi , dit Juxon , évêque de Londres , ne doit agir que d'après sa propre conviction * : » ce fut là le seul conseil qu'il put obtenir. Les jours se succédaient au milieu des plus navrantes irrésolutions, et les menaces du Parlement ne laissaient plus un instant de repos à l'esprit troublé du roi. Enfin, fléchissant sous le poids des événements et le cœur
' PhUarèta Chasles, Chiu^let /•% p. 202.
16â IIKNRIËTTE-MABIE DE FRANCE.
débordant de chagrin , Charles apposa d'une main mal assurée sa signature au bas de Tarrèt fatal ^ Ce fut un vrai délire de joie parmi les factieux, et, le 30 mai 1641, StraflFord, après avoir reçu la bénédiction de l'archevêque Laud, était conduit à Téchafaud de Tower-hill. Là il prononça une harangue , dont le langage plein de fermeté et de patriotisme causa un frémissement d'admiration parmi les assistants, et qui ne contenait pas un mot d'amertume contre son maître, qui l'avait abandonné'. Il mourut ainsi sous la hache en héros et en sage.
Charles resta plongé dans la plus profonde douleur : « Ah! disait-il sans cesse, sous prétexte d'arrêter une bourrasque populaire, j'ai excité une tempête dans mon sein ' I » Henriette mêlait ses pleurs aux siens. Ils sentaient tous deux que cette mort leur coûterait quelque jour, à l'un la vie , à l'autre le repos *. On ne peut donc pas dire que le noble Strafford périt sans faire couler une larme , et victime des terreurs égoïstes de la reine.
A peine le rideau était-il tombé sur ce drame sanglant, que le roi se remit en route vers l'Ecosse ;
* Le souvenir de cette faiblesse hanta tout le reste de la vie de Charles, comme un remords cuisant. Il écrivait à la reine trois ans après : « J'ai péché contre ma conscience : c'est la vérité et eUe m'a saisi le cœur au moment où j*ai eu fait cette basse et coupable concession relative au comte de Strafford. w Harleian Mss. 6988.
* •< Kn apprenant que le roi avait signé son arrêt de mort, il s'était conenté de dire : u Nolite eonfidere in principibus et filiis hominum, quia non est
êalus in illit, » Guixot, Béool. d'Angleterre, 1. 1. p. 185.
* Eikon BatUiké, — Précis historique sur Cromwell, p. 154.
* M"« de Motteville.