LA COMTESSE DE CARLISLE
le prince de Nassau aurait pu cependant, comme nous ravons dit, dissiper les soupçons des calvinistes sur les intentions religieuses d'Henriette ; mais il n'en fut rien.
La reine avait alors près d'elle, en qualité de première dame du lit, une femme d'une rare beauté, d\me intelligence supérieure, mais ambitieuse, pleine d'intrigues et sans foi : cette femme était Lucy Percy, comtesse de Carlisle *. N'aimant que le succès, éprise avant tout du pouvoir et de ceux qui l'exerçaient au premier rang, elle avait été Vamie de Buckingham, elle le fut de Straiford et elle
avait juste onze ans ; Marie, la Jeune épouse du futur prince d'Orange, dix ans. Jacques, duc d'York, de sept à huit ans ; Elisabeth en avait six, et le petit Henri, duc de Gloucester, né à Oatlands l'année précédente, était âgé de quelques mois. « On montre, dans le parc intérieur de Hampton-court, un éDorme chêne encore vert et robuste dans sa vieillesse, près duquel, dit la tradition, les enfants de Charles!*' avaient l'habitude de se livrer à leurs jeux, s' amusant à grimper par une échelle à travers ses fortes branches, pour aller s'asseoir sous la feuillée. On voit d'énormes crampons de fer, retenus par des clous enfoncés dans le corps de cet arbre vénérable, où se jouaient ces enfants heureux et insouciants des craintes de leur mère et de leurs futures destinées. » Miss Strickland, t. IV, p. 209.
* Cette grande dame, sœur d'Algemon Percy, comte de Northumberland, était l'épouse de l'ambassadeur qui avait été chargé de demander la main d'Heoriette-Marie ; c'était un homme fort médiocre, dont elle ne se préoccupait guère. D'une distinction d'esprit extraordinaire, et exempte de tout préjugé moral ou politique, elle avait à Londres un salon, digne de rivaliser avec l'hôtel de Rambouillet de Paris ; brillants cavaliers et austères puritains s'y condoyaient. « Humbles bergers et seigneurs, dit le poète Waller, tous y secourent, prêts à oublier leur grandeur, ou à se parer de votre élégance. Vous accueillez le jeune homme , le vieillard , le cavalier frivole , le sage politique, le grave magistrat, tous soumis à la même loi, tous heureux de s'y soumettre ! » u Après de nombreuses vicissitudes, pendant la révolution d'Ân- ^eterre, la Restauration trouva lady Carlisle à l'âge de soixante ans, jouant à peu près le même rôle qu'à l'époque brillante de sa vie, et sa maison de- ^nt le foyer des intrigues de la nouvelle cour. » Philarète Chasles, Char» ^ /•', p. 149 et suiv.
s'était alors donnée à Pym, dont l'ascendant révolutionnaire n'était plus contesté. On disait qu'elle se serait livrée à un bandit, pourvu qu'il fût célèbre '. Henriette, qui l'avait vue zélée plus qu'aucun autre pour travailler au salut de Strafford , dont elle avait porté le deuil, lui montrait une confiance absolue, trop loyale elle-même pour croire à la trahison ; et, avec ce laisser-aller imprudent qui lui était propre, elle l'admettait à tous ses secrets. N'ignorant pas d'ailleurs que lady Carlisle était en rapport avec quelques-uns des puritains les plus hostiles à la cour, tels que Pym et lord Kimbolton', un des agitateurs de la Chambre haute, elle lui avait confié la délicate mission de tirer d'eux des informations sur leurs projets, pour les lui communiquer ensuite. Au lieu de justifier la confiance de la reine, lady Carlisle n'en usait que pour divulguer à ses ennemis les confidences de sa maitresse et les desseins de la cour. Henriette ne tarda pas à l'apprendre à ses dépens de la façon la plus cruelle. La perfide dame du lit, pom' conserver son crédit près de la reine, avait soin de lui remettre de temps à autre quelque pièce insignifiante, relative à la marche générale des afi'aires. « J'étais allé hier
* EUis's histor. Letters, t. I.
* Lord Kimbolton était le futur héritier du comte de Manchester. Quoiqu'il fût lui-même un fougueux puritain, il avait pour frère Tabbé de Montagne* qui devint plus tard, en France , grand aumônier d'Henriette-Marie.
' C'est par elle sans doute que Pym et Kimbolton apprirent et répétèrent que la reine avait autrefois donné en secret & sa fille unée, la future princesse d'Orange, un crucifix et un rosaire, dont eUe lui avait appris l'usage et qu'elle l'avait engagée à conserver dans sa poche. Ce renseignement avait exaspéré les puritains. Ms. du P. Cyprien de Gamaches.