RETOUR AU PORT
Enfin, au bout de ces neuf jours d'angoisses et de misère, la, Princesse Itoj/ale toute désemparée put re- ^g:ner le port de Sciieveningen, d'où elle était partie : deux vaisseaux de transport avaient péri; les neuf autres furent bientôt en sûreté et se hâtèrent de réparer leurs avaries. En touchant la terre, Henriette et ses femmes se trouvaient dans un état de fatigue et de dénuement indescriptibles; leurs vêtements étaient d'une saleté repoussante et leur étourdissement restait tel, qu'elles pouvaient à peine se tenir debout *. Aussi ne leur fallut-il pas, pour se remettre,
%\ne les pères Capucins ont portée de ma part à nostre Dame de Liesse, pour marque de recognoissance d'avoir esté préservée de par la bonté de nostre S«?igneur et par l'intercession de la Très-Sainte Vierge , en une tempeste, que j'ay encourue sur mer ces années dernières. M'estant aussy proposé de fonder une messe, pour estre dite tous les samedys de Tannée à perpétuité, dans la susdite chapelle , j'ay en mcsme temps faict délivrer ce qui estoit nécessaire, de sorte qu'il ne reste plus qu'à passer un contrat pour cet etfet» J'ay envoyé un Capucin de mes aumosniers avec pouvoir de faire tout ce i{ui sera à faire en ce rencontre, me promettant que, comme vous avez desjù donné vos soins pour ce bon œuvre, vous les continuerez, y employant ce qui sera de vostre pouvoir et authorité, pour le terminer k la gloire de Dieu et l'honneur de la Très-Sainte Vierge et pour marque perpétuelle de ma redevance envers l'un et l'autre. C'est de quoy je vous prie, en attendant que j'aille rooi-mesme en personne rendre mes vœux k la susdite chapelle, où je vous tesmoigneray le bon grez que je vous en auray de tout, priant Dieu qn^il vous tienne en sa garde.
Monsieur l'Évesque de Laon, à Saint-Germain en Laye« ce septiesme septembre, 164-4.
Votre bonne amie,
BLoiiK, reyne.
* « Elle descendit au port dans un état si étrange, qu'il étoit impossible de l'approcher, par la puanteur de ses habits. Ils étoient pleins de tout ce qu'on peut imaginer de plus vilain, à cause que le bouleversement du vaiss«*au avoit fait un mélange des personnes et de toutes les saletés possibles. » M** de Motteville, t. II, p. 75-
188 HENRIETT&-HARIE DE FRANGE.
moins de quinze jours de repos et de soins de toute nature. La reine en profita pour écrire à Charles, en se plaisant à lui raconter les dangers qu^elle venait de courir : elle se plaignait en même temps des vexations que les Hollandais lui faisaient subir à cette occasion. Ces graves personnages voulaient absolument Tempêcher de se rembarquer et ne se lassaient pas de lui parler des malheurs dont la menaçait une certaine conjonction de planètes, qui ne s'était jamais vue depuis la naissance du Sauveur : « A tout cela , écrivait la reine , je réponds comme lalmanach : Dieu est au-dessus de tout *. » Elle put enfin reprendre la mer avec son escadre, et cette fois la traversée fut heureuse et rapide : à la fin de février 1643, elle jetait Tancre dans la baie de Burlington, rentrant ainsi dans son royaume après une absence d'un an moins deux jours *. Bientôt apparut, sur les hauteurs voisines, une troupe brillÉUite de mille cavaliers, qui venait à sa rencontre, et elle put prendre terre, sous la protection de l'amiral van Tromp, qui donna ordre aussitôt de débarquer les hommes et les approvisionnements que contenaient les navires.
Le lendemain matin à cinq heures, Henriette, installée dans une maison au bord de la mer, dormait de ce sommeil profond que donne la fatigue, lorsqu'elle fut réveillée en sursaut par le fracas du canon et le sifflement des boulets. Quatre vaisseaux
• Lettre du 13 février 1643.
" Miss Strickland.
LE CANON DE BURLINGTON. i89
de guerre du Parlement, sous les ordres du Commodore Batten , après une croisière infructueuse en vue de Newcastle, avaient pénétré de nuit dans la baie de Burlington, et dès la pointe du jour, bien renseignés sur le lieu qu*habitait la reine, ils avaient ouvert contre sa maison un feu assez violent pour que plusieurs boulets l'eussent déjà atteinte. En même temps, lord Jermyn et d'autres officiers accouraient avertir la reine de Timminence du péril et l'emmener dans un asile plus sûr. Henriette passa une robe à la hâte et se rendit à pied hors de la \îlle , afin de s'abriter dans un fossé profond ; mais, avant qu'elle y fût arrivée, les boulets se mirent à pleuvoir si dru autour d'elle, qu'un sergent fut tué à vingt pas de là ^ La reine se ressouvint alors d'une petite chienne assez laide appelée Mitte qu'elle aimait beaucoup et que, dans le désordre de la fuite, elle avait laissée dormant sur son lit; alors, sans écouter ceux qui l'accompagnaient, elle revint sur ses pas prendre sa chienne et la rapporta dans ses bras, jusqu'au refuge qu'elle s'était choisi. Là, les boulets faisaient encore jaillir sur elle, ainsi que sur ses femmes, une pluie de terre et de pierres ; mais enfin, sortant de son inertie, l'amiral hollandais menaça les parlementaires de tirer sur eux, comme sur des ennemis, et, la marée baissant, les vaisseaux anglais se décidèrent à reprendre le large,
* Voir la curieuse lettre qu*eUe écrivit au roi pour lui conter ces évéaemenu. Elle n'y parle pas de Fincident de la petite chienne, que nous trouvons dans M"* de Motteville.
f90 UENRIETTE-MARIG DE FRANCE.
tout fiers sans doute de leur brillant exploit contre une femme. Aussitôt après, le reste des approvisionnements fut mis h terre et la reine s'en alla en toute sécurité établir son quartier général à Bointonhall, château situé à une courte distance de Burlington ; elle y demeura dix jours *.
Bointon-hall était la propriété de sir William Strickland, qui, bien qu'ayant récemment accepté de Charles I" le titre de baronnet, était devenu Tun des chefs les plus fougueux des puritains ; cela n'avait pas empêché la reine de demander et d'y recevoir l'hospitalité. Sir William étant absent, les dames de la maison, moins hostiles que lui à la cause du ror, accueillirent Henriette avec toutes les marques de respect qui lui étaient dues ; et, en son honneur, on déploya tout le luxe de l'argenterie de famille ; elle était nombreuse et d'un poids considérable. La reine le remarqua, et, au moment du départ, tout en remerciant ses hôtesses de la manière flatteuse dont elles l'avaient reçue, elle leur dit : « Je crains
* Le roi Charles lui écrivait alors : «< Je u'ay jamais, mon cher cœur, mieux reconnu les bienfaits de rigpnorance, puisque je n*ay an les grands dangers que tu avois courus pendant la tempête, qu'en recevant l'assurance positive de ton heureux débarquement. Cependant mon appréhension a été telle en apprenant ces périls sans nombre, que je n'en seray tout à fait délivré que par le bonheur de me retrouver en ta compagnie ; ce n'est pas, en effet, la moindre de mes infortunes de voir que c'est pour moi que tu t'es exposée à de pareilles chances, au milieu desquelles tu m'as témoigné tant d'amour, que, Je l'avoue, je n'ayrien en mon pouvoir avecquoy je paisse m'acquitter envers toi, encore bien moins par des paroles. Mais mon cœur est si plein d'affection pour toi, d'admiration pour toi et de la passion de la reconnoissance pour toi, que je me borne à te le dire en te laissant le reste k lire avec ton noble cœur. » Document» in appendix to the life of Ludlow, vol. III, p. 313.
LES GAGES DE lA REINE. 191
vraiment qu'on ne m'accuse de bien mal reconnaître la courtoisie dont vous avez usé envers moi ; malheureusement les affaires du roi, grâce à la désaffection et à la mauvaise conduite de ceux qui auraient dû se montrer ses plus loyaux défenseurs, en sont arrivées à ce point, qu'il a absolument besoin de secours en argent. Le Parlement ayant refusé de voter les subsides nécessaires pour soutenir l'honneur de la couronne, il faut donc en obtenir par d'autres moyens, et c'est avec un vrai chagrin que je me vois forcée de prendre possession de l'argenterie que j'ai vue pendant mon séjour ici. Ce n'est là du reste qu'un emprunt pour le sen'ice du roi, emprunt qui ne tardera pas à être remboursé, car je ne doute pas que Sa Majesté n'apaise très-promptement le désordre en ce pays ; je rendrai alors à sir William Strickland l'argenterie ou du moins le montant de sa valeur. Pendant ce temps, je vous laisse à Bointon-hall mon portrait, autant comme un gage, que comme un souvenir de ma visite ^ »
Les circonstances ne permirent pas à la reine d'acquitter sa dette, mais son portrait a été conservé jusqu'à nos jours, comme une précieuse relique, par la
> La reine, qai était oliligée, dans l'intérêt du roi, de chercher souvent deM ressources d^argent dans la bourse de ses amis» avait fait exécuter un certain nombre de bagues et de médaillons, en filigrane d'or, sur la pla()ue desquels était ciselé son monogramme H. M. R. Ces lettres étaient posé<^s sur du velours rouge et couvertes d'un épais cristal taillé en diamant. On appelait ces bagues, qu'elle donnait à ceux qui lui avaient rendu service : 'e* gagea de la reine. Plusieurs familles les conservent encore précieusement, et elles passent aux yeux de beaucoup de gens pour des talismans ([ui portent bonheur. Misa Strickland, t. IV, p. 219.
famille du baronnet puritain. Ce portrait, que la reine avait fait peindre pendant son séjour en Hollande, est une véritable œuvre d*art : il la représente svelte et le teint un peu pâle, vêtue d'une robe blanche ornementée de larges rubans verts, de chataes d'or, et de rang de perles, avec cette coiffure à boucles courtes et épaisses, connue à la cour de France, sous le nom de Tête de mouton ' .
Le retour de la reine avait été envisagé en Angleterre avec des impressions diverses par les partis qui se trouvaient en présence : les politiques modérés auraient voulu y trouver une assurance d'accommodement et de tranquillité. « Si elle arrive, écrivait Tun d'eux avant qu'Henriette quittât la Hollande, pour être l'ange médiateur de la paix, elle sera certainement la très-bienvenue : dans tout autre cas, il n'y a pour elle ni avantage ni sûreté et pour ce malheiureux royaume aucune espérance de voir s'éteindre le feu qui le consume Qu'elle envoie
donc devant elle une colombe, pour annoncer à la nation qu'elle veut revenir couronnée d'une branche d'olivier; alors la joie sera universelle et elle sera ramenée par une flotte plus royale encore que celle qui Ta portée, à l'époque de son hem-eux mariage. Elle pourrait ainsi se faire le plus grand honneur, assurer l'avenir du royaume et des princes ses enfants, et se faire reconnaître par tous comme la mère de leur bonheur aussi bien que de leurs rois '. »
« Miss Strickland. t. IV, p. 219.
* Sir Thomas Rohe to the queen of Bohemia. Feb. 1643. Ilarl. Ms.