LES DAMES DE NKWARK
temps une proclamation qu'il venait de publier et qu'elle trouvait faible, incertaine, et par conséquent nuisible à ses intérêts *. Elle n'avait que trop souvent à adresser de pareilles remontrances à Charles, si brave de sa personne et si timide dans ses conseils. Au moment où Henriette allait quitter Newark, les dames de cette ville imaginèrent de lui présenter, à rinsu de leurs maris , une pétition , la priant de ne pas se remettre en route, avant d'avoir appris l'occupation de Nottingham, alors assiégée par les troupes du roi. La manie des pétitions sévissait alors dans toutes les classes du royaume, et chacun, homme ou femme, se croyait le droit de signifier au roi la manière dont, selon lui, les affaires devaient être menées. « Mesdames, leur répondit la reine, les questions de cette nature ne sont point de votre ressort. Le roi m'a ordonné de me hâter de le joindre aussi promptement que possible : je ne puis donc conformer ma conduite à votre pétition, mais en cela vous trouverez au moins cet avantage, que ma réponse et encore plus mon exemple vous apprendront à obéir à vos maris *. » Nous ignorons jusqu'à quel point la leçon profita aux ménages de Newark.
De son côté Tannée du roi avançait, aussi rapidement qu'elle le pouvait, au-devant de celle de la reine ; la valeur calme de Charles, le courage téméraire de ses neveux, les princes Rupert et Maurice
* Henriette-Marie k Charles I", Newark, 97 juin 1643.
* D'Israeli's, Commentaries on the reign of Charles I.
198 HENBIETTE-MABIK Dfi FBANCE.
à la tète des cavaliers d^Oxford, rompaient chaque jour le cercle d'ennemi» qui les enserrait et s'y tracent une route saiiiglante. L'impatience de revoir sa bien-aimée Henriette embrasait le cœur de Charles, et l'intrépidité de cette jeune femme, si frêle et si forte à la fois, avait électrisé même ses partisans les plus tiëdes; son nom était dans toutes les bouches, et les Cavaliers ne chargeaient plus les Tètes Rondes qu'aux cris mille fois répétés de : « God for queen Mary^l ». On se ferait difficilement une idée de l'enthousiasme qu'excitait aussi dans les comtés du centre la présen^ce de Sa Majesté généralissime. Quand on voyait passer à cheval, au milieu d'un ^oupe d'officiers , cette princesse à la mine fière et martiale , la plume au vent , la lèvre souriante , ^fable pour tous et ayant des mots heureux pour chacun, on ne pensait qu'à se faire tuer pour elle. On la célébrait dans les ballades royalistes, où son nom figurait toujours à côté de ceux du roi et du prince Rupert : hommage poétique rendu à sa gloire militaire.
Elle avait quitté Newark le 3 juillet, et le 11 elle arrivait à Stratford-sur-Avon. Jamais jour plus éclatant ne se leva sur la charmante ville de Shakespeare ; les rues ne suffisaient pas à contenir la foule
* J7i«tt pour la reine Marie'! • C'était sous ce nom seul de Marie ^'elle était connae en Ang^leterre. Avant son arrivée dans ce pays, lorsqu'on commenaça à prier pour elle, la difficulté pour les bouches anglaises de prononcer le mot ffenrietta^ fit qu'on l'appela d'abord du nom étrange de reine Henri. ' Ce fut Charles !•' qui voulut qu'elle portât désor"^^s le nom de Marie . plus doux et plus familier aux oreilles du pays.
LE rmmx rupert et les cavaliers. 199
bruyante et joyeuse; partout retentissait, au milieu des cris d'allégresse, ce refrain soldatesque né sur le champ de bataille :
God save the King, ihe Queen, the Prince also, With ail loyal subjects, both high, and both low. The roundheads can pray for themselves, ye know, Which nobody can deny.
Plague take Pym, and ail bis peers !
Huzza for Prince Rupert! and bis cavaliers 1 Wheo they corne bere, thèse hounds will bave fears; Wbich nobody can deny * !
C'était, en effet, la fleur des Cavaliers qui venait saluer la reine et lui fournir une escorte d'honneur ; on distinguait parmi eux lord Camarvon, Wilmot, Byron, Crawford et le poète Waller*; de tous côtés s'agitaient les chapeaux à plumes et les casques à pointe de fer sous les plis des étendards royaux, et le prince Rupert vint mettre le genou en terre devant la reine, qu'il avait mission de ramener près de son époux. Henriette, dont l'impatience était extrême, voulut partir dès le lendemain avant le lever du so-
' Dieu sauTe le roi, la reine et le prince, Avec tons les loyaux sujets, grands et petits. Les Tétea Ronde» n^ont qn^à prier povr ens-mèmea ;
Nul ne peut le nier.
Qne la peste emporte Pjrm et tous ses pareils ! Honrrah pour le prince Rupert et ses cavaliers ! - <2uand ils viendront ioi , oes chiens courants auront p6ur,
Nul ne peut le nier.
Ces noms sont tirés d'une ballade royaliste.
iQQ UENRIETTE-MARIE DE FRANCE.
leil, et le jour suivant elle s'arrrêtait à Wroxton ' . Ce fut dans la pittoresque vallée de Keinton , tout près de ce champ de bataille d'Edgehill , où Tannée précédente Charles avait livré son premier combat, et aux acclamations des deux armées qui n'en formaient plus qu'une, que le roi revit sa femme bien-aimée. Il y eut là pour les deux époux un moment de bonheur inexprimable, juste compensation de tant de mois d'exil et de tourments ; Charles était fier de Taffection et du courage de sa femme : Tespérance venait rasséréner cette âme mélancolique et tendre et il eut confiance dans Tavenir. Comme pour mieux fêter ce beau jour, Wilmot cl Hopton remportaient à la même heure sur les parlementaires une nouvelle victoire à Roundway Down *. Après quelques moments de repos , le couple royal reprit la route d'Oxford, et, lorsqu'ils entraient en triomphe dans cette loyale cité, la nouvelle d'une de ces escarmouches victorieuses, livrées par le prince Rupert, vint exalter jusqu'au délire la joie avec laquelle les royalistes acclamèrent leur arrivée. Une médaille d'argent fut frappée en mémoire de cet heureux événement : on ne tarissait pas en louanges sur l'héroïsme de la reine ; on briguait un de ses regards conune une faveur insigne, et les poètes lui tressaient à Tenvi des couronnes.
* Dugdale^a dituy,
* Ouixot, Bittoire de la révolution d'Angleterre, 1. 1, p. 330