NAISSANCE D HENRIETTE D ANGLETERRE
Mayerne arriva à Exeter le 28 mai S accompagné du docteur sir Martin Lister '. Il était temps : les forces morales et physiques de la reine succombaient sous tant de souffrances accumulées. Avec un zèle qu'expliquait son attachement pour la famille royale, le médecin s'empressa de lui prodiguer tous les secours de son art, mais c'était, en même temps, un consolateur un peu rude et qui gardait toujours son franc parler. Un jour, Henriette, portant la m€Lin à sa tête , torturée par d'intolérables douleurs, s'écriait : «Mayerne, j'ai peur de devenir folle un jour ou l'autre. » — « Vous n'avez que faire de le craindre , Madame , repartit brusquement le docteur; c'est déjà fait '. »
Enfin , le 16 juin 1644, la reine donnait le jour à une princesse, qui fut depuis Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans. M. de Sabran, envoyé diplomatique de France, qui alla saluer la nouvelle accouchée à Exeter, huit jours après, écrivait à son gouvernement : « J'ai vu la reine, qui a mis au monde une jolie princesse, mais qui est d'une faiblesse excessive, en proie à une ûèvrjs bilieuse et à une ^orte de paralysie*.» Tandis que la malheureuse Henriette était ainsi ballottée entre ]a vie et la mort , tout se préparait dans la ville d'Exeter
• EUis's historieal Letters.
* Antre médecin de Charlei I*' et l'oncle du docteur Lister, dont le voyage à Paris, en 1696, vient d'être publié en français, par la Société des BibliO' pbiles.
a M** de Motteville.
• * Négociations de Sabran, citées par M'* Everett Oreen.
pour soutenir le siège dont la menaçait le comte d'Essex, et, moins encore qu'à Oxford, la maladie de la reine lui permettait de supporter ce bruit et ce tumulte. Elle se décida donc à envoyer un trompette au général ennemi , demander un sauf-conduit pour retourner à Bath, dont les eaux lui étaient encore ordonnées et où elle ne pouvait arriver sans cette précaution, n'ayant pas d'escorte suffisante pour l'accompagner. En recevant cette demande, le comte d'Essex, qui avait été grand chambellan du roi , se contenta de répondre : « Mon intention est bien d'escorter Sa Majesté, mais ce sera jusqu'à Londres, où sa présence est requise et où elle aura à répondre de la guerre qu'elle a excitée en Angleterre*. » Il n'eut pas honte même de mettre sa tête à prix '. A cette brutalité sauvage, la fille de Henri lY n'opposa que ces paroles touchantes, adressées au duc de Hamilton : « Que Dieu leur pardonne leur rébellion, comme , je vous l'assure, je leur pardonne du fond du cœur ce qu'ils font contre moi ' I »
La reine se redressa alors sur son lit de douleurs : comprenant que, prisonnière du Parlement, elle pourrait devenir entre ses mains un otage dangereux pour les intérêts du roi, elle écrivit à ce prince qu'en présence des menaces du comte d'Ëssex et de l'état de sa santé,. de plus en plus précaire, elle craignait
* Henriette avait été décrétée par le parlement da crime de hante trahison.
* Mémoires de M"" de la Fayette et de M>[* de Montpensier.
* Roahworth.
LA FUITE d'EXETER, 411
i\e devenir pour lui un embarras sérieux ; que désirant, avant tout, ne pas tomber vivante en posses- .sion de ses ennemis, elle allait hasarder sa misérable existence, qui n'avait d'autre valeur que celle qu'il y attachait; qu'elle s'efforcerait de gagner la côte et, si elle le pouvait, de s'embarquer pour la France. 4Iette lettre, datée de son lit, était signée : « La plus misérable créature qui soit au monde, et qui n'a plus la force d'écrire'. » Appelant donc h elle toute son énergie, la malheureuse reine recommanda eu pleurant la petite princesse Henriette- Anne à lady Morton sa gouvernante et à quelques amis fidèles, et, <juinze jours après ses couches, affublée d'un grossier déguisement, elle prenait à pied le chemin de Plymouth , suivie seulement d'un gentilhomme , d'une dame et de son confesseur. En apprenant ce départ désespéré , Mayerne s'écria : « Les jours de la reine sont comptés * ! »
A trois milles de la porte d'Exeter, Henriette fut i-ontrainte de se cacher dans une hutte abandonnée, 4)11 elle passa deux jours, sans avoir rien à manger 4*t couchée sur un amas de paille. Elle pouvait voir^ de son frêle abri, défiler à droite et à gauche les soldats rebelles lancés à sa recherche, et les entendre , au milieu de leurs imprécations contre elle, jurer qu'ils rapporteraient à Londres sa tête, qui leur .serait payée 80,000 couronnes par le Parlement '.
* Lettre d'Henriette-Marie, Exeter, 28 juin 1644.
* Baillie's Letterê and journal, toL II, p. 218. ^ Mîss Strickland, t. IV, p. 232.
Ils ne se doutaient guère qu'il n'y avait qu'à étendre la main , pour saisir une aussi riche proie.
Dès que ce premier moment de péril fut passé, Henriette se glissa hors de sa retraite et péniblement reprit la route que les soldats avaient suivie, quoiqu'ils l'eussent rendue à peu près impraticable ; elle trébuchait à chaque pas , de sorte que ses compagnons s'étonnaient de ne pas la voir tomber en défaillance sur le sol. Les dames et plusieurs officiers de sa maison, avec lord Jermyn, étaient aussi sortis d'Exeter sous différents déguisements pour la rejoindre, ayant pour lieu de rendez-vous une misérable masure, située dans les bois entre Exeter et Plymouth. Les fugitifs s'y réunirent la nuit : parmi eux se trouvait Jeffrey Hudson , le vaillant nain de la reine, qui était alors arrivé à la taille respectable de trois pieds et demi, et qui, dans toute cette aventure, montra autant de sagacité que de courage \ Là aussi était un gentilhomme de Cornouailles, nommé sir Francis Barrett, qui écrivait à sa femme : « Nous avons ici le spectacle le plus affligeant que mes yeux aient jamais contemplé : c'est celui de la créature la plus épuisée, la plus digne de pitié qu'il y ait au monde , la pauvre reine enfin , luttant contre toutes les misères pour prolonger sa vie d'une heure " I »
Henriette-Marie avait résolu de se rendre à Plymouth ; mais, chemin faisant, elle pensa trouver un
* Miss Stricklmnd.
* PolwheelB, Troditions and reeoUeeiioiu, toI. I, p. 17.
LA REINE s'embarque POUR LA FRANGE. 213
asile plus sûr dans la forteresse royale de Pendennis, située au bord de la ïner, et elle y arriva avec toute sa suite, le 29 juin, dans un état d'anéantissement complet : depuis longtemps, elle ne vivait plus que par la force de sa volonté. Un navire' hollandais se trouvait mouillé dans la baie de Falmouth ; c'était un ami, et la reine se hâta de s'y embarquer avec les serviteurs fidèles, qui l'avaient suivie, non sans avoir adressé à son époux une de ces lettres d'adieu qui sont des larmes écrites.
Tandis qu'Henriette allait voguer vers la France, le roi, qui la croyait encore enfermée dans Exeter, faisait des efforts surhumains, afin d'arriver à temps pour la sauver. Exalté par cette espérance, il se frayait un chemin victorieux au travers de ses ennemis, et, après avoir vigoureusement repoussé l'armée d'Essex, il entrait enfîn triomphant dans la ville*. Hélas! c'était trop tard; il y avait dix jours que la reine en était partie, et les cris de joie qui saluèrent Charles à son arrivée contrastèrent
* « Je suis étoané, écrivait M. de Sabran, de voir combien ce roi est prodigue de sa peine, laborieux et infatigable. Du matin au soir, il marche avec son infanterie , plus souvent à cheval qu'en voiture. Les soldats, semblant comprendre toutes les nécessités et toute la détresse de leur roi, se contentent gaiement du peu qu'il fait pour eux et marchent de cœur contre les troupes parlementaires, mieux armées et mieux équipées. J*ai examiné tout cela de près C'est, selon moi, le roi le plus laborieux, le plus judicieux, le moins empressé dans les mauvaises affaires; lui-même donne toua ses ordres jusqu'au dernier. Il ne signe pas un papier sans le plus mûr examen. Il descend de cheval et marche souvent à la tête de son armée. Il désire la paix ; mais, comme il sait que tout le monde la dédaigne, il est forcé de vouloir la guerre. Je crois qu'il aura l'avantage au commencement, mais ses ressources sont trop bornées pour que cela dure longtemps. » Correspondanee médite de Saàran, citée par d*Israeli.
ai'i IIENRIETTE-MARIE DE FRANCE.
cruellement avec son ctmer chagrin. Il embrassa eu pleurant la petite princesse y que lui présentait lady Morton, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, l'infortuné monarque put presser sur son cœur cette frêle créature ; il la fit baptiser pai' son chapelain, en lui donnant les noms de Henriette- Anne , d'après ceux de sa mère et de sa tante , la reine régente de France. Il la remit ensuite aux mains de sa gouvernante, et, arraché par le malheur -des temps aux plus chères affections de son cœur, il s'élança à la poursuite du comte d'Essex, en pleine retraite vers le Cornouailles , l'atteignit sur les bords de la mer, et, lui infligeant une honteuse capitulation, il força ainsi la fortune à lui sourire encore une fois.
Les tribulations d'Henriette-Marie ne devaient pas finir avec son embarquement : à peine avait-elle mis à la voile, en quittant Pendennis, qu'un croiseur pai'lemen taire, le Paramour^ — singulier nom pour la circonstance, — aperçut le navire qui l'emportait, prit chasse aussitôt et mit tout en œuvre pour le gagner de vitesse. Dès qu'ils furent à portée de canon, les Anglais ouvrirent sur les fugitifs un feu vif et soutenu et les boulets commencèrent à pleuvoir de toutes parts autour du vaisseau de la reine. Le capitaine hollandais avait porté toutes voiles dehors ; mais, craignant, malgré la rapidité de sa marche, de ne pouvoir échapper aux parlementaires il se mit à faire ses préparatifs de combat. Alors la reine, qu'on avait contrainte à se tenir à fond de cale, fit venir