‹ Henriette-Marie de France, Reine d' AngleterreChapitre 84 sur 143 · CROHWELL ET LES INDÉPENDANTS · texte numérisé non relu

CROHWELL ET LES INDÉPENDANTS

rent plus audacieux et moins scrupuleux encore que leurs devanciers. Us ne reconnaissaient ni symboles ni discipline ecclésiastique : Dieu leur parlait , disaient-ils, et tout leur venait par Tinspiration d*en haut ; obéissant à une sorte de démence mystique, ils se servaient dans leur langage d'une phraséologie bizarre et prétentieuse, empruntée à l'Ancien Testament, et à peu près inintelligible pour les profanes, qui n'étaient pas initiés. Au-dessous d'eux, par suite de cette hiérarchie propre aux révolutions, étaient les NiveieurSj qui, ainsi que leur nom l'indique, voulaient la destruction de tout ce qui existait et l'égalité absolue ; mais Cromwell les combattait avec acharnement, et ses soldats, qui avaient adopté l'uniforme rouge et se faisaient appeler les cales de fer, les traquaient à l'égal des royalistes. Décidés à ne transiger jamais avec leurs ennemis, quels qu'ils fussent , les Indépendants considéraient comme tels aussi bien les presbytériens que les anglicans et les catholiques : pour eux, ces trois cultes ne représentaient que trois formes différentes de la tyrannie religieuse , contre laquelle les Saints , nom qu'ils se donnaient eux-mêmes, devaient lutter sans trêve ni merci *.

Fort de Tappui de ces sectaires, Cromwell chassa du Parlement tous les membres qui refusaient de le suivre, et bientôt le sang coula sur l'échafaud : lord Maguire, accusé de complicité dans l'insurrection

* Misii Strickland.

ÎS2 lIËNilllETTE-MARIË DE FRANCE.

dlrlande, les deux Hotham, përe et fils, qui, après le retour de la reine en Angleterre , avaient voulu lui livrer la place de Hull, sir Alexander Carew, pour une tentative à peu près semblable , enfin Tarcbevèque Laud, qui languissait depuis quatre ans dans la Tour de Londres, furent livrés au bourreau!. La liturgie anglicane fut abolie et un joug de fer pesa sur les libertés civiles et religieuses ; comme toujours, la révolution était passée des mains des modérés dans celles des fanatiques. Gromwell nomma général en chef sir Thomas Fairfax", soldat intrépide, mais esprit borné, dont il se fit le lieutenant-général : sa politique voulait que les rôles fussent ainsi momentanément intervertis. La guerre fut menée alors avec une énergie et un acharnement qu'elle n'avait pas connus jusqu'à ce jour, et, le 29 juin 1645, Gromwell gagnait sur le roi Charles en personne la bataille sanglante de Naseby, l'échec le plus grave qu'eût encore subi la cause royale. Le roi eut à peine le temps de s'arracher des mains de ses ennemis, maîtres du champ de bataille, en leur laissant ses bagages, son artillerie et jusqu'à sa cassette particulière, qui contenait une partie de sa correspondance secrète avec la reine. Ces lettres furent aussitôt imprimées et livrées au public , à la honte étemelle de ceux qui avaient juré la perte du trône et de la famille royale '.

* Ouisot, Mittoire de la Bévolutùm d'Angleterre, t. U, p. 87.

* C'était le fila de lord Parfaix, premier général des troupes parlementaires.

* Perriachief.

DÉTRESSE DE CHARLES l"'. 233

A partir de ce moment, Texisteiice de Charles devînt celle d'un fugitif traqué par une meute sans pitié : ce furent des marches sans fin, en compagnie de quelques serviteurs dévoués , des nuits passées sous un arbre, un morceau de pain noir dévoré furtivement dans quelque misérable chaumière, seul refuge où le roi d'Angleterre pût trouver encore quelques instants de repos. La fatigue et la misère personnelles, doublées par la vue de celles de ses compagnons , la honte de l'aumône reçue , l'isolement loin des siens, l'appréhension continuelle de tomber vivant aux mains des vainqueurs , qui se feraient un trophée de leur victime , tout ce fardeau d'infortunes pesait sur Charles jusqu'à l'écraser : « J'étais chassé , dit-il dans le récit de ses souffrances, comme la perdrix sur la montagne... il me faut un cœur propre à beaucoup souffrir *. » Un soir enfin, profondément désolé , il se sépara de ses amis : « Messieurs, leur dit-il, retirez-vous et allez prendre du repos ; vous avez des maisons et des lits pour vous recevoir, des familles pour vous aimer, et un intérieur pour y vivre tranquilles ; moi, je n'ai plus rien de tout celai Mon cheval m'attend pour voyager toute la nuit. Mais Dieu, en me donnant l'affliction pour exercer ma patience , m'a donné cette patience pour supporter l'affliction '. » Il se décida, peu après, à se remettre aux mains de l'armée presbytérienne d'Ecosse , qui n'hésita pas à le vendre au Parlement

> EikoH BatiHké.

* D'Uraëli, Commentariet of Charles /, t. IV.

234 IIKNRIETTE-MARIE DE FRANCi:.

d'Angleterre, pour la somme de 400,000 li\Tes sterling*.

Dès qu'il s'était vu prisonnier des Écossais, le roi avait envoyé à la reine un grand nombre de blancseings avec son cachet, pour qu'elle en fit tout ce qu'elle jugerait à propos ; on peut s'imaginer avec quelle émotion elle reçut ces marques de Testime et de la confiance de ce prince '. Mais la nouvelle de ces désastres et les inquiétudes qu'elle éprouva pour la sûreté du roi avaient profondément ébranlé l'àme et la santé d'Henriette. Ses souffrances, un moment suspendues , reprirent toute leur intensité qu'aucun soin ne parx^enait à combattre efficacement. Elle dépêcha en Angleterre un de ses plus intelligents officiers , sir John Denham , avec la mission expresse de voir le roi : il devait recueillir de sa bouche les informations les plus précises, lui parler de l'état de la reine dans son pays natal, et exprimer sa crainte de ne pouvoir obtenir des secours de la France. Disons-le, cette crainte n'était que trop fondée, Mazarin ayant résolu de se renfermer dans une cauteleuse neutralité. Denham s'acquitta de sa mission avec autant de courage que d'habileté ; il trouva le roi à Caversham , plus triste encore d'être séparé de tout ce qu'il aimait que découragé par ses revers.

* Précis historique tw Cromwell, p. 71, « J^aime encore mieux, disait T infortuné monarque, être avec ceux qui m'ont si chèrement acheté, qu'avec les perfides qui m*ont si lâchement vendu ! »

• 0. Cotolendi, p. 122.

ARBIYÉK EN FRANCK DU PRINCK DK GALLES. 235

Mieux que tous les soias de la médecine, un événement heureux vint soulager les douleurs d'Henriette : ce fut Tarrivée en France de son fils aîné. Ce jeune prince et son frère, le duc d'York, avaient vu de bonne heure la mort de près , tantôt exposés au feu de Tennemi, ou à peine abrités par une haie, tantôt luttant contre la faim et le froid, tandis que leur père débattait sur le champ de bataille la fortune de l'Angleterre ; puis, une fois le péril écarté , ils s'élançaient dans ses bras pour le couvrir de caresses. A la bataille d'Edge-hiU, entre autres , les deux jeunes princes avaient été laissés sous la surveillance de leur précepteur, le savant Harvey, au moment où le roi engageait le combat. Ils se tinrent tous les trois à l'abri d'un épaulement en terre, et bientôt le précepteur, tirant un livre de sa poche, se plongea dans une lecture , qui l'isolait complètement de toutes les choses de ce monde. Au bout de quelque temps, les boulets commencèrent à siffler autour d'eux, et l'un de ces projectiles vint tomber assez près pour les couvrir de terre; cet incident dérangea l'imprudent philosophe et le contraignit, ainsi que ses jeunes élèves, à gagner un asile moins précaire. Plus tard, le duc d'York se plaisait à raconter cette aventure et d'autres du même genre, qui lui étaient survenues lorsqu'il avait à peine neuf ans *.

Ce jeune prince se trouvait encore dans là ville

* Miss Stricklaml.

236 UKNRIETTE-MARIR DE FRANCE.

d'Oxford, lorsqu'elle fut forcée de se rendre aux troupes parlementaires, et les vainqueurs le confinèrent étroitement à Londres, dans le palais de Saint-James, sous la garde du comte de Northumberland. Pendant ce temps-là, le prince de Galles trouvait un refuge dans les provinces de Touest, toujours dévouées à la cause du roi ; mais la situation devenant de plus en plus critique , et Charles ayant pris le parti de se retirer en Ecosse, dernière étape où la trahison l'attendait, des serviteurs fidèles emmenèrent son jeune héritier d'abord aux lies Sorlingues , puis à Jersey ; enfin , le 1 8 septembre 1646, il prit le parti de gagner les côtes de France, pour se réunir à sa mère. Ce fut une heureuse diversion pour ce cœur déchiré; et, comme un bonheur n'est complet que quand il est partagé par ceux qu'on aime, Henriette s^empressa d'aller voir Anne d'Autriche à Fontainebleau et de lui conduire son fils. Le roi et la reine mère vinrent au-devant d'Henriette et du prince, et leur rendirent d'autant plus d'honneurs qu'ils étaient plus malheureux.

Le prince de Galles, qui avait alors de seize à dixsept ans , était bien fait ; son teint brun s'accommodait avec ses beaux yeux noirs ; sa bouche paraissait grande et laide, mais il était de belle taille \ Henriette-Marie forma d'abord le projet de lui faire épouser Mademoiselle de Montpensier, qui, par son

< M- de MotteviUe.

LA GRANDE MADEMOISKLLE. 237

rang, sa beauté et sa fortune, était pour le prince un parti extrêmement avantageux : c'est la Grande Mademoiselle elle-même qui nous en fait le récit. Sa royale tante mit donc tout en œuvre pour gagner, en faveur de son iils, le cœur plus ambitieux que sentimental de la fille du duc d'Orléans. Cette princesse nous raconte avec complaisance les attentions dont elle était l'objet de la part de la mère et du fils. Â Tune des fêtes du Palais-Royal, où Ton jouait une comédie italienne avec des machines, Mademoiselle s*était parée des pierreries de la couronne d'Angleterre , dont Henriette allait bientôt se séparer, pour en envoyer le prix à son époux ; elle profite de cette occasion pour nous peindre dans ses mémoires la richesse de son habit, sa bonne mine, la beauté de sa taille et l'éclat de ses cheveux blonds. Le prince de Galles, qui portait une garniture de rubans à SCS couleurs, incarnat, blanc et noir, était assis à ses pieds, « et, nous dit-elle, mon cœur le regardoit du haut en bas, aussi bien que mes yeux \ » Le prince étranger , qui avait toutes les peines du monde à s'exprimer en français, témoignait par son attitude et ses regards l'amour le plus tendre et le plus ardent. « Sa galanterie fut poussée si loin qu'elle fit grand bruit dans le monde; mais, insiste froidement la princesse, ce qui en étoit le plus incommode, c'est qu'il ne parloit ni n'entendoit de façon du monde le françois. » Le prince Rupert, qui

• M"« de Montpensior, Mémoire», p. l.'iH et suivant'*».

séjournait alors à Paris, était obligé de lui ser\'ir de truchement.

Henriette-Marie dut se charger de faire, au nom de son jeune fils, une déclaration en règle à la dédaigneuse princesse; mais celle-ci ne s'en préoccupa guère : « Je ne sais pas, nous dit-elle, s'il l'eût faito lui-même, quel en eût été le succès : je sais bien que je ne ferois pas grand compte de ce que l'on me diroil de la part d'un homme, qui ne pourroit rien dire luimême. » Aussi, en dépit des instances de la reine, « qui désiroit passionnément cette affaire, » la vaniteuse et fantasque Mademoiselle, qui ne se souciait f^uère d'épouser le fils d'un roi presque détrôné, ne regarda-t-elle bientôt le prince de Galles que iomme un objet de commisération. Le^ train de la maison de sa mère allait d'ailleurs en s'amoindrissant chaque jour, h cause de l'argent qu'elle épargnait pour l'envoyer en Angleterre : c'était presque la misèi'e, et la fille du duc d'Orléans avait alors des visées bien autrement ambitieuses. Il s'agissait pour elle à cette époque d'épouser l'empereur d'Allemagne * , récemment veuf : brillant mirage qui devait la conduire à une déception cruelle, suivie plus tard de bien d'autres, lorsqu'à bout d'intrigues et d'illusions, après avoir couru tant de fois après l'ombre, son orgueil fit naufrage contre la plus fâcheuse des réalités '.

Le dédain affecté par M"* de Montpeusier pour

* Ferdinand III, né eu 1608, mort en 1657.

* Son mariajre avec le duc de TiauKun.

ANXIÉTÉ d'iienriettk-marik. 239

les prétentions du prince de Galles, dont elle n avait pas été fâchée de faire son galant^ en grande coquette qu'elle était, blessa vivement la reine exilée et les rapports entre ces deux princesses se refroidirent d'une manière sensible. L'héroïne de la Fronde le constate elle-même, non sans une teinte d'aigreur : « Lorsque la reine d'Angleterre sut que j'étois entrée à Orléans, elle dit qu'elle ne s'étonuoit pas que j'eusse sauvé Orléans des mains de mes ennemis, comme avoit autrefois fait la pucelle d'Orléans, et que j'avois commencé comme elle à chasser les Anglois, en voulant dire que j'avois

chassé son fils de chez moi Je lui rendis mes

devoirs et la trouvai fort attachée aux intérêts de la cour, ce qui m'obligea à ne pas lui rendre des visites si fréquentes, n'ayant pas de plaisir à disputer avec des personnes à qui on doit respect*. »

De plus en plus inquiète de la situation de son époux, qu'elle savait entre les mains des Covenantaires d'Ecosse et menacé dans sa sûreté personnelle, la reine, qui jusque-là avait repoussé toute concession, conseilla à Charles de renoncer à défendre la liturgie épiscopale. Peut-être, à ses yeux de fervente catholique, anglicans et presbytériens avaient-ils la même valeur ou plutôt n'en avaient-ils aucune. Elle écrivit donc au roi dans ce sens, en faisant passer ses lettres par M. de Montreuil, ambassadeur de France ; elle envoya de plus à Charles

' M"^ de Montpensier, Mpinoireit, t. III, p. 51.

â40 HENRIETTE-HARIE DE FRANCE.

le poète sir William Davenant, pour le dét^miner à s'entendre avec les presbytériens , quelles que fussent leurs exigences. Davenant trouva le roi à Newcastle et lui transmit les instructions qu'il avait reçues de la reine, en ajoutant que telle était aussi Topinion de tous ses amis. « Et de quels amis ? lui demanda Charles avec humeur. » « De lord Jermyn, sire. » « Jermyn n'entend rien aux choses de l'église. » « Lord Colepepper pense de même. »« Colepepper n'a point de religion. Qu'en pense Hyde? » <i Nous l'ignorons, sire; le chancelier de l'Echiquier n'est point à Paris : il a quitté le prince de Galles et il est resté à Jersey, au lieu de le suivre auprès de la reine, qui en est fort offensée. » « Ma femme a tort ; le chancelier est un honnête homme, qui n'abandonnera jamais ni moi , ni le prince , ni l'église ; je suis très-fâché qu'il ne soit pas auprès de mon fils. » Davenant lui ayant déclaré alors que la reine, s'il ne voulait pas se conformer à ses avis, était résolue à se retirer dans un couvent, et à ne le revoir jamais, le roi s'emporta et le chassa rudement de sa présence. Les instances des Écossais ne furent pas moins pressantes, mais toutes les tentatives vinrent échouer contre la fierté et les scrupules religieux du roi^ Il écrivit à Henriette pour se plaindre de son intention de l'abandonner, mais elle la nia de la manière la plus formelle et on présuma que, dans cette circonstance , Davenant

* Clarendons, Hhtory of the rébellion, cité par Quixot, t. II, p. 176.

nENRlETTE D*ANGLETERRE AKRIVE A PARIS. 241

s*était fait Técho de quelques commérages répandus dans la maison de la reine à Paris ^

Au travers de ses adversités, Charles avait su conserver cette dignité personnelle et vraiment royale, dont il avait le don et qui frappait d'un respect ému le peuple et même ses ennemis les plus violents. Un jour, à Newcastle, un ministre écossais, qui officiait devant lui, avait désigné à l'assemblée le psaume 5i, qui commence par ces mots : « Tyran, pourquoi te glorifies-tu dans ta malice et te vantestu de tes iniquités? » Le roi se leva aussitôt et, au lieu de ce verset, il entonna le psaume S6 : « Aie pitié de moi, mon Dieu, car mes ennemis m'ont foulé aux pieds tout le jour et il y en a beaucoup qui me font la guerre ! » L'assemblée, tout d'une voix, se joignit à lui pour chanter ce cantique, si bien approprié à la position du malheureux monarque *.

Dans le courant de l'année 4646, un rayon de joie vint tout à coup illuminer l'atmosphère si sombre , qui enveloppait la reine exilée : elle reçut dans ses bras, des mains de la comtesse de Morton, la princesse Henriette-Anne, qu'au moment de son départ d'Ëxeter, elle lui avait confiée à peine âgée de quelques jours. Les détails de l'évasion de la jeune princesse hors des mains de ses geôliers tiennent du roman, et font le plus grand honneur au courage, à l'adresse et au dévouement de lady Morton. Lors-

■ Miss Strickland.

* Whitelocke, Parliamentary mémoire,

iAÎ UENRIETTE-HARIE: de FtlANCE.

que sir John Berkeley, le vaillant défenseur d'Exeter, s'était vu contraint de rendre cette ville à Faîrfax, il avait stipulé expressément dans les articles de la capitulation, qu'Henriette-Anne pourrait se retirer dans n'importe quelle place d'Angleterre ou du pays de Galles qu'on choisirait, jusqu'à ce que le roi donnât des ordres pour disposer d'elle. Malgré cette convention, le Parlement confina à Oatlands lady Morton et son élève. L'année suivante, les Communes formèrent le projet de réunir la jeune princesse avec ses frères et sœurs, sous la garde exclusive du comte et de la comtesse de Northumberland. Lady Morton résolut alors de l'arracher à ses ennemis et de rendre à la reine sa mère le précieux dépôt qu'elle lui avait confié. Dissimulant l'élégance de sa taille sous des lambeaux de toile grossière, et après avoir affublé l'enfant royale d'un déguisement aussi misérable, elle se fit passer pour la femme d'un pauvre serviteur français; Henriette- Anne devint un petit garçon qu'elle appela Pierre, et, la portant sur son dos, cette vaillante femme prit à pied le chemin de Douvres. Elle racontait plus tard combien l'amusait et l'effrayait à la fois l'indignation de sa pupille à la vue des haillons qui la couvraient, et la rage avec laquelle elle criait à tout venant qu*elle n'était pas Pierre, un fils de mendiante, mais bien la petite princesse. Heureusement personne ne comprenait son bavardage enfantin, et lady Morton prit si bien ses mesures qu'elle put faire la traversée de Douvres

LA COMtESSE t>E MOKTON. 243

à Calais par le bateau ordinaire , sans éveiller le moindre soupçon. Une fois sur la terre de France, Pierre disparut pour faire place à la princesse d'Angleterre, et son intrépide gouvernante^ continuant sa route vers Paris, put enfin remettre à la reine sa royale élève. Le père Cyprien de Gamaches, qui nous raconte ces faits, tout en rendant la justice la plus complète à Tintelligence et au dévouement de lady Morton, attribue l'heureux résultat de son entreprise aux prières incessantes de la reine, qui s'était engagée vis-à-vis de Dieu à faire une catholique de cette princesse, qu'elle appelait son enfant de bénédiction ^ L'aventureuse expédition de lady Morton, qui devint pendant quelque temps le sujet de toutes les conversations à Paris, fut célébrée en vers par les poètes de l'entourage d'Henriette, et cette princesse témoigna la plus vive reconnaissance à celle qui avait si courageusement rempli sa mission au péril de sa vie. La reine ne devait plus se séparer de sa fille bien-aimée, qui fut plus tard le charme et l'ornement de la cour de France et dont la fin prématurée sut inspirer à Bossuet ces touchantes pa^ rôles, qui émeuvent encore la postérité.

Au commencement de l'année 1648, le roi Charles, devenu la proie de Cromwell et de son armée, et retenu prisonnier à Hampton-^court, sous prétexte de négociations plus ou moins sincères ', parvint à s'é-

* Ifs. du P. Cjprien de Oamaches.

' Cromwell semble avoir ea à cette époque la pensée de jouer le rôle qai ftit plus tard celui de Monk, en replaçant Charles !•' sur son trône ;

vader et ae retira au château de Carisbrooke, dans rile de Wight. Dès que la reine en eut connaissance, elle fit demander aux Communes l'autorisation d'aller Vy retrouver ; on lui répondit par un refus péremptoire. Elle écrivit alors directement à Charles, mais ses émissaires furent saisis et ses lettres interceptées ; il lui fallut donc se soumettre aux événements et attendre I

LA MORT DE CHARLES l".

De nouveaux soucis vinrent s'ajouter à ceux qui obsédaient déjà Henriette -Marie. « L'étoile étoit alors terrible contre les rois *. » En effet, la France vivait glorieuse et florissante ; les victoires du prince de Condé et Thabile politique de deux grands minis-

tel aurait été le sujet de ces négociations. Elles furent du reste violemment rompues, avant la fuite du roi, et on prétend qu'Henriette-Marie en fut la cause. Cromwell aurait découvert, cachée dans le quartier d^une selle, une lettre adressée par elle k son époux, où, faisant allusion au traité pen> dant avec les chefs de Farmée rebelle, elle disait qu'elle espérait bien que ce serait avec une bonne corde de chanvre qu'il récompenserait ces misérables, plutôt qu'avec la jarretière et des comtés , comme elle l'avait oui dire. Ces paroles avaient-elles été réellemcgit écrites par la reins à son époux f Les avait-elle prononcées avec sa légèreté habituelle, devant des confidents apostés par ses ennemis ? La lettre avait-elle été fabriquée de tous points par Cromwell? C'est ce qu'il ne nous est pas permis de connaître au juste. Ce qui est certain , c'est que la lettre en question ne put jamais être retrouvée, et que l'histoire en est réduite aux hypothèses. Miss Strickland, t. IV, p. 262.

> M» de Motteville.

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