HENRIETTE APPREND LA MORT DU ROI
non sans peine les lignes des assiégeants, et parvint jusqu'au château où résidait la cour de France.
Ceux pour lesquels le meurtre du roi n'était plus un mystère n'avaient pas une autre idée que celle d'émousser pour la reine le glaive de la douleur, qu'on ne pouvait plus détourner d'elle. Le P. Cyprien de Gamaches , son aumônier, venait de dire les grâm après le dîner, quand lord Jermyn, en lui faisant part des faits accomplis, le pria de ne pas s'éloigner, afin de pouvoir offrir à la royale veuve les consolations de son saint ministère : ce fut un moment d'une solennité navrante pour l'assemblée; on sentait rapproche d'une immense désolation. « En apprenant ce douloureux événement, raconte le P. Cyprien, je me sentis frissonner des pieds à la tête , et je fus obligé de me retirer du cercle royal , où la conversation roula péniblement pendant une heure sur différents sujets , dont aucun ne pouvoit avoir pour effet de distraire la reine des cruelles incertitudes, dont elle souffroit en secret. Sachant que le gentilhomme envoyé à Saint-Germain en estoit de retour*, elle se plaignoit de son retardement à luy rendre responce ; sur quoi le comte de Saint-Alban prit sujet de luy dire que le gentilhomme estoit si fidelle et si prompt à exécuter les commandements de Sa Majesté, qu'il n auroit pas manqué de venir plus tost, si les nouvelles eussent esté favorables. — « Quelles sont- « elles? répliqua la reyne. Je vois bien que vous
* Il était revenu avec M. de Flamarens, envoyé par la reine mère pour «anoncer à Henriette la fatale nouvelle.
« le sçavez. » — Le comte répondit qu'en effet il en sçavoit quelque chose, et, pressé de le dire, après plusieurs détours et plusieurs paroles ambiguës, pour la disposer petit à petit à la nouvelle fatale , enfin, il la déclara à la reyne, qui, n'attendant rien de pareil, en fut si sensiblement touchée, qu'elle se trouva à l'instant tout interdite, sans paroles, sans actions, sans mouvement, comme une statue. Un grand philosophe dit que les afflictions médiocres permettent de soupirer, et à la bouche de se plaindre, mais que les accidents fort extraordinaires, terribles, remplissent Tâme d'une stupeur, qui rend la bouche muette, et qui empeschent l'action des sens. Curœ levés loquuntur, graves stupent^. C'est Testât pitoyable où la reyne fut réduite : les paroles et les raisons que nous luy disions pour la faire résoudre la trouvant sourde et insensible, il nous fallut cesser de parler et demeurer auprès d'elle tous dans un profond silence, les uns pleurant, les autres soupirant, et tous avec un visage abattu, compatissant à son extrême douleur. Cela dura jusqu'au commencement de la nuit, où notre reyne reçut la visite de la duchesse de Vendosme ', qu'elle aymoit. Cette princesse vint toute larmoyante , prit respectueusement ses mains, lui montra beaucoup de tendresse , et luy parla ensuite §vec tant de succès
* Les chagrins légers parlent, les graves restent dans la stupeur.
* Françoise de Lorraine, belle-sœur de la reine Henriette-Marie, dont elle avait épousé le frère bâtard , César, duc de Vendôme, âU de Henri IV et de OabrieUe d'Estrées.