SON IMMENSE DOULEUR
qu^eile retira cette désolée princesse du profond assoupissement, ou plutôt de la grande stupeur que la nouvelle surprenante et lamentable de la mort du roy avoit produict ; elle prononça alors les paroles de David : « Je ne m*en plains pas , mon « Dieu , puisque c'est vous qui l'avez fait. » Le inonde luy estant après à dégoust, elle arresta ses pensées sur la manière de vie qu'elle devoit dorénavant mener. La solitude l'attiroit puissamment; mais elle avoit avec elle madame sa fille , dont la loy de Dieu et l'amour maternel l'obligeoient de prendre soin ; elle eût volontiers changé le séjour majestueux qu'elle faisoit au Louvre en une demeure humble de quelque monastère ; mais la princesse sa fille, âgée de huit à neuf ans seulement y estoit un obstacle. Ayant bien examiné ces choses y elle résolut de se retirer pour un temps, avec quelques-unes de ses dames et femmes de chambre, au monastère des carmélites du faubourg Saint- Jacques ^ »
Le lendemain de cette funeste journée , M"* de Motteville, qui avait été autorisée par les Frondeurs à reprendre son service près de la reine-mère à Saint-Germain, obtint, avant de partir, une audience d'Henriette-Marie : elle voulait lui demander si elle n'avait pas quelque message pour la famille royale de France. « Dès qu'elle me vit, dit-elle, la reine me commanda de me mettre à genoux , auprès de
* p. Çyprien de Oamaches. Mb.
â6â HENRIETTE-MARIE DE FRANCE.
son lit y et, me faisant l'honneur de me donner la main, avec mille sanglots qui souvent interrompirent son discours, elle me recommanda d'apprendre à la reine l'état où elle étoit, et de lui dire de sa part que le roi son seigneur, dont la mort alloit la rendre la plus malheureuse femme du monde, ne s'étoit perdu que pour n'avoir jamais su la vérité ; qu'elle lui conseilloit de ne point irriter ses peuples, à moins que d'avoir la puissance de les dompter tout à fait; que, sans cela , le peuple devenoit une bête féroce qui ne s'apprivoisoit jamais; que le roi son seigneur Tavoit éprouvé, et qu'elle prioit Dieu qu'elle eût plus de bonheur en France qu'ils n'en avoient eu en Angleterre, mais que surtout elle lui conseilloit d'écouter ceux qui diroient la vérité , de travailler à la découvrir, et de croire que le plus grand des maux qui pouvoient arriver aux Rois et celui qui seul détruisoit leurs empires étoit de l'ignorer. Après plusieurs recommandations, qu'elle me chargea de transmettre à la reine-mère, en faveur du prince de Galles et du duc d'York , elle me serra la main, et me dit avec un redoublement de douleur, rempli de beaucoup de tendresse, qu'elle venoit de perdre un roi , un mari et un ami , dont elle ne pouvoit assez pleurer la perte, et qu'il falloit nécessairement que , le reste de sa vie, cette séparation lui fût un éternel supplice ! » Dans cette crise douloureuse, elle ne parvenait à s'imposer une sorte de résignation , qu'après avoir répété plusieurs fois cette prière : « Seigneur Dieu, vous l'avez permis ; je
LA REINE MALHEUIIEUSE. 26S
veux donc de toute ma force me soumettre à votre volonté \ » « Elle m'a depuis souvent dit, continue M"^ de Motteville , qu'elle étoit étonnée comment elle avoit pu survivre à ce malheur. Elle connoissoit que la vie ne lui pouvoit plus être agréable : elle perdoit une couronne, mais, ce qu'elle regrettoit le plus, c'étoit un mari, bon, juste, sage, digne de son amitié et de Tamour de ses sujets *. »
Ces récits faits par des personnes admises sous différents titres à vivre dans Tintimité d'Henriette- Marie, réfutent suffisamment, selon nous, les insinuations malveillantes, que M"' de Montpensier n'a pas manqué de glisser dans ses Mémoires, sur la froideur, l'insensibilité même de la royale veuve. Sa vie entière protesterait au besoin contre de pareilles calomnies ; commeut supposer que cette àme, que nous avons vue à l'œuvre si ardente et si dévouée , ne souffrit pas cruellement de la perte de celui dont elle avait partagé la grandeur, qui avait en elle une confiance sans limite et qui l'aimait au-delà de tout? Aussi se donna-l-eUe dès lors à elle-même ce nom de reine malheureusey par excellence, dont elle signait souvent ses lettres, et prit-elle, pour ne plus l'abandonner, le deuil complet de veuve *. En quittant le
* Mu. des Archives nationales.
I M- de Motteville.
* La correspondance du marquis d'Ormonde avec sir Edward Nicholas con* Anne le désespoir profond dans lequel la mort de Charles !•' avait plongé Henriette-Marie; les royalistes anglais craignirent sérieusement pour sa vie on pour sa raison, et ils se montrèrent désolés de perdre son appui dans l'eiil, lorsqu'elle pensa à enterrer sa douleur dans le couvent des Carmélites. — Miss Strickland.
i^i UENHIETTE-MARIR DE FRANCE!
Louvre pour le couvent, au milieu des larmes de tous les gens de sa maison , ses dernières paroles furent des recommandations à lady Morton , pour veiller , avec le plus grand soin , sur la conduite et les habitudes de la princesse Henriette-Anne , dont rinstruction fut confiée au P. Cyprien de Gamaches. A peine retirée aux Carmélites, Henriette- Marie se livra sans réserve à la prière, aux mortifications, et s'abîma dans des méditations profondes sur Tinanité des grandeurs et des joies de ce monde : ces exercices de piété répandirent un baume salutaire sur cette blessure du cœur, pour laquelle il n*y avait pas de guérison possible.
Il lui fallut pourtant s'arracher à cette douce et pieuse retraite : les intérêts de ses enfants ne lui laissaient pas le loisir de s'isoler du monde, où tout n'était plus désormais qu'amertume pour elle ; leurs affaires étaient alors dans le plus triste état, et réclamaient les conseils et l'activité de la reine. Ce fut le P. Cyprien qui se chargea de lui remontrer que son devoir était de quitter le couvent et de rentrer au Louvre ' ; elle s'y décida enfin. Son fils Charles U était à la Haye, où il avait été reconnu roi par les États ; mais la puissance militaire de Cromwell , devenu Protecteur de la république d'Angleterre, était trop formidable pour ne pas donner à la Hollande des craintes sérieuses. Henriette-Marie écrivit donc à son fils en le rappelant près d'elle , où il
* p. Cyprien de OamacbeB, loe, cit.