UNE SOIRÉE AU PAIAIS-ROYAL
n'aimoit point les petites filles. Cependant la princesse d'Angleterre avoit alors onze ans, et lui seize, venant à dix-sept, de sorte qu'il n'y avoit pas entre eux une grande disproportion ; mais il est vrai que le roi paroissoit en avoir vingt. La reine, devant le inonde, vivoit avec lui d'une manière tondre et respectueuse ; mais, quand il faisoit quelque petite faute, elle en usoit en mère, et pour cette fois sa colère avoit été juste; mais elle ne laissa pas de dire le soir, devant plusieurs personnes, qu'elle avoit été un peu trop prompte pour un aussi bon fils que le roi, et qu'elle en seroit honteuse, si l'occasion eût été moindre : avouant qu'elle avoit été si étonnée de le voir manquer à la civilité qu'il devoit à la princesse d'Angleterre, qu'elle n'avoit pu se retenir, »
La reine Henriette-Marie, en dépit de ses préoccupations maternelles, se rendait bien compte que la politique pouvait faire pencher la balance matrimoniale du côté de l'infante, mais elle n'admettait pas comme possible qu'on préférât h la princesse d'Angleterre sa nièce Marguerite de Savoie, qui ne la valait ni par sa naissance , ni par les grâces de sa personne. La présence de cette princesse basanée à la cour de France, où elle était venue effrontément poser sa candidature à la main de Louis XIY, était une agaçante mortification pour Henriette-Marie; d'autant plus que Marguerite ne manquait jamais l'occasion do traiter sa tante et sa cousine avec la morgue et la hautaine condescendance, que lés ri-
ches héritières afTectcnt trop souvent à Tégard de leurs parents pauvres ^ Le roi, de son côté, n'avait d'yeux alors que pour Marie Mancini, et les agréments de la princesse d'Angleterre , qui se développaient pourtant chaque jour, ne purent trouver grâce devant lui : disons-le franchement , elle ne lui plaisait pas.
On sait comment le cardinal mit fin aux amours de Louis XIV et de sa nièce * pour conclure le mariage avec rinfante ; il fallut donc que la reine Henriette changeât ses batteries, et, à partir de ce moment, elle résolut de donner à sa fille Monsieur, frère du roi, devenu duc d'Orléans par la mort récente de son oncle Gaston. Forcée de renoncer à Talné, la reine d'Angleterre' considérait ce prince comme un parti sortable pour sa fille : ne pouvant être la première, elle serait au moins la seconde du royaume ; Uenriette-Marie mit donc tout en œuvre pour accélérer ce dénouement.
Cependant la lutte religieuse soutenue par le duc de Gloucester, avec l'appui de ses frères, avait amené entre la reine et ses trois fils une froideur, qui ne ' dura pas moins de deux an^. Les jeunes princes ne voyaient pas sans une certaine jalousie la faveur dont leur sœur catholique jouissait près de sa mère, et la princesse d'Orange, qu'attristaient ces divisions de famille, crut devoir faire une tentative pour les apaiser en s'adressant directement à la reine ; elle
4 M- de MotteviUe.
* Marie Mancini épousa fort à contre-cœur, le 11 aVril 1661, Laurent Onuphre Colonna, connétable dn royaume de Naples.