LE DUC D*YORK ET ANNE UYDE
vint donc lui faire une visite à Paris , en compagnie du duc d'York , qui arrivait de Tannée. Il avait mis d*autant plus d'empressement à faire ce voyage, que sa sœur emmenait avec elle Anne Hyde, dont il était, comme nous Tavons vu, éperdùment épris. « Outre les grâces de sa personne, dit ce prince dans ses mémoires , elle possédait toutes les qualités propres & enflanuner un cœur moins disposé à s'allumer que celui de Jacques, et la passion qu'il avait conçue pour elle en arriva à ce point qu'entre le premier jour où il la vit et l'hiver qui précéda la restauration du roi, il résolut de n'épouser qu'elle, et il le lui pronût'. » Charles II, auquel il confia ses projets, lui conseilla fortement d'y renoncer et lui refusa son consentement' ; le mariage n'en eut pas moins lieu, quoique le nouvel époux se trouvât contraint de le dissimuler pendant plusieurs mois. La princesse d'Orange fut accueillie par sa mère avec la plus vive tendresse, mais le zèle religieux régnait toujours en souverain dans l'âme d'Henriette-Marie, et l'intervention de sa fille protestante ne fit pas faire un grand .pas aux idées de réconciliation avec les jeunes princes.
Outre le couvent de Ghaillot, où elle faisait de fréquents séjours, la reine d'Angleterre avait acheté à Colombes, près de Paris, une maison do campagne, où elle passait les beaux jours de l'été, au mi-
* Autograph life of/amet If, edited by Macphersoot p> 15-21. Jacques II y parle toujours de lui-même à la troisième personne.
* Lettre datée du 18 septembre 16584
lieu d'un petit nombre de personnes choisies, qu*elle recevait avec simplicité et sans les astreindre aux rigueurs de Tétiquette. Là, loin du bruit et des intrigues de la cour, elle déposait momentanément le fardeau de ses tristes préoccupations : les journées se passaient dans des promenades, sous les ombrages qui bordent la Seine, et V esprit fatigué et meurtri de la royale veuve, en se rassérénant, retrouvait un peu de cette vivacité , qui avait été Tun des grands charmes de ses jours heureux.
Cependant le temps et la mort, ces deux inévitables associés, avaient poursuivi leur œuvre commune ; Olivier Cromwell expirai t le 1 3 septembre 1 658 , après avoir élevé la Grande-Bretagne à un degré de puissance qu'elle n'avait pas encore atteint : ses ennemis eux-mêmes étaient forcés de le reconnaître. Cette mort ranima aussitôt toutes les espérances des royalistes anglais : on savait que le fils du Prolecteur, Richard Cromwell, homme d'une nature honnête et pacifique, inconnu à l'armée qu'il n'avait jamais conduite à la victoire, n'était ni en goût ni en état de lutter contre les difficultés de sa position, dont le génie seul de son père avait su triompher. La joie fut vive parmi les fidèles de la reine Henriette ; M"' de Motteville entre autres s'empressa de lui adresser une lettre de félicitations et de souhaits pour un avenir prochain; nous trouvons dans ses Mémoires la réponse de la reine à cette preuve d'af-
I M** de Motteville f Mémwreê.
L'AFPKOGUIS DBS BEAUX JOURS. 289
fection : Henriette-Marie s'y plaint que son cœur soit trop .pénétré de douleur, pour ressentir une grande satisfaction d*un événement, dont elle n'aug:ure pas encore de grands avantages pour elle, mais elle se réjouit surtout de la joie de tous ses amis^
Bientôt, comme ces troupes d'oiseaux, qui annoncent aux navigateurs fatigués rapproche de la terre de salut, la reine douiriëre vit affluer près d'elle tous ceux qui tenaient & ne pas se laisser devancer par la fortune : cet empressement dévoilait enfin à ses yeux des perspectives plus riantes. Le journal de sir John Reresby , Tun de ces amis du beau temps^ nous donne d'assez curieux détails sur ses rapports avec la reine d'Angîe terre à cette époque. « Après la mort de Cromwell , nous raconte-t-il ingénument , je m'efforçai de me faire connaître à la cour de la reine-mère, qu'elle tenait alors au Palais-Royal". Elle n'avait avec elle aucun de ses epfants, à Texccption de la princesse Henriette- Anne, et comme peu d'Anglais étaient venus lui rendre leurs hommages, je n*en fus que mieux acceilli. Je parlais français et j'étais assez bon danseur ; aussi la jeune princesse, &gée d'une quinzaine d'années, en usait-
« M-« de Motteville.
* « La reine d'Angleterre y demeure (au Palais-Royal) avec tout son train, qui a fait nn fort grand dégast en la dorure et au relief de toutes les chambres et de cette fameuse galerie, où les grands hommes de France et leurs belles actions sont représentés avec leurs devises et leurs hiérogliphiques; c'est une pitié de voir que pour avoir quelques sois, ils ajent enlevé des pièces qui ont cousté de bonnes sommes. » Journal d'un Voyage â Paris, fn 1657 ei 1«58, p. 73.
elle vis-À-vis de moi avec autant de liberté et de politesse que possible : elle dansait avec moi, jouait du clavecin pour moi dans ses appartements, me permettait de raccompagner dans ses promenades au jardin, et parfois de tirer la corde de sa balançoire, suspendue entre deux arbres , enfin d'assister à toutes ses innocentes distractions. La reine, ajoutet-il, avait un grand attachement pour TAngleterre, quoiqu'on y eû.t agi envers elle avec beaucoup trop de sévérité. Devant les grands seigneurs et les dames de France, elle se répandait en éloges sur les Anglais et sur leur pays : elle vantait leur courage, leur générosité et leur bon naturel : elle excusait la rébellion, en disant quelle avait été le résultat du fanatisme de quelques-uns, plutôt que du tempérament de la nation. Aân de donner un exemple de ses attentions pour nos compatriotes, je dirai qu'il m'arriva un jour d'amener à sa cour un gentilhomme anglais, qui, voulant faire preuve de galanterie, avait chargé son habit de tout un flot de superbes rubans rouges et jaunes. La reine, à la vue de ce ridicule accoutrement, m'appela pour me dire d'engager mon ami à modifier un peu son goût sur le choix des rubans, parce qu'on ne manquerait pas de se moquer en France de l'effet criard, produit par le rapprochement de ces deux couleurs et qu'il ne fallait pas qu'un Anglais prêtât ainsi à rire. »
Tandis que Reresby, bien informé de l'état des esprits en Angleterre, faisait en conscience son métier de courtisan près de la famille royale exilée .