‹ HenrietteChapitre 6 sur 9 · UNE MÈRE. H · texte numérisé non relu

UNE MÈRE. H

dont elle souffla deux ou trois fois la mèche; puis, après en avoir attisé la lumière, adressa du côté de madame Hardouin un salut des plus étiidiés.

La mère et la fille, impatientes de cette lenteur, mais avec des émotions bien diverses , l'une de révolte qui se laissait voir, l'autre de révolte qui se rongeait, suivirent des yeux mademoiselle Eiiennette jusque vers le dernier échelon d'un escalier de bois qui se perdait vers le plafond, dans une soupente, et le bruit d'une porte brutalement repoussée les avertit enfin qu'elles se trouvaient libres.

— Je la crois gourmande et curieuse, murmura madame Hardouin; mais en tout cas, je puis vous assurer, ma fille, que cette petite créature est fort insolente. Trop de douceur peut avoir des

suites funestes. Il ne m'est pas démontré qu'Étiennette doive éternellement vivre avec vous; et, surtout dans son intérêt, je ne vous conseille pas de lui laisser prendre ce pli. D'une morveuse de son espèce, cela ne serait tolérable nulle part.

Henriette, après un moment de trouble et de silence dont elle ne sortit que par un sourire forcé, toucha la main de sa mère d'un air de supplication timide où l'on pouvait deviner une intention de miséricorde. Elle donna même le change à l'entretien.

— Vous avez quelque chose à me dire, ma mère?

Madame Hardouin obéit naturellement à cette impulsion.

— Depuis deux mois, j'étais inquiète,

LNE MÈUL. i 17

ma fille, et je m'en faisais des reproches; car, enfin, je pouvais bien venir et me tranquilliser l'esprit. Dis-moi!...

La bonne dame débita le reste avec volubilité :

— Ton genre d'ouvrage ne marche guère pour le quart d'heure, et, tout uaturellement, les prix tombent, car le mal va rarement seul. Aux gueux la besace, dit le proverbe. Les marchands, vois-tu, ma chérie, profitent sans scrupule de la gêne des ateliers pour en achever le pillage; et le besoin fait que le travailleur, toujours pris au dépourvu, passe à ses risques et périls par les conditions qu ils veulent. Il semble à ces gens-là qu'il n'y ait que l'argent de sacré; l'absolution du mal qu'ils font pour en gagner, ils se la donnent en vertu de rastuce (ju'ils dé-

lis HENRIETTE.

ploient pour en gagner davantage. On en est là partout. L'argent est la graine de l'argent, et la première pistole est plus dure à gagner que le second million. Il m'a passé brusquementpar la tête que ta mère sedevait de te mettre à même. Entre nous, Henriette, si quelques cent écus, plus ou moins, pouvaient t'obliger, n'en dis rien à Daveleau de peur de le blesser, mais je les tiens à ta disposition.

Henriette embrassa sa mère, et ne répondit pas.

— Travaille-t-il, Daveleau?

Henriette eut comme une secousse, hésita peut-être entre la franchise et le mensonge , et lépondit résolument :

— Oui , ma mère.

— Le verrai-je ce soir? me conseilleslu de l'attendre?

UNE HKRE. Hd

La demande avait un ton de timidité; une nuance d'embarras perça dans la réponse.

— Mais. . . quelquefois il passe les nuits, ma mère. Je... je ne l'attends pas.

Madame Hardouin sur ce mot quitta

son siège.

— Bon! je te comprends : tu désirerais qu'au moins il fût prévenu de ma visite.

— 0 ma mère! dit Henriette qui craignit d'avoir éveillé des susceptibilités de femme, ce n'est pas cela, pour sûr; restez donc. Etiennette, je crois, m'adit que Daveleau ne rentrerait pas! elle vous le répétera si vous voulez.

— Eh, mon Dieu! tu n'as pas besoin de son autorité pour que je te croie; rnais^

dans tous les cas, mes alTaires et mon chez moi me rappellent. Je suis ici depuis une heure , et ton retard nous a volées toutes les deux. J'ai ma paie à faire , des ordres à donner, du linge à mettre en ordre, car demain est un grand jour de renouvellement dans les garnis. Ah !... à piopos de garnis, que je te dise une nouvelle, Henriette ! M. Ricard, le logeur de la rue de Bièvre, a, dit-on, fait signifier à Faubert de s'arranger pour ne pas remettre les pieds à l'hôtel. Sais-tu pourquoi? Daveleau t'en a-t-il parlé?..

— Daveleau ne m'en a rien dit , et j'ignore pourquoi.

— Tu ne devines pas la cause de ce procédé ?

— Non! — Quelque petit arriéré de compte, peut-être!...

UNE MKRL. l'21

— Ce n'est guère présumable : Faubert a reçu mille écus de son pays.

Le regard d'Henriette, terne et fixe comme celui de l'indifférence même, se leva sur les yeux de sa mère, qui voulut et ne put pas en approfondir l'expression. D'habitude, entre des doutes contraires, nos préjugés nous déterminent; en cette occasion, les préjugés du cœur et de l'esprit se trouvaient en lutte.

— Est-ce de l'indifférence ou de l'incrédulité? pensa la triste mère.

Lorsque l'on se pose un tel problème, un démon curieux nous pousse à le résoudre ; elle enfonça le trait.

— Je crois, continua-t-elle tout haut, que l'on aura découvert quelque intrigue

^sournpise de Faubert avec la petite Ro-

salie, et tu dois te rappeler que je les en soupçonnais dans le temps.

— Et... que voulez-vous que nous fassions à cela, ma mère?

La voix de madame Hardouin hésita plus d'une fois (Jans la réponse,

— Mais... vois-tu, mon Henriette! il est, à mon sens, d'un détestable effet, dans nos alentours, que l'on puisse croire les gens dont par hasard nous sommes devenus les alliés, dissolus à ce point que de porter de gaieté de cœur le trouble et la honte au sein des familles. Notre amitié, plaidant pour eux vis-à-vis des autres, peut déterminer des estimes imprudentes; nous devenons responsables de l'abus qu'ils font de notre influence; leur crime nous revient, et les victimes ont le droit de nous dire : — Pourquoi les

Page 1