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CHAPITRE IV

Ibsen moraliste.

Quelles sont donc ces idées morales que nous avons vu modifier si complètement sa conception de l'art ? Ibsen a mis cinquante ans et vingt drames à les développer, autant de variations sur un thème unique ; et nous serions bien peu perspicaces si nous ne pouvions les dégager.

Ibsen d'ailleurs nous y a aidés lui-même. Il a formulé sa déclaration de principes sous forme de drame. (Avions-nous raison de dire tout à l'heure qu'il était trop subjectif et trop personnel ?)

C'était après les attaques et les calomnies mdignes que lui valurent les Revenants. De guerre lasse, il lança son gant à ses détracteurs. Le défi s' appelait VEnyw mi de la Société.

Cet Ennemi, nous l'avons déjà dit, c'est Ibsen lui-même.

Dans la pièce, qui n'est si défectueuse au point de vue dramatique que parce qu'elle est si intéressante comme document auto-biographique et comme manifeste, le poète porte le pseudonyme de docteur Stockmann.

Stockmann est un honnête médecin d'une petite ville balnéaire des côtes de Norwège. lia découvert que les eaux delà ville sont envahies par un microbe. Que faire ? Alternative cruelle! Faut-il construire un système d'égouts?

Mais la municipalité s'y refuse. — Faut-il taire le secret ? Mais c'est compromettre la santé de milliers d'hommes. — Ou le révéler ? Mais c'est anéantir la prospérité naissante des bains et sa position personnelle.

Stockmann n'hésite pas un instant : il sacrifie sa cité et son avenir. Mais la municipalité a pris les devants et se tient sur l'offensive. Dans un meeting où le docteur expose ses idées, il est hué, sifflé et chassé comme Ennemi de la Société. Le soir, le peuple ameuté envahit la demeure du héros et la bombarde à coups de pierres. Stockmann s'indigne que les lâches n'aient pas même eu le courage de le lapider pour tout de bon, il se contente de ramasser religieusement les pierres qui sont tombées dans son bureau et les présente à ses enfants, comme son legs le plus précieux, parce qu'elles sont le témoignage et le souvenir de son dévouement. Puis, sourd à tous les compromis, il s'isole dans le sentiment de son droit et... de sa force, car, dit-il, Vhomme le plus fort est celui qui est... isolé.

L'allégorie est transparente. Ibsen lui aussi est médecin : il est le médecin des âmes ; lui aussi a découvert qu'un microbe a envahi le corps social ; mais c'est un microbe que les Pasteur et les Koch ne parviendront pas à exterminer avec toutes leurs cultures, parce que le mal est plus profond, parce qu'il est d'ordre moral.

Ecoutez le virulent discours que Stockmann tient au meeting. Les idées qu'il y défend résument toute la doctrine sociale du poète.

Le D'^ Stockmann. « Je viens donc vous parler de la grande découverte que j'ai faite : que toutes les sources de notre vie morale et intellectuelle sont empoisonnées, que toute notre société est bâtie sur un abîme de mensonge.

((Je viens vous dire. Messieurs, c|u'il y a des moments où, en fréquentant les gens du peuple, je me demande si ces

gens n'auraient pas plutôt besoin des secours d'un vétérinaire que de ceux d'un médecin.

(( Et d'abord, j'ai vu la bêtise irrémédiable des autorités et du monde administratif. J'ai pris en haine tous les politiciens, tous les meneurs qui flattent la majorité. Mais là n'est pas encore le pire ennemi de la vérité. Son ennemi mortel, c'est la majorité compacte, cette damnée majorité libérale. ))

Une Voix dans l'assemblée, ce La majorité a toujours raison. »

Stockmann. « Et moi je vous dis que la majorité a toujours tort, que le droit n'est jamais de son côté. Voilà encore un de ces mensonges courants, contre lesquels tout homme pensant doit protester de toute son énergie. Qui donc forme la majorité des habitants d'un pays ? Les hommes intelligents ou les imbéciles ? Je pense que nous sommes tous d'accord pour dire que les imbéciles constituent la majorité écrasante. Faut-il par conséquent que l'imbécillité domine l'intelligence.

a Dites que les imbéciles détiennent le pouvoir ! Soit ! Mais qu'Usaient le droit ! Non ! Le droit, c'est moi qui l'ai, moi et quelques autres. C'est la minorité qui a toujours raison (*). »

Une Voix, a Un aristocrate parmi nous. »

Stockmann. (( Non, je ne parle pas de cette minorité à courte haleine qui est restée en arrière, je parle de cette minorité qui s'est assimilé les vérités nouvelles qui germent et bourgeonnent, de cette minorité qui lutte pour ces vérités encore trop récentes et trop jeunes pour avoir pu s'imposer à la majorité. »

(*) Réponse d'Ibsen à son rival Bjôrnson qui avait proclamé un jour que majorité a toujours raison.

Interruption. « C'est un révolutionnaire. »

Stockmann. (( Révolutionnaire ! oui en vérité, je le suis. Car je veux déclarer la guerre à ce mensonge, d'après lequel la multitude serait en possession de la vérité. Et de grâce ! quelles sont donc les vérités autour desquelles se groupe une majorité ! Quoi ! si ce n'est les vérités qui sont arrivées à un âge tellement avancé qu'elles ont déjà fini de vivre. Quand une vérité en est là, elle est bien près de devenir mensonge. Que vous me croyiez ou non ! qu'importe? Les vérités ne sont pas ces Mathusalem vivaces que les hommes s'imaginent.

a Une vérité normale ne vit en général que quinze, seize, au plus vingt ans, rarement davantage.

(( Et cependant les vérités que reconnaît la masse, ce sont celles qui lui viennent des ancêtres. Non, la ruasse n'est pas le noyau du peuple, elle n'est que la matière brute, dont nous^ les meilleurs, formons un peuple digne de ce nom. N'est-ce pas ainsi que nous opérons sur les animaux? Une vulgaire poule de ferme, est-elle le même gallinacé que le faisan au plumage chatoyant ? Quoi ! ce qui est vrai pour les bêtes et les quadrupèdes, cesserait de l'être pour les bipèdes !

(( Vienne maintenant votre presse vénale nous dire que la masse seule a le monopole de la moralité et que la corruption n'est qu'une excroissance de la civihsation. Je lui répondrai que la civilisation n'est jamais corrompue comme telle, que libre pensée est synonyme de moralité, que la bêtise et la misère, voilà les seules causes de la corruption ! Je lui répondrai que le manque d'oxygène affaiblit la conscience et je crierai ces vérités sur les toits et je publierai vos mensonges dans les rues et s'il le faut aux quatre coins du pays î

Une interruption ! « Celui qui veut ruiner toute une bourgeoisie, celui-là est un ennemi de la Société. »

Stockmann. « Non ! Mais il faut extirper comme des êtres malfaisants tous ceux qui vivent dans le mensonge. Vous finirez par empester le pays et par en provoquer la destruction. Et s'il faut qu'on en arrive là, je vous le dis dans la sincérité de mon âme, que le pays tout entier soit ruiné et que le peuple soit exterminé (*). »

Les idées fondamentales d'Ibsen sont-elles assez énergiquement exprimées dans ce meeting orageux ? — Le fiat justitia — pereat mundus — fut-il jamais proclamé plus haut ? Remarquons, en outre, que Stockmann, c'est-à-dire Ibsen, n'est d'accord ni avec les conservateurs, ni avec les progressistes: il est seul de son avis. Des interrupteurs furieux l'appellent tour à tour aristocrate et révolutionnaire et ils ont parfaitement raison, parce qu'il est l'un et l'autre, parce qu'il est tout à la fois aristocrate et radical ; d'une part, révolutionnaire par les idées, allant même jusqu'au transformisme en morale, d'autre part réactionnaire ou aristocrate en politique. Essayez de lui parler de socialisme d'État ou de suffrage universel, il hausse les épaules. Gomme Platon, comme Auguste Comte et Garlyle, il ne voudrait voir

(*) VEnnemi de la Société, 4^ acte. — Dans la traduction, j'ai considérablement écourté. Dans l'original, le discours comprend une vingtaine de pages.

Une conséquence importance de cet individualisme d'Ibsen est que xes drames ne reposeni^as sur des conflits sociaux^ mais sur des conflits individuels.

Nous entendons par conflits sociaux ceux qui résultent, par exemple, de rinégalité entre deux classes : entre la Noblesse et la Roture {La Nouvelle Héldise; Werther ; Cabale et Amour de Schiller; le Député Leveau de Lemaitre^ le Gendre de M. Poirier, dlimile Augier) ou entre la classe riche et la classe pauvre.

Au contraire, nous entendons par conflits individuels ceux qui résultent du désaccord de l'individu avec lui-même, par exemple : désaccord entre la réflexion et VacWon {Ham le t, Peer Gijnt^^ entre la poésie et la réalité {Torquato Tasso de Goethe)^ entre la volonté libre et des déterminations extérieures (la plupart des Comédies d'Ibsen).

donner le pouvoir qu'aux seuls philosophes qui ne le recherchent pas. Gomme il eût applaudi à cet énergique général des jésuites qui préféra la mort de sa compagnie aux compromis que le pape lui proposait : a Sint ut sunt aut non sint ! » Que le monde soit la vérité ou qu'il ne soit pas !

Ce D>" Stockmann, ce misanthrope, ce solitaire par principe, ne s'isole cependant pas comme le Timon de Shakespeare, il ne veut pas comme l'Alceste de Mohère :

Cherclier sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Non! il pense qu'on a toujours la liberté d'être homme d'honneur, que l'honneur même nous commande de rester sur le champ de bataille et non de nous retirer dans une Thébaïde. Il faut continuer la lutte. Ah ! la lutte! voilà la grande affaire pour Ibsen, parce que ce n'est que dans la lutte pour une idée, pour un idéal que se réahse le développement des facultés humaines. — Le renoncement et la souffrance, la lutte et le sacrifice, ce sont toutes choses bénies et salutaires à ses yeux. Ad augustaper angusta ! Et maintenant le lecteur comprend-il le mot du rêveur Falk et du Skalde Yatgejr : je reçus le don de souffrance et je devins poète !

Cependant pour Ibsen, il ne s'agit pas tant du Struggle for life que du Struggle for truth. Ce qui lui importe, c'est moins l'idéal atteint que l'idéal à atteindre : un idéal atteint, par là même aurait cessé d'être idéal. Et pour répéter la célèbre hypothèse de Lessing , si Dieu lui offrait dans la main droite la vérité et dans la main gauche l'aspiration à la vérité toujours inassouvie, nul doute qu'Ibsen, sans aucune hésitation, ne saisît la main gauche.

Rien de plus significatif à cet égard que ce drame colossal de 400 pages qui a nom Empereur et Galiléen .

Julien l'apostat est appelé par vocation divine à fonder le christianisme. Chrétien dans sa jeunesse, plus tard, grâce à l'influence des rhéteurs d'Athènes et des Mystiques d'Alexandrie, il s'éloigne de plus en plus du christianisme, qui d'ailleurs par la faveur même des empereurs et des eunuques, s'est éloigné de sa source et s'est scindé en sectes ennemies. Ne voulant pas être le propagateur direct et positif du christianisme,Julien en sera l'instaurateur indirect et negrati/": il favorisera le christianisme en le persécutant. Ces chrétiens qui s'étaient amollis par une trop longue prospérité sont rénovés par la souiTrance et se retrempent dans le sang des martyrs. L'Empereur succombe devant le Gahléen.

L'idée fondamentale du drame est évidemment que celte religion-là seule est vraie et vivante qui sait inspirer le sacrifice et le martyre à ses adeptes.

Nous avons ici «la forme la plus sublime de l'idéalisme d'Ibsen ))('). Ce n'est pas à dire cependant que le christianisme soitpour lui l'idéal de lareligion.il parle même d'une religion de l'avenir, d'uii troisième âge, qui saura réconcilier les sens et l'esprit, la beauté et la vérité ; l'idéal de l'artiste et l'idéal du moraliste (*). Quelle est au juste cette religion? Nous ne savons. Le ton d'Ibsen est trop mystique et trop oraculaire pour permettre même de simples conjectures.

Cet enthousiasme pour la lutte, cette rage de Berserkir va quelquefois jusqu'au paradoxe. (( Quel pays splendide, que cette Russie ! s'écrie-t-il quelque part. Quel magnifique despotisme ! Que l'on songe, quel immense amour de la liberté, il doit engendrer. La Pvussie est un des rares pays sur terre où les hommes aiment la liberté et lui apportent

(*) Jaeger, H. Ibsen, page 230.

(2) Schiller développe la même pensée dans son admirable « Education esthétique de l'Humanité » Die Rûckkehr zùr Natur diirch den Geist, das bleibt die Aufgabe der Menschheit.

encore des sacrifices. Voilà pourquoi le pays est si grand et dans la poésie et dans l'art (*j. »

Voilà donc le knout et la Sibérie glorifiés au nom même de la liberté. Eh bien ! franchement! si la poésie et l'art, si jes hauts faits de l'histoire sont à ce prix, nous préférons renoncer à toutes ces belles choses et nous reconnaîtrons qu'en vérité il n'y a que les peuples heureux et les femmes honnêtes qui n'aient pas d'histoire.

Voici encore une autre boutade non moins significative sur la Prise de Rome en 1871.

« Ainsi donc on nous a pris Rome, à nous exilés, pour la hvrer aux mains des politiciens. Quel sera désormais notre refuge ? Rome était la seule place pacifique de l'Europe, la seule ville qui jouît de la vraie liberté; seule, elle était libre delà tyrannie de la ^iber^é?. Et puis encore voici disparu à jamais tout ce brillant état de choses, toutes ces aspirations ardentes à la liberté. Car il n'y a qu'une chose que j'aime dans celle liberté^ ce sont les luttes pour la conque/ ir : je ne me préoccupe pas de la posséder. »

Ces idées qui doivent sembler bien paradoxales à première vue (*), ont trouvé une expression plus radicale encore dans une superbe lettre d'Ibsen à Rrandes.

« La lutte pour la liberté n'est autre chose que l'assimilation lente et vivante de l'idée de la liberté. Celui qui possède la liberté autrement que comme un idéal à atteindre ne la possède que morte et anéantie, car l'idée de la liberté

(*) Le passage est cité dans Rrandes. Det moderne Gjennembrudsmnend.

(*) Elles ne le sont peut-être pas tant qu'il y paraît, surtout si on les entend cum grauo salis. C'est ainsi que Turgeniew, dont Ibsen est grand admirateur, après avoir lutté pendant 30 ans pour Taffranchissement des serfs, quand il eut enfin obtenu, en 1863, ce qui avait été le but de sa vie, tomba aussitôt dans l'irrémédiable découragement de Fumée et de Terres Vierges « Er hatte keine Lebensauffjabe mehr. » Voir de Vogue : Les Grands Maîtres Russes contemporains.

a ceci de particulier qu'elle s'élargit et s'étend sans cesse pendant qu'on se l'assimile; voilà pourquoi si quelqu'un s'arrêtait durant la lutte et disait : maintenant je la possède, il l'aurait déjà perdue. Or, cet arrêt fatal dans le développement de la liberté est le trait caractéristique des sociétés politiques et c'est lace qu'elles ont de plus funeste. Certes, il peut y avoir profit à posséder la liberté électorale, la liberté de l'impôt, etc., mais à qui cela profite-t-il ? Au citoyen, non à l'individu. Or, il n'y a aucune nécessité de raisoïi pour que Vindividu soit citoyen. Au contraire, l'Etat estla malédiction del'individu. Par quoi la puissance politique de la Prusse a-t-elle été achetée? Par l'absorption de l'individu dans l'idée politique et géographique. Le Kellner ! voilà le meilleur soldat. Considérez d'autre part le peuple juif, cette élite de l'humanité. Par quoi s'est-il conservé dans l'isolement et dans la poésie malgré toutes les compressions du dehors ? Parce qu'il n'a pas été entraîné dans l'engrenage de l'état. S'il était resté en Palestine, il aurait succombé depuis longtemps comme toutes les autres races. L'État doit disparaître. Ali! si je pouvais être de cette révolution-là ! (Staten maa vaek! Den Révolution skal jeg vaere med paa ! )

(( Mettons la mine et la sape à l'idée de l'Etat. Ne reconnaissons que la spontanéité et la sympathie comme les seuls facteurs d'une association.

(( Ce sera le commencement de la seule liberté qui ait quelque prix. Les changements introduits dans la forme de gouvernement ne sont autre chose (|u'une misérable question de degré, de plus ou moins. Tout cela n'est que misère ! L'état a eu sa racine dans le temps, il aura aussi dans le temps son couronnement et sa Cm. Il s'écroulera bien des choses plus grandes que lui. Ni les idées morales, ni les formes de Fart n'ont une éternité devant elles.

Combien y a-t-il au fond de choses auxquelles nous soyons obligés de nous tenir. Qui nous garantit que 2 et 2 ne font pas 5 dans la planète Jupiter ? (*) »

Si le grand individualiste est si mécontent de la Société existante, a-t-il au moins reconstitué une Cité idéale qu'il lui voudrait voir substituer et qu'il pourrait opposer, par exemple, à l'Utopie socialiste récemment imaginée par l'américain Bellamy ? (^)

Ibsen pourrait nous répondre que ce n'est pas le rôle du poète de résoudre les problèmes, qu'il lui suffit de les poser, que d'ailleurs le poète satirique est plus prompt à renverser Terreur qu'à édifier la vérité, que son œuvre est négative, non positive. Il a cependant déterminé les caractères principaux de son Utopie à lui. Sa république aura d'abord pour caractère de n'en pas être une et de laisser libre essora un individualisme absolu. Ni Herbert Spencer dans son livre remarquable « The Man adversus State », ni même Emerson (Essays) n'ont été des adversaires aussi déclarés de toute immixtion de l'Etat ('j. Jamais on n'a déployé plus de génie et plus d'efforts pour réfuter l'axiome d'Aristote : L'homme est par nature un animal politique. Non! s'écrie Ibsen, il n'y a aucune nécessité déraison pour que l'homme soit citoyen. Si Ibsen connaissait Leibnitz, il adhérerait avec enthousiasme à sa Monadologie. Pour lui aussi l'homme est une Monade supérieure, un univers par soi-même, un micro-

(*) Lettre à Brandes du 47 février. Cf. det Moderne gjennembrudxmaend^ p. 98.

Stuart Mill et les partisans de l'empirisme radical battraient des deux mains à ce paradoxe.

(») Bellamy. Looking backward (le Monde en l'an 2000). Voir aussi la réponse de Bebel. Die Frau und der Socialiamus.

'^) A propos de l'individualisme, voir la polémique entre M. de Laveleye et Herbert Spencer (De Laveleye. Le socialisme contemporain, r,^ édition.)

cosme. « Une âme, dit Michelet, pèse hifiniment plus qu'un royaume, un empire, parfois plus que le genre humain. » Mettez individu à la place d'âme et Ibsen sera tout à fait d'accord avec le grand historien et tout à fait en désaccord avec la science transformiste qui sacrifie les intérêts de l'individu à ceux de l'espèce.

D'ailleurs quand il s'agit de son idée individualiste, Ibsen ne se soucie guère de science. Il est convaincu que la société de l'avenir, que le troisième âge n'arrêtera plus en rien l'expansion de la monade, de la libre personnalité.

Ses affirmations là-dessus, sont on ne peut plus catégoriques.

Il ne veut ni la Commune, ni l'Empire allemand, mais plutôt la Commune que l'Empire (*).

En 1870, à Munich, au milieu de l'ivresse et de la liesse générales, le sombre solitaire s'emporte contre les Teutons qui se prosternent devant le Dieu-Etat et le Dieu-Empereur, oc Les événements politiques, écrit-il à Brandes après la guerre, me prennent une grande partie de mon temps et de mes réflexions. L'ancienne France illusoire est mise en pièces. Puisse-t-il en être bientôt ainsi de la nouvelle Prusse non moins factice ! Alors nous serons d'un bond, dans une période nouvelle. Comme les idées se presseront alors autour de nous ! D'ailleurs il est grand temps que cela arrive. Tout ce dont nous avons vécu jusqu'à ce jour, ne sont que rehefs du festin révolutionnaire du siècle passé. Assez longtemps cette nourriture a été ruminée et remâchée.

(( Les idées nouvelles demandent des formes nouvelles et une interprétation nouvelle. La Liberté, l'Égalité et la Fraternité ne sont plus ce qu'elles étaient du temps de la défunte guillotine. Voilà ce que les poHticiens ne veulent

(') Voir plus haut ce qu'il écrivait en 1871, à propos delà Commune.

pas comprendre et voilà pourquoi je les hais. Les hommes ne veulent que des révolutions spéciales et localisées, des révolutions extérieures et politiques. Mais tout cela n'est que charlatanisme. Ce qui importe, c'est la révolution de V esprit humain (Menneskeaandens Revoltering). »

Faut-il encore que nous citions ce passage d'une magnifique épître poétique à une dame suédoise, dirigée contre le néo-césarisme allemand?

(( La marche progressive de la civilisation ressemble suivant une loi éternelle à un escalier tournant. Aux passages riants succède le désert, le chemin est interminable et le dédale souvent sans issue. Toujours mêmes aspirations, mêmes espérances ! Ce qui est seul constant, c'est Télévation du point de niveau. Aujourd'hui dans cet escalier tournant nous sommes perpendiculaires aux Pharaons. De nouveau est assis sur son trône, roide et terrible, le Dieu des Egyptiens. La personnalité disparaît dans une masse grouillante où les hommes, sans nom, sans distinction, pensent, bâtissent et édifient pour un seul, ne comptant eux que par le nombre.

(( De nouveau, toutes les classes s'évertuent à bâtir des pyramides. Des flots de sang, des torrents de larmes avec Tedeums, des sanglots et des soupirs proclament au monde que le Mausolée d'un Dieu-Roi est achevé. ))i)i^f<?, Ballonbrev, p. 158.

Ibsen a-t-il tiré toutes les conséquences de son principe individualiste? Pas encore. Excelsior? Toujours plus loin, jusqu'au bout ! Tout ce qui peut entraver la personnalité, toute association, même l'amitié, même le mariage lui sont antipathiques. N'attendons pas de lui qu'il entonne le fameux vers d'Augier :

0 père de famille, ô poète je t'aime.

Sa Comédie de Vamour n'est qu'une sanglante parodie du mariage. Gomment oublier la caricature du pasteur Strodtmann qui «génial » et idéaliste dans sa jeunesse, est devenu par le mariage un 'philistin, un bon père de famille très bourgeois qui n'est plus poète pour un brin et qui traîne partout aux pans de son habit son innombrable progéniture (^).

Ibsen compare le point de départ : l'amour, au point d'arrivée : le mariage.

L'un ne lui est que poésie ; l'autre ne lui est que prose.

Le mariage ne lui paraît donc salutaire que quand il est l'union de deux individualités qui se complètent. Rappelonsnous le mot typique du D'' Stockmann :

Uhomme le plus fort ctu monde est celui qui est isolé. Mais ici un terrible problème se pose et s'impose: l'hérédité ! Gomment concilier la liberté de l'individu avec la transmission des qualités héréditaires dans l'espèce ? Gomment ne pas admettre qu'elle n'est qu'une illusion en présence de ce fait terrible, que les crimes des pères retombent sur les fils ? Gomment ne pas admettre la solidarité universelle des êtres en présence des maladies efirayantes qui passent d'une génération à l'autre, comme un lugubre héritage, ces maladies a en qui vont les péchés d'un peuple », suivant l'expression biblique de Stéphane Mallarmé? Ibsen retourne le problème sous toutes ses faces, il le torture et en est torturé. L'hérédité lui apparaît parfois comme le tragique de la vie (*). Un jour il s'est écrié avec le Sigismond de Galdéron (dans laVie est un songe) : La vie est notre plus grand crime !

(•) Tout le clergé luthérien se reconnut dans le pasteur Strodtmann et courut sus au poète ; aussi bien Ibsen ne le ménageait-il pas !

Ç^) Voici ce qu'il dit sur l'hérédité dans Brand (p. 54 de l'édition danoise) : « 0 énigme sombre et vertigineuse ! Qui pourrait sonder ton abîme ? Cependant que la foule insouciante et slupide, danse au bord du précipice, au lieu de

El mayor delito del hombre es haber nacido.

Pas une de ses pièces enfin où il n'aborde le problème. Il ne dénoue pas le nœud gordien, il le tranche. Car notons-le bien, s'il en revient toujours à l'hérédité, c'est pour la combattre, c'est pour en dissiper l'épouvantail. Il n'accepte pas la solidarité de l'espèce, il ne veut pas d'une colonie de siphonophores ou de polypes. Il nous dira que le fils de M""*^ Alving n'eût pas été (c pourri jusqu'à la mœlle », n'eussent été les débauches du père; que c'est nous qui créons l'hérédité, qu'au besoin nous pouvons la supprimer en tuant le germe héréditaire, en le soustrayant au milieu favorable à son développement ; que d'ailleurs l'atavisme lui-même est déjà un commencement de triomphe et de rupture de l'hérédité. Mais que voilà de bien pauvres explications ! Le fait en reste-t-il moins debout ! Au reste Ibsen se soucie bien peu de raisonner sur ce sujet, il croit. Or qu'importe un raisonnement pour celui qui a la foi ?

Le problème de l'hérédité eût dû mettre en garde Ibsen contre les excès de son individualisme et de ses tendances anti-sociales. Quelques pages de Guyau et de la Pathologie de Vesprit de Maudsley, lui auraient appris que ce chemin qui est le sien mène droit à la folie; que si lui, Ibsen, est un génie, ses petits-fils pourront être des fous, s'ils ne réagissaient contre ces tendances anti-sociales. (( La misanthropie n'est habituellement qu'une folie en voie de devenir» (Maudsley). ce Et si un individu oubhe de se mettre en rapports sympathiques avec la nature humaine qui l'environne, il est sur la voie de la démence ou du crime. » (Id.)

hurler et de Trémir d'épouvante. Pas un d'entre mille ne se doute quelle montagne de crimes et de châtiment s'accumule dans ce seul petit mot... vivre.

Men ej en blandt tusend ôjner

Hvilket skyldberg der sig hôjner

Fra det lille ord : ad levé.

Vérités redoutables ! qui nous apprendront au moins à nous, que si l'idéal d'Ibsen est peut-être bon, il n'est pas le meilleur, et qu'en tous cas le temps n'est pas encore venu où cet idéal descendra des hautes sphères de la pensée et du génie! Vérités salutaires d'autre part! parce qu'elles nous ramèneront à aimer de nouveau un peu, même avec toutes ses misères, cette société humaine dont la sublime poésie du dramaturge norwégien nous avait un instant éloignés î

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