CHAPITRE V
Son milieu : Ibsen et la Norwège (^).
Dans un roman socialiste récent et qui a eu un succès immense : le Monde eyi Van WOO, l'américain Bellamy imagine un héros de notre temps qui se réveillerait tout à coup au 21« siècle et qui apporterait à cet âge d'or de rhumanité, oij toute inégalité sociale serait abolie, où toute misère aurait disparu, les souvenirs des préjugés, des divisions et des révolutions sociales de notre temps.
C'est sous la même fiction que nous voudrions nous représenter Ibsen : nous aimerions à voir en lui un primitif, un Scandinave du temps passé, qui, après un sommeil de plusieurs siècles, serait enfin sorti de sa léthargie et qui tout en s'enrichissant de toutes les idées de la civilisation contemporaine, aurait gardé sa tournure d'esprit originale. Et, en effet, au premier aspect, le dramaturge norwégien doit nous apparaître comme un phénomène isolé et extraordinaire. Il n'en est rien pourtant. Le génie est rarement un phénomène isolé, à moins d'être un phénomène tératologique. Bien loin d'échapper au milieu, il n'en est que le
(*) Nous demandons l'indulgence du lecteur pour ce chapitre qui, |)Our aulaiil que nous sachions, est la première tentative systématique d'expliquer Ibsen par le climat et le milieu.
représentant le plus caractéristique et s'il devance son temps, c'est comme ces baromètres qui, en nous donnant avec une précision extrême la température ambiante, c'està-dire le temps qu'il fait, nous donnent par là-méme la prévision du temps qu'il fera. Le génie n'est généralement que l'exemplaire le plus parfait d'une race obtenue par sélection naturelle ; il est le produit d'un certain climat et d'un certain milieu.
Ibsen, qui se proclame hautement darwiniste, sauf quand le transformisme gêne ses idées favorites, ne prétendra pas échapper à cette loi (*). Quelque isolé, quelque autodidacte qu'il nous paraisse, avant d'être le fils de ses œuvres il est peut-être plus que tout autre le fils de son pays et de sa race.
Ce pays c'est la Norwège; cette race, c'est la race germanique dans ce qu'elle a de plus pur, pure de toute influence, pure de toute infiltration étrangère.
Il n'y a pas si longtemps que la Norwège était encore pour nous une terra incognita, tant au point de vue des mœurs qu'au point de vue des idées et des conditions intellectuelles et sociales. Terre classique de la légende, elle est encore elle-même, l'objet de bien des légendes.
Aujourd'hui encore on se la figure plus ou moins en France et en Belgique, comme une Ultima Thulé. On se représente là sous les pôles un petit peuple heureux, idyllique, très tolérant et qui n'a qu'un défaut, de manger beaucoup, de boire davantage et d'ériger l'ivrognerie en vice national. Tâchons un peu de dissiper le brouillard hivernal, qui couvre le pays pendant neuf mois de l'année et de découvrir ce qu'il y a de vrai dans toutes ces histoires.
La Norwège et presque toute la Scandinavie, n'est qu'une immense étendue de terre inculte, du moins n'étant cultivée
(*) Qu'il a défendue lui-même dans son Ennemi de la Société^ 4^ acte.
que sur un quinzième de sa superficie. Tout le reste est constitué par un vaste réseau de montagnes, se croisant et s'entrecroisant en tous sens, couvertes de forêts de sapins et de bouleaux, d'une végétation rabougrie, entrecoupées de vallées et de lacs, rongées par TOcéan et dentelées par les Fiords (*).
C'est le pays du soleil de minuit et des ténèbres en plein jour. L'hiver y dure presque toute Tannée et ne serait qu'une nuit éternelle, si elle n'était traversée par une éclaircie, une aurore de trois mois qui s'appelle l'été.
Aujoutezà cela les merveilles d'une nature où tout prend des proportions grandioses : les aurores boréales, les myriades d'oiseaux de mer, noir nuage ailé qui obscurcit le rivage, puis les migrations des poissons qui s'étendent dans l'Océan à des lieux de distance, puis les montagnes couronnées de neige et qui descendent dans la mer en rocs escarpés, enfin les cataractes innombrables que forme en été la débâcle terrible des glaciers et des avalanches.
Une pareille nature invite spontanément à tous les écarts de l'imagination. Elle a quelque chose de fantastique, qui emporte l'esprit à cent lieues de la réalité et le transporte dans le monde fuyant du rêve et de la songerie vague qui sont l'état mental naturel des hommes de l'extrême Nord.
Aussi bien chez eux, la fantaisie aime le démesuré et l'étrange. Leurs Sagas et leurs légendes entassent, elles aussi montagnes sur montagnes, elles aussi, ressemblent à ces blocs erratiques qui descendent du pôle Nord en masses énormes.
Gomment s'étonner, dès lors, des hallucinations de Peer Gynt et des visions de Swedenborg. Comment s'étonner de
{*) La plupart des considérations qui suivent ne s'appliquent strictement qu'à la Norwège et à la Suéde du Nord.
voir se produire les Holberg, les Ibsen et les Bjornson dans une contrée où l'homme voit se dérouler tous les jours les luttes et les drames grandioses de la nature? Dans un milieu aussi romantique et aussi dramatique, le romantisme et le drame devaient prospérer (*).
Le Scandinave donne d'autant plus libre carrière à son imagination qu'il se sent plus circonscrit dans le domaine de l'action et emprisonné dans le domaine de la pensée. Car il semble qu'ici, à mesure que la faune et la flore se rapetissent et se rabougrissent, la végétation intellectuelle, la floraison des idées décroissent dans la même proportion jusqu'à ne plus produire que des contes champêtres qui sont d'humbles fleurs de bruyère et des Sagas qui ne sont plus que des fougères et des Hchens.
La configuration et la stérilité du sol dispersent la population et la constituent en autant de petites républiques distinctes, vivant chacune de leur vie propre (*), où tout le monde se connaît, où l'étroitesse des relations produit l'étroitesse des idées, où les préjugés créent une atmosphère tellement dense qu'un esprit ouvert n'y pourrait tenir sans être asphyxié (*).
D'autre part, la rigueur du chmat tient l'homme renfermé dans sa demeure et développe la vie de famille et les jouissances tranquilles du foyer. De là une existence plus concentrée: l'individu est replié sur lui-même dans la réflexion intérieure. Ce qui explique cet individualisme excessif qui caractérise l'homme du Nord et que nous avons trouvé être la passion dominante d'Ibsen.
(*) N'oublions pas que le climat et la configuration et la pauvreté du sol n'y ont jamais permis la naissance d'une aristocratie quelconque et que sa constitution et ses mœurs sont les plus démocratiques qui soient.
(*) Le théâtre d'Ibsen nous offre plusieurs exemples de ces caractères énergiques qui sont brisés par le milieu : Rebecca West, M^^e Alving, Hedda Gabier, etc..
Ouvrez le HeimskringJa ou recueil de Sagas des rois de Norwège, rassemblées par Snorri Sturleson et qui sont l'Iliade et l'Odyssée des Scandinaves : les portraits y sont encore plus fortement individualisés que dans Homère. Elles nous décrivent une république ou plutôt un ensemble de républiques monarchiques comme à Sparte. Le gouvernement disparaît devant l'importance des citoyens. En Norwège, pas de Pharaon, pas de Xerxès, pas de césarisme, pas de masses humaines qui travaillent à l'élévation d'un roi. Les principaux acteurs des Sagas sont de gros fermiers, des tenanciers dont chacun est nommé individuellement avec ses titres patronymiques, comme le compagnon et l'ami du roi. Le roi n'est qu'ini prunus inter jjcires. Les intérêts matériels et pratiques y dominent. Les héros de ces histoires ne sont pas les Chevaliers errants de France ou d'Espagne; ils sont agriculteurs, pécheurs ou chasseurs, selon la saison ; marins et guerriers selon les besoins (*).
Ne nous y trompons pas d'ailleurs. Sans doute, cet individualisme, cette vie intérieure peuvent être favorables à l'esprit d'indépendance et peuvent développer et provoquer l'esprit de révolte. Mais, généralement, tout se borne à des tempêtes sous un crâne et l'individu vient se heurter et se briser la tête contre les barrières étroites qui circonscrivent son activité. Il y a chez le Scandinave un divorce fatal entre l'imagination et les idées d'une part, entre l'action et le milieu social d'autre part.
M. E. Rod dans son Étude sur Ibsen nous semble entrevoir là-haut en Norwège, une existence de montagnards suisses, une vie de petits peuples heureux qui n'ont pas d'annales. Le spirituel écrivain veut-il simplement dire que ces hommes du Nord sont durs à la souffrance et tenaces au
(*) Emerson. Englisch Traits, chap sur la race.
labeur, que les rigueurs du climat et la pauvreté leur ont créé une sensibilité tellement calleuse qu'ils n'en ressentent plus les effets pénibles ? Serait-ce là cette félicité idyllique ? Certes, le bonheur et le malheur sont toujours à la mesure de celui qui les subit ; mais nous n'en croyons pas moins que voilà un bonheur qui ne serait pas à la convenance de tout le monde. Etrange bonheur, en vérité, que celui de ces hommes dont la vie n'est qu'une lutte de tous les instants, contre le climat qui glace, contre la mer qui envahit, contre le sol ingrat qui refuse sa subsistance, contre les avalanches qui menacent, contre la misère surtout qui est quelquefois si terrible qu'elle fauche des populations entières (*) !
C'est cette vie de lutte et de privations continuelles qui explique l'intensité de la vie religieuse. De même que la pensée de l'immortalité est née sur une tombe, la religion est née du sentiment de la faiblesse humaine et du spectacle de sa misère. Et c'est parce que l'existence lui offre si peu de joies et qu'il se sent dompté par la nature, que cet hyperboréen s'est tourné tout entier vers l'obscur au-delà et que la religion est devenue pour lui l'affaire capitale de la vie.
Et, de fait, en Norwège et, en général, dans toute la Scandinavie, l'idée rehgieuse domine, sombre, écrasante, anéantissant l'homme comme dans l'Inde. Dans toutes ces petites collectivités qui sont des agglomérations plutôt religieuses que politiques et dont le pasteur est le chef naturel, elle règne dans ce qu'elle a de plus étroit et de plus conventionnel ; parfois même, ce qui est pire, dans ce qu'elle a de plus hypocrite.
De même que l'orthodoxie catholique s'est réfugiée à l'extrême-Sud, en Espagne, l'orthodoxie luthérienne s'est
(*)cf. les Chasseurs d'Elaus (Elgskyttarne) épopée du grand poète finlandais Rune-berg, qui donne de cette vie une image très ressemblante et très réaliste.
réfugiée à l'extrème-Nord, en Norwège et en Suède. Aux deux points opposés de l'Europe, sous des climats différents, chez des races différentes, les vicissitudes religieuses ont été sensiblement les mêmes (*). Gustave- Adolphe a été au moment critique, le sauveur du protestantisme, comme Philippe II a cru l'être du catholicisme. L'intolérance luthérienne ne le cède en rien à l'intolérance catholique et quand nous entendons opposer celle-ci à celle-là, soyons sûrs que c'est encore une de ces légendes sur VUltima Thulé ! Le Nord Scandinave est en retard sur la civilisation européenne presque autant que TEspagne, bien qu'il y ait là une sève jeune et une pousse vigoureuse qui promet un brillant avenir (*).
L'union de l'Eglise et de l'Etat y a même été plus étroite et plus indissoluble que partout ailleurs. Elle l'était surtout encore, il y a à peine un quart de siècle. Le clergé luthérien absorbait presque toutes les forces vives de la nation. Ses membres étaient choisis de droit et de fait dans l'élite de la nation, sélection qui n'était rien moins que naturelle. Non seulement tout penseur devenait théologien par la force des choses, mais même l'homme de science et l'homme de lettres étaient le plus souvent parqués dans le clergé. Plusieurs
{*) cf. Carlyle. Kings of Norwaij^ t. 3() des œuvres complètes.
(2) Buckle. History of civilization (t. I, ch. sur l'influence du climat), fait un rapprochement semblable entre l'Espagne et la Scandinavie.
« Il serait difficile de trouver des peuples plusdiff(^'rents, par le gouvernement, les mœurs et la religion, que la Suède et la Norwège d'une part, l'Espagne et le Portugal d'autre part. Et cependant ces quatre pays ont entre eux de grandes ressemblances Dans tous, le travail des champs continu est impossible. Dans les deux pays du Sud le travail est interrompu par la chaleur et la sécheresse; dans les deux pays du Nord le môme effet est produit par la rigueur de l'hiver et la courte durée des jours. La conséquence en est que ces peuples si dissemblables sous tant de rapports se ressemblent tous par une certaine inconstance et une certaine hésitation de caractère. » La môme observation est déjà dans la Germanie de Tacite.
des plus grands poètes du Nord ont été évêques (Franzen, Wallin, Tegner, Gimjidtivig) ou prêtres (P. Môller, Rïchardty BlicherJ. Un poète terminait généralement sa carrière et ses œuvres complètes par des recueils de psaumes, surtout en Suède, oij il y a sur ce genre sacré une vaste littérature. Il n'y a pas jusqu'au comédien Hostrup qui n'ait été prêtre et jusqu'au romancier juif Goldschmidt qui n'ait dû au moins affecter d'être chrétien.
(( Il y a quelque temps, dit M. Brandes dans une superbe Étude psychologique sur Tegner, les rapports entre l'Eglise et l'Etat étaient encore si intimes, on pourrait dire si naïfs qu'on était prêtre par cela seul qu'on était professeur, et que Vavancement régidier et naturel d'un savant botaniste^ helléniste ou historien était l'épiscopat. C'est une
économie politique qui rappelle d'une manière frappante, l'économie domestique de Harpagon.
(( Le professeur de l'université de Lund (Tegner) dont la chaire d'helléniste faisait place le dimanche à la chaire de prédicateur, était une espèce de Maître Jacques avec le surplis et la chape, cachés sous la toge doctorale ; il pouvait demander à l'État comme l'illustre cuisinier de Molière à son maître : avec votre permission, est-ce au professeur ou au prêtre que vous avez affaire ? »
Il est clair que dans un pareil milieu, la philosophie ne pouvait naître que fort tard, si même jamais. L'art lui-même devait se transformer et servir la religion et la morale ; le climat devait d'ailleurs contribuer à en arrêter le développement. Si, en effet, il est vrai, comme le prétend Herbert Spencer que l'art ne peut naître que d'un excès, d'un surplus de forces qui ne trouvent pas ailleurs leur emploi — et l'histoire des grands siècles artistiques, des répubhques italiennes, de la Renaissance, semble confirmer cette hypothèse — , s'il est vrai que l'art n'est jainais que le produit, la
floraison de la paix et de la prospérité matérielle, il ne pouvait évidemment se développer dans un pays où la lutte pour la vie absorbe toutes les énergies.
Pour donner une idée de l'état intellectuel et moral qui est résulté de la situation religieuse en Scandinavie, il suffirait de tracer quelques portraits en pied, des principaux écrivains du Nord. Il ne serait même pas nécessaire de prendre ni les plus originaux ni les plus caractéristiques.
Voici, par exemple, un poète suédois, lamentable exemple d'une superbe intelligence et d'un grand cœur brisés par le milieu. Quoique païen et professeur de littérature païenne, les circonstances le font prêtre, parce qu'un savant professeur de grec sortait tout naturellement du clergé. A l'âge de 40 ans, il donne à la Suède sa première épopée nationale. En récompense il reçoit... on croira peut-être une couronne de lauriers. Mieux que ça ! — Un fauteuil d'académicien 7
Mieux encore!.... En récompense il reçoit un évêché.
Or, il se fait que cet évêque était un poète amoureux et que, entre deux homélies dignes de saint Jean Ghrysostome, il composait des poésies erotiques dignes de Pétrarque. Mais voici les conséquenses d'une pareille situation. Un mariage malheureux, un amour plus malheureux encore, le conflit entre sa nature de poète et de libre-penseur, et ses devoirs d'évêque troublèrent sa raison. Il mourut dans une maison de santé. Cet évêque libre-penseur (*), dont les biographies officielles et classiques font un modèle de toutes les vertus théologales, alors qu'il était, ce qui valait peut-être autant, un modèle de la plupart des vertus humaines, s'appelle Esaias Tegner, le poète national de la Suède.
Un autre, PaUidan-Muller, non plus évêque, mais fils
(*) Cf. Tegrier. Sanlade Skrifier, t. II, son fameux discours lors delà célébration du 3^ centenaire de la Réforme.
d'évéque, ce qui revient presque au même, est, lui aussi, à la fois théologien et poète. Il débute par d'adorables pastiches grecs (Amour et Psychéy La Danseuse). Pessimiste et idéaliste, il écrit ensuite l'épopée morale de l'humanité : Adam Homo, l'œuvre la plus puissante de la littérature Scandinave. Puis enfin, entraîné de plus en plus par la théologie et le mysticisme, il finit sa carrière poétique par la poésie du renoncement et de l'ascétisme (A'«/am/s, Ahasvérus).
Entre ces deux poètes, plaçons un philosophe, plus original encore : penseur profond et dialecticien incomparable quand le rationalisme théologique ne l'étend pas sur son lit de Procuste.
C'est un petit homme, maigre et effilé, dont l'éducation est faite par un père épicier, qui est en même temps piétiste et fantasque.
Génie idéaliste, condamné à vivre dans une ville de marchands (Copenhague), imagination brillante emprisonnée dans les abstractions et les subtilités d'un luthéranisme rabougri (*), il passe une vie de solitaire et d'hypocondre à combattre l'art et la science au profit de la religion, mais se trouve être, malgré lui, artiste merveilleux quand il oppose la Vénus de l'artiste au squelette et à la tête de mort du théologien. Mais soudain vers la fin de sa vie, il se produit en lui un revirement subit et il brûle ce qu'il a adoré jusque-là. Alors il démasque le christianisme officiel, le christianisme en masse, dans des Provinciales virulentes qui font de lui un émule de Pascal et de Lamennais, génies auxquels il ressemble d'ailleurs par tant de côtés. Cet homme, qui dans l'espace de vingt ans, écrivit une vaste bibliothèque, mourut dans un hôpital ; on ne sait si c'est de démence ou d'épuisement. Tel fut Sôren Kjerkegaard, l'éducateur de la pensée Scandinave.
(') Une espèce d'hégélianisme théologique ! Il faut lire de KJerkegaard son magnifique Journal d'un séducteur et son Symposiou.
On comprend quelle résiritance tenace l'orthodoxie devait opposer à l'introduction des idées européennes. Encore ne pouvait-elle en empêcher la contrebande. Puis, quelque épaisse que fût la muraille de Chine élevée par les mandarins luthériens, encore ne pouvaient-ils en empêcher la lente infiltration, que n'arrêtaient ni les endiguements, ni la censure. On comprend aussi ce qu'il fallut d'audace aux novateurs et de désintéressement et de sacrifices, pour mener à bonne fm la révolution intellectuelle de la Scandinavie Ç).
Un illustre écrivain danois, dont le nom s'impose à nous à chaque page et qui a, plus que tout autre, contribué à entraîner son pays dans le courant de l'intelligence européenne, nous écrivait naguère avec amertume : « La tâche du penseur est bien rude au Nord. Sa vie est une vie de lutteur et d'athlète. Les idées de l'Occident ont à disputer pouce par pouce le terrain aux idées surannées d'un autre âge. C'est pour avoir osé faire connaître les théories des Taine et des Stuart Mill que nous sommes honni et haï dans le Nord. » (Der ferngehasste Mann in Norden.)
Voilà le milieu qui a produit Ibsen. Voilà la compression qui a pesé sur le poète-Berserkir. Mais l'individualisme, chez lui, ne s'est pas borné à des velléités de révolte, à des tempêtes sous un crâne. Pendant toute sa jeunesse il ne fit qu'accumuler des haines et des forces, à faire de son cerveau une vaste pile chargée d'électricité négative, en face d'une société chargée d'électricité contraire. Un jour vint
où les deux électricités furent mises en contact Nous
savons ce que fut l'explosion.
Et voyez, comme par le milieu, le génie et l'œuvre
(') Voir sur la lutte contre l'orthodoxie danoise les premiers ouvrages de Brandes : Dualismen i vor nyesie Philosophie^ et Forklaring og Forsvar.
d'Ibsen s'éclairent d'un jour nouveau. Comprend-on maintenant cet esprit de révolte, cette rage de lutte et de sacrifice ? Comprend-on maintenant que l'art n'a pu être pour lui un jeu, qu'il n'a pu être pour lui un but, mais qu'il a dû être un moyen, un instrument de propagande au service de la morale. Et tous ces personnages, ce pasteur Manders, ce recteur Kroll, comme ils deviennent bien vivants pour nous, maintenant que nous connaissons leurs conditions de vie, leur entourage, leurs idées !
Et voilà pourquoi Ibsen est toujours resté norwégien ; il est resté norwégien par son individualisme et par ses tendances ; il est surtout resté norwégien par l'idée religieuse, qui l'étreint et l'obsède, même quand il la combat. Malgré son exil volontaire, malgré sa tournure d'esprit cosmopolite, il a gardé un fonds de provincialisme dont il ne s'est jamais affranchi. Il a eu beau s'enfuir de sa patrie, en Italie, à Suez, à Dresde et à Munich ; l'ombre de la Norwège l'a partout suivi ; il se rattache toujours à sa vieille mère par ce cordon ombilical. Même dans ses comédies cosmopolites et sociales, comme Empereur et Galiléen, les Soutie^is de la Société, Nora, il a les regards détournés sur la Société norwégienne et rompt une lance contre les préjugés mesquins de telle petite ville des Fjords où il a passé sa jeunesse.
Mais ce que le climat et le miheu social mettent surtout en lumière chez Ibsen, c'est sa conception sévère de la vie et le pessimisme moral qui en sont la résultante.
Et, de fait, ce pessimisme qui est le sien n'est pas un pessimisme de résignation ou de désespoir comme celui de Flaubert ou de SuUy-Prudhomme, encore moins le pessimisme métaphysique de Hartmann ou le nirvanisme de Schopenhauer. Non, le pessimisme du dramaturge norwégien est exclusivement moral.
Pour un philosophe comme Hartmann, la vie à priori est mauvaise; c'est un triste rêve, une illusion en trois stades, et, ce qui est pire, même dans le meilleur des mondes possibles , dans le monde de Leibnitz et dans celui de Candide, la vie serait encore mauvaise.
Pour Ibsen, au contraire, la société est pervertie, mais elle peut, elle doit être réformée. Nous ne sommes pas les dupes, nous sommes les dupeurs : L'un décrète en métaphysicien, l'autre prêche en moraliste. Chez le poète norwégien, la conception de la vie si sombre ne fait que cacher un optimisme absolu ; et s'il est misanthrope, s'il hait les hommes de la réalité, c'est parce qu'il aime trop et qu'il cherche trop avec la lanterne de Diogène l'homme de son idéal.
Sans doute, le point de vue d'Ibsen est exclusif, mais au moins, il n'est pas faux. Il ne voit pas le monde à travers un miroir concave ou convexe qui déforme les objets, comme Zola, par exemple, à qui on Ta, bien à tort, comparé; il le voit tout simplement à travers des verres noircis, qui donnent à toutes choses une teinte uniformément sombre. Au surplus, sa vue n'est pas plus exclusive que celle d'un Claude Lorrain ou d'un Bjôrnson qui ne voient que les paysages ensoleillés.
Qu'il s'agisse par exemple, pour le lecteur, de se faire une idée de la Norwège! Lira-t-il Bjôrnson? Ses gracieuses nouvelles de paysans lui peindront une nature idyllique, des vallons qui nourrissent une population heureuse, un Fjord calme sillonné par des Yachts. — Lira-t-il Ibsen? Ce ne sont que précipices béants, avalanches dévastatrices, Fjords en fureur! (Brand.)
Qui a raison et qui a tort ? Ni l'un ni l'autre, ou, plutôt, l'un et l'autre ; mais c'est au lecteur perspicace de corroborer les peintures riantes du premier par les tableaux sombres du second.
D'ailleurs combien n'a-t-on pas abusé de nos jours de ces mots qui n'ont qu'une signification purement relative ! On nous dit, par exemple, que Çarlyle et Tolstoï sont des pessinîistes; mais nous pourrions répondre avec autant et plus de raison qu'ils ne sont pessimistes que par un optimisme trop radical. Ils ont une idée tellement haute de l'humanité, ils la rêvent tellement parfaite qu'ils ne voient dans la société, existante que misère et que corruption. S'ils n'étaient pas optimistes, s'ils n'avaient pas foi dans le progrès, s'évertueraient-ils encore à réformer et à améliorer la condition de l'humanité ? Au contraire, ils se croiseraient les bras et tâcheraient de perdre la conscience de leur misère soit à regarder leur nombril comme les faquirs, soit à marmotter comme les boudhistes, jusqu'à l'hébétement, la syllabe tom.
A une époque de prospérité matérielle comme la nôtre, on n'est que trop tenté de se reposer dans la jouissance présente et parfois dans le matérialisme le plus brutal. C'est alors qu'ont à intervenir des pessimistes comme Tolstoï, comme Carlyle et comme Ibsen, fondateurs de sectes ou réformateurs de la Société. C'est à eux que s'adresse le mot de l'Evangile : a Ils sont le sel de la terre ; si le sel s'affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur?»
Et qu'importe, dès lors, que le sel soit un peu aigre ?
Voilà l'abîme qui sépare le pessimisme d'Ibsen de ce pessimisme, fin de siècle, affiché solennellement par la jeunesse décadente qui, à la suite de Baudelaire et de Bourget, maudit la vie au nom de ses vingt ans. L'un est l'indice d'un peuple jeune ou qui se rajeunit, l'autre est un signe de décadence. L'optimisme est un devoir ; le pessimisme est un droit, qui ne s'acquiert que par l'expérience de la vie. Pas de droit sans devoir. La jeunesse n'a pas le droit d'être pessimiste.
CONXLUSION.
Nous voici arrivé à la tin de notre étude et nous craignons fort que le lecteur n'en soit encore plus heureux que nous.
En supposant même — ce qui n'est guère assuré — qu'il y en ait un seul qui nous soit resté fidèle jusqu'au bout, celui-là doit se trouver bien rassasié et bien saturé d'admiration pour le dramaturge norwégien ; et comme rien n'est plus fatigant qu'une admiration prolongée et que la satiété dégénère vite en dégoût, nous pourrions parfaitement avoir manqué notre but, en voulant le dépasser.
Et même, nous l'entendons dire d'ici, en ricanant, à ce lecteur hypothétique : « Grands Dieux ! Voilà bien de la rhétorique et voilà bien des brevets d'immortalité décernés à bien des œuvres, comme si cela se décernait tous les jours, l'immortalité! Quoi! Et tout cela pour un norwégien, pour un hyperboréen, presque un lapon, qui, hier encore, nous était inconnu. »
Et peut-être ce lecteur n'aurait-il pas si tort ! Il nous aurait même accusé, pour se venger de l'ennui que nous lui avons causé, d'avoir pratiqué l'idolâtrie ou du moins le Culte d'un héros, que nous n'eussions pas eu le droit de protester. Car enfin, c'est bien cela que nous avons fait ! Nous avons fait ce que fait à Rome l'avocat tl'un saint qu'il s'agit de canoniser. Nous aussi nous avons prêché pour un saint nouveau. Nous avons jugé qu'Ibsen méritait mieux qu'une
chapelle glacée, peu chômée, au fond de la Norwège et qu'il avait sa place indiquée, et une place d'honneur, dans le Panthéon de la littérature universelle et catholique. C'est ce qui explique que notre étude ressemble autant à un plaidoyer qu'au travail d'un critique.
Certes, si nous avions eu à nous adresser à un pubUc allemand, par qui Ibsen, germain lui aussi, est apprécié et connu à régal d'un écrivain national et presque d'un classique, nous aurions pu solennellement exhiber notre trousseau de scalpels et de bistouris (en supposant que nous en ayons un), nous aurions fouillé, disséqué, taillé dans la chair vive, ce qui aurait été plus utile et plus fécond et, en outre, plus amusant que de se prosterner en admiration devant la statue d'un génie, s'appelât-il même Ibsen ; car, quoi qu'on en dise, nous aimons mieux l'hypercritique d'un Zoïle que l'enthousiasme excessif d'un Aristarque.
Malheureusement, comme il ne s'agissait pas seulement d'expliquer et de critiquer une œuvre, mais de la faire connaître et même simplement de la présenter et de l'introduire, nous avons bien dû accepter une situation qui nous était imposée et nous avons mis toute la chaleur d'un avocat là où il aurait fallu tout le sangfroid d'un analyste.
Et puisque plaidoyer il y a, qu'on nous permette d'en donner les conclusions, conclusions toutes personnelles et que nous ne voudrions imposer à personne comme vérité :
Nous croyons qu'Ibsen est de loin la figure la plus imposante de la littérature contemporaine et que le temps qui brisera tant d'idoles aujourd'hui adorées et qui respectera si peu de gloires aujourd'hui encensées, ne fera que l'exhausser sur son piédestal.
Les génies supérieurs portent au front un signe maçonnique qui n'est reconnu que par quelques initiés et qui pour tous les autres reste scellé d'un triple sceau. Le nom de
Shahespeare, le sieur Gilles, comme l'appelait encore Voltaire, n'a commencé d'être vénérable et vénéré que deux cents ans après sa mort. Les œuvres de pareils hommes ressemblent à ces étoiles perdues dans les espaces vertigineux de l'infini et dont la lumière met des siècles pour arriver jusqu'à nous.
Il en sera ainsi, osons le dire, de Brand, de Peer Gynt et des Prétendants à la Couro)i)}e. Et c'est peut-être parce que ces chefs-d'œu\Te seuls peuvent nous donner toute la mesure du génie d'Ibsen que leur temps n'est pas encore venu et que leur rayonnement n'a pas encore dépassé l'horizon germanique, alors que des œuvres bien moins puissantes, comme le Canard sauvage, sont arrivées déjà à une vogue européenne.
Nous avons trouvé la personnalité qui se dégage de son œuvre aussi grande que l'artiste qui Ta créée. Et cette œuvre vaut autant comme source de jouissances artistiques (objet de la critique esthétique) que comme le signe et l'indice d'une race et comme document psychologique {objet de la c) itique scientifique).
Nous sommes persuadé que celui qui veut se donner la peine de le comprendre et de le situer dans son milieu — et cette peine, avouons-le, est réelle et n'est pas peu de chose — que celui qui voudra se frayer à coups de cognée un sentier au travers de son théâtre qui ne semble au premier aspect qu'une immense forêt vierge ; nous sommes persuadé que celui-là en sortira enrichi d'émotions artistiques nouvelles et non encore éprouvées jusque là, et surtout enrichi de nouvelles idées et de nouvelles convictions.
A une époque de déterminisme scientifique, Ibsen a maintenu haut et ferme le drapeau de la liberté : à une époque de socialisme d'Etat, il a été individualiste jusqu'à l'outrance. Par là il a renouvelé l'art théâtral en le retrempant aux
sources mêmes de Tâme et de la conscience ; par là, il est devenu une force morale. Il a eu peu d'idées et peut-être même les pourrait-on ramener à une seule. Mais, dans cette idée, il a mis tout son cœur, tout son génie et toute sa vie. Et grâce à cette idée il n'aura pas seulement exercé une influence incalculable sur la littérature, mais il aura tracé un sillon profond dans la pensée contemporaine.
C'est assez, pensons-nous, pour l'ambition d'un grand homme et pour la gloire d'un grand écrivain et c'est assez pour que l'homme et l'écrivain passent à la postérité.