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CHAPITRE III

Séjour a Paris (i 625- 1645).

Relations littéraires et mondaines.

Une grande amitié.

[Les références justificatives manquent presque entièrement pour ce chapitre ; l'auteur n'en avait porté que quelques-unes sur les premières pages de sa rédaction. — La principale source de renseignements dont il ait été fait usage est, comme on le dira plus loin, le recueil des lettres inédites de Henry Arnauld au président de Barillon.]

Pendant vingt années, Henry Arnauld vivra obscurément, rue de la Verrerie, dans le vieil hôtel familial. Malgré les espérances que ses débuts diplomatiques pouvaient faire concevoir, il n'est plus qu'un oisif qui cherche dans la société un divertissement à ses soucis et un remède pour son désoeuvrement forcé. Ses protecteurs avaient disparu ou vu pâlir leur étoile. Richelieu, maître souverain, n'aimait pas les Arnauld. Par condescendance, il le fit maintenir abusivement sur l'état des pensions d'Italie pendant plusieurs années après son retour en France. Le 3i décembre 1627, l'abbé donna quittance d'une somme de dixhuit cents livres qu'il touchait encore à ce titrée

Inutile à la chose publique, la vie du jeune abbé de

I. Quittance sur parchemin, signée Arnauld de Trye, donnée à Paul Ardier, trésorier de l'épargne du roi, d'une somme de 1,800 livres « à nous ordonnée par S. M. pour la pention et gratiffication qu'il

Saint-Nicolas fut précieuse aux particuliers. L'un de ses plus chers et plus fidèles amis fut Jean Chapelain. S'il n'y avait un plaisir un peu suranné à réviser le procès des victimes de Boileau, on serait tenté d'accorder une pleine réparation au bon bourgeois de Paris, aimable et lettré. Malgré ses mauvais vers et sa plaisante perruque, le pauvre Piicelain fut apprécié par un large cercle d'hommes distingués. Henry Arnauld ne se bornait pas à faire plusieurs fois le mois le court trajet qui conduisait de Saint-Merry à la rue des Ménétriers ou à la rue des Cinq-Diamants^; dans une significative hyperbole, Chapelain disait à Montausier : « M. l'abbé de Saint-Nicolas m'escrit trois fois le jour et tire autant de fois des responses^! » Les deux amis descendaient parfois du Parnasse pour se mêler ensemble aux soucis de la vie quotidienne. Chapelain appartenait au monde de la basoche; ses relations de famille le conduisaient plutôt auprès des procureurs que chez les présidents ou les conseillers. Henry Arnauld avait des amis et des parents au Parlement, et le poète le charge parfois de solliciter les grands pour le règlement de ses affaires domestiques.

Arnauld présentait un jour le placet du notaire au Châtelet Faroard, beau-frère de Chapelain, au président Le Féron; puis les deux amis continuaient leurs longues con-

plaist au Roy nous donner durant la présente année xvjc vingt-sept, employée en Testât des pentions d'Italie » (collection de M. La Caille).

1. Sur les différentes habitations de Chapelain, cf. Georges Collas, Jean Chapelain, p. 44. Il est aisé de voir sur le plan de Gomboust que ses demeures successives étaient toutes voisines de celles des Arnauld. Chapelain fut baptisé à Saint-Merry deux ans avant Henry Arnauld (G. Collas, p. i).

2. Lettres de Chapelain, éd. Tamizey de Larroque. En se référant à la table des deux volumes de lettres, on pourra voir que H. Arnauld y est sans cesse cité.

versations : le Cid en faisait les frais; ou bien l'abbé diplomate apportait les dernières lettres reçues de Rome, tandis que Chapelain lui montrait, à son « extraordinaire satisfaction », certains narrés « amples et inédits » des prises d'Eperlecques et de Ruminghem et du « mémorable combat d'Hennuin ».

Mais les carrosses se bousculaient rue des Cinq-Diamants lorsque le bruit avait couru que M. de Saint-Nicolas y apporterait un paquet d'épreuves des prochaines Histoires de Bentivoglio. Car le puissant cardinal continuait à protéger au delà des monts son fidèle secrétaire. Il le mettait en valeur, dans l'illustre maison qui abrita l'Académie naissante, en gardant avec lui « un commerce fort régulier de lettres », où sa plume élégante abordait tour à tour les sujets les plus variés. Mieux encore son ami était chargé, comme on dirait aujourd'hui, de « lancer » l'éloquente autobiographie, toute scintillante de maximes et d'un tour fort ingénieux, qu'il publiait à Cologne sous le titre : Délie guerre di Fiandra.

Sa longue nonciature à Paris était trop récente, les événements qu'il racontait d'un intérêt trop actuel pour que l'apparition des huit premiers livres de son œuvre, en i632, ne fût pas une manière d'événement ^ Les politiques s'y passionnèrent; car les rivalités franco-espagnoles étaient toujours si vives que les jugements de l'auteur, sous leur sérénité apparente, se mêlaient d'une sourde passion. Les littérateurs furent séduits par les pointes et la rhétorique

I. L'ouvrage Délie guerre di Fiandra se composait de trois parties divisées chacune en plusieurs livres. A mesure que l'une d'entre elles était achevée, le cardinal la donnait à l'impression. La première partie seule eut la fortune de deux éditions différentes, la première en huit livres (i632), la seconde en dix livres (i633). La deuxième partie, en six livres, parut en i636, et la troisième en 1639, en huit livres.

de ce style abondant; ils dressèrent d'habiles parallèles avec les mémoires du jésuite F'amiano Strada. Le cardinal n'eut pas toujours le dessus. Chapelain exprima des réserves sur les Guerres de Flandre; il les énuméra, d'ailleurs très courtoisement, dans une longue lettre rendue publique qui tomba sous les yeux du cardinal de Richelieu. Elle servit d'aliment à la dispute bien connue qui mit aux prises Chapelain, Boisrobert et Richelieu, sur le degré d'impartialité nécessaire à l'historien. Chapelain reproche à l'annaliste des batailles flamandes de ne pas apprécier assez ouvertement les événements. Ainsi, il tombe lourdement, sans y prendre garde, dans le piège tendu. Un esprit plus délié aurait saisi, de prime abord, que le gros livre n'était qu'un moyen de parvenir. Certes, Bentivoglio était amoureux de la gloire littéraire; mais il cherchait, avant toutes choses, à flatter l'Espagne, sans indisposer la France. En appréciant des dissentiments presque contemporains, i! encourait l'opposition de l'une ou de l'autre des couronnes au prochain conclave. Hasarder la tiare pour défendre les théories de Tite-Live ou celles de Lucien eût été un jeu dangereux et puéril.

Son sentiment paraît dans une réponse inédite qu'il fit aux critiques de Jean Chapelain et dont Henry Arnauld fut le destinataire. Les Barberini en ont conservé une copie dans leur bibliothèque. Le ton en est cavalier, âpre et nuancé de superbe mépris. Le cardinal se moque bien des autres historiens qu'on lui oppose. L'un parle comme un tisserand florentin; mieux encore, tel autre prend ses modèles dans le patois des marchands d'Anvers. Peu lui chaut, d'ailleurs, qu'un censeur s'acharne h son ouvrage. Les louanges elles-mêmes qui lui sont adressées, en guise de réparation, lui déplaisent, malgré leur hyperbole. Bourdonnement et piqûres maladroites le laissent indifférent. Dans vos harangues, écrit Chapelain, « le génie de Tacite

paroist tout entier ». Non, rétorque Bentivoglio, Tacite est rugueux et plein de ténèbres, tandis que mon style, — suivant le jugement commun, — est lumineux, éclatant et aisé. Pour ne pas s'abaisser à une discussion, Bentivoglio dit à Arnauld, en terminant : « Mon cher abbé, je voudrais que ma lettre restât entre vous et votre frère, notre M. d'Andilly. »

Henry Arnauld n'en fit rien; il montra la lettre à Chapelain. Son indiscrétion s'explique par le plaisir qu'il ressentait à prouver une fois de plus la confiance mise en lui par le seigneur-cardinal, et aussi pour fournir à son ami le moyen d'une honnête rétractation.

La négociation n'échoua pas. L'amour-propre de Pucelain n'était guère chatouilleux. Il ne sembla pas offusqué par le ton dédaigneux dont on usait avec lui. Sans doute fatigué de se voir mêlé à une affaire où il choquait les idées littéraires du cardinal-ministre et celles du pape de demain, il chercha une bonne occasion de battre en retraite. Il la trouva, l'année suivante, lors de la réédition, augmentée, des Guerres de Flandre. Vaille que vaille, les modifications faites couvraient sa retraite. Son amende honorable fut naïve et cordiale. Il ne manque pas de flatter Henry Arnauld en avouant que son renversement d'opinion est dû aux bons et solides arguments qu'il lui a dénombrés. « J'avois toujours ouy dire que les secondes pensées estoient les meilleures et j'ay cette fois épreuve que les secondes lectures corrigent fort à propos les premières... Je me sens forcé de vous reconnoître ingénument que ma plume, selon son habitude, fut trop légère la première fois. » Il se divertit en accumulant des excuses démesurées sur une masse extravagante de citations antiques. Sa figure s'illumina sans doute d'un sourire narquois lorsqu'il compara l'œuvre de son contradicteur « au pré de Sénèque, où chacun peut trouver de quoy se satis-

faire, le bœuf y trouvant de l'herbe, le chien du gibier, la cigogne des lésars ».

Henry Arnauld s'empressa d'envoyer cette pompeuse rétractation au cardinal, qui l'en remercia avec une entière reconnaissance. Il lui accordait donc, du même coup, un large pardon pour sa vénielle indiscrétion.

Chapelain formulait une étrange loi de critique littéraire en affirmant à l'abbé de Saint-Nicolas que « l'homme n'avoit point de chant plus naturel que celuy de la palinodie ». Sa haine pour la politique espagnole le poussait à des excès belliqueux où sa pauvre stratégie était mise en déroute. Il répétera ingénument à Henry Arnauld, lors de la querelle du Cid : « C'est sans doute une vengeance que la fortune d'Espagne prend de moy, me mettant sur les bras le plus grand de ses braves, à cause de la juste aversion que j'ay pour cette nation de tout temps. »

Bentivoglio avait précédé Rodrigue! Si l'abbé n'entendit plus, à partir de ce jour, aucune voix discordante sur son bon maître. Chapelain épancha dans d'autres oreilles sa rancune vivace. « Grand homme, cardinal immortel », écrit-il avec componction aux Arnauld; mais à Balzac : « La prétention au souverain pontificat est sa marote, et c'est pour cela principalement qu'il a prévariqué dans son histoire, croyant que les Espagnols seuls lui pouvoient mettre le regno sur la teste. »

Chapelain ne se montra pas un Alceste bien intransigeant. Mais ses multiples détours deviennent candeur et effusion de cœur devant les déguisements raffinés de Balzac. Henry Arnauld lui expédia tour à tour, dans sa retraite poitevine, les volumes de Bentivoglio. Le grand écrivain y trouva l'occasion charmante de dédier quelques strophes latines ou une épître savante à un prince puissant et lettré. L'ermite de la Charente témoigna sa reconnaissance à l'abbé en lui écrivant des lettres gracieuses et en mettant

son influence au service du cardinal. Balzac ayant réussi à apaiser certains critiques excités contre le cardinal, Henry Arnauld le remercia des démarches qu'il avait faites sur sa demande. Balzac s'indigne de cet enthousiasme excessif. Ne serait-ce pas « la dernière marque de barbarie » que de ne prendre aucune part aux intérêts d'un homme illustre? Il le dépouille en imagination de sa pourpre et il proclame que ses sublimes vertus le rendraient « très illustre avec un chapeau noir ». La vie rude et rustique des champs exige un bain quotidien d'ambroisie. Il se « purifie » en compagnie des grâces opulentes qui ornent les discours du grand prélat. « Je ne vis jamais dans un stile si sobre et si chaste tant d'embonpoint. » Il faillit même mourir d'émotion lorsqu'il reçut le second volume des Guerres de Flandre au nom de l'auteur et des mains de l'abbé de Saint-Nicolas. Par charité, « vous me deviez celer cette charge très expresse que vous avez eue de M. le Gardmal ». Gomment exprimer son impérissable gratitude? La tâche est impossible; il verra toujours qu' « avec un hameçon d'or, il n'a pesché que de l'herbe ».

Henry Arnauld ne resta pas en retard de bons procédés avec son illustre correspondant qui lui trouvait « un mérite extraordinaire ». Il lui offrit même un rare exemplaire des œuvres oratoires de Jérôme de Narni. Les termes obligeants dont il accompagna son présent touchèrent plus Balzac que le présent lui-même : « Je les compte pour une autre libéralité encore plus vostre que la première. Ils me font ressouvenir avec plaisir des premiers charmes que vous employastes pour gagner mon cœur; et parmi les éclairs et les tonnerres du prédicateur apostolique, il me semble de revoir la douceur et la sérénité de vostre visage. Je suis privé d'une infinité de biens, estant éloigné de celuy de vostre présence. »

Balzac est-il sincère? Suivant la qualité de ses interlocu-

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teurs, il traite tour à tour de pure merveille ou de galimatias le même chapitre du même ouvrage. Au moment même où il couvre Bentivoglio de fleurs, devam d'autres personnes il juge son histoire avec les termes dont un moderne se servirait en avouant le mortel ennui qu'elle lui a causé. Les récits de bataille sont fastidieux; « le rugissement perpétuel de ces lions n'est pas une musique qui me soit fort agréable. Les renards, les singes et les autres animaux plus fins que farouches me feroient bien mieux passer le temps avec leurs sauts et leurs gambades. Les marionnettes même ont leur usage dans la république ». C'est donc au milieu de ce charivari de foire et de ménagerie qu'il aurait voulu voir l'homme qu'il louait, ailleurs, comme « la plus éloquente bouche de l'Italie ».

En même temps que du cardinal, se gausse-t-il de l'ancien secrétaire avec des hâbleries pareilles? Une indulgence naturelle pour notre héros nous porterait à croire que « la douceur et la sérénité de son visage » furent fidèlement dépeintes par le grand écrivain. Laissons de côté quelques périodes trop enjolivées. Il restera toujours que Balzac a sincèrement apprécié ce je-une confrère en lettres qui n'écrivait pas de livres. Il avait très grande confiance en ses avis. En écrivant à son vieil ami Chapelain, qu'il n'avait pour l'heure aucun intérêt à tromper, il louera Henry Arnauld en le qualifiant de « juge très avisé et très intègre de nos œuvres, qui possède au suprême degré, comme disent ks maîtres, la faculté de juger ».

Henry Arnauld ne fut pas seulement estimé comme ami professionnel d'un grand homme, mais il fut aimé pour lui-même, pour son goût affiné, dont Balzac et Chapelain faisaient grand cas; souvent il figura en bonne place dans

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la liste de leurs relations. Le jour où Chapelain voulut entrer en rapports avec Costar, il se recommanda de Voiture et de l'abbé de Saint-Nicolas. Lorsque la vie de Costar sera mieux connue, on verra sans nul doute que l'abbé y fut souvent mêlé. Il est même à croire que Henry Arnauld fit honte au gros archidiacre du Mans des vices qu'il étalait non sans impudence. « Il n'y a pas un homme sous le ciel, écrit Costar, que j'honnore, que j'estime et que j'aime plus que vous. » — Et il incline sa trogne rabelaisienne sous les douces réprimandes de notre abbé : « Je n'ay jamais vu de vertu plus sociable et plus aimable que la vostre, qui se sentist moins de nos infirmitez et de nos foiblesses et qui seust mieux s'y accommoder. Vous haïssez les vices, sans haïr les hommes, et, quoique vous ne vous pardonniez rien, vous estes indulgent à nos fautes, comme si vous aviez besoin que l'on vous fist grâce. Vostre vie est austère, mais elle n'a des épines que pour vous seul; et, pour tout dire en un mot, vous ne reprenez personne et vous réformez tout le monde. »

Il fit donc vibrer tour à tour toutes les cordes dans le cœur des gens de lettres. Celui de Conrart ne resta pas davantage insensible à ses grandes qualités. Sans conteste, Henry Arnauld conquit ses lettres de naturalité dans la république des lettres.

Que n'alla-t-il plus avant? Il suivit l'Académie naissante dans toutes ses pérégrinations. Cette nouvelle île de Délos tiottait au Marais, des Cinq-Diamants de Chapelain aux Vieilles-Etuves de Conrart, tout autour de la maison des Arnauld. Dans la « société des esprits », où il aimait tant à causer « de toute sorte de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles lettres », sa place était bien marquée. Ni lui ni son frère d'Andilly ne furent jamais académiciens : ils craignaient trop le cardinal, protecteur de l'île symbolique, auquel ils faisaient une sourde opposition.

Henry Arnauld était assez éclectique et assez prudent pour fréquenter la cour littéraire du ministre, dont il recevait cependant bien peu de caresses. Mais il contemplait, avec une amertume trop passionnée, l'une des plus nobles et des plus touchantes victimes de la raison d'Etat pour ne pas être douloureusement choqué par les côtés bas et injustes d'une grande œuvre.

Bien qu'il ait rapporté de l'Italie, nous dit-on, beaucoup de tiegme et une certaine roideur, il faudrait être aveugle pour nier que son cœur ne se soit pas intéressé passionnément à l'immense infortune dont il fut témoin. Il apprit à cette dure école que l'amitié véritable est faite souvent de plus de douleurs que de joies. La figure un peu indistincte de Henry Arnauld s'éclaire d'une pure lumière auprès de Jean-Jacques Barillon, président au Parlement de Paris, l'un des hommes sur lesquels la colère de Richelieu et celle de Mazarin s'acharnèrent le plus cruellement.

Comme les Pascal et les Arnauld, il est issu des Alpes arvernes; comme eux, il a pris dans Paris de solides et de fécondes racines. Par sa propre famille, établie depuis deux générations au Parlement et dans la maîtrise des comptes, par ses alliances avec les Danès et les Mesmes, qui lui donnaient d'utiles parentés, Jean-Jacques se trouvait chargé d'un fructueux héritage, qu'il accrut par sa probité et sa science juridique. Président en la première chambre des Enquêtes, — les remuantes Enquêtes, — il est doué, plus qu'aucun autre, de cette intégrité farouche et altière à laquelle se heurta la volonté des ministres. Guy Patin le compte « ex ultimis Gallorum ». Cette antique fierté française s'unit chez lui aux plus souriantes vertus de famille et de société.

Sa carrière présente une singulière alternative d'exils et de rentrées en grâce. Richelieu, qui n'aimait pas les hommes de cette trempe, voulut mater une volonté rigide

à laquelle les épreuves donnaient une hauteur plus obstinée. Il personnifie l'indépendance jalouse et parfois agressive qui animait les Enquêtes non seulement en face du cardinal, mais contre les autres chambres de la même Compagnie. Pour renverser le ministre, qu'il jugeait fatal à la France, il ne craignit pas d'employer des moyens factieux. Comme tant d'autres, il subit la séduction étrange, incompréhensible à distance, de Gaston d'Orléans, avec lequel il eut des entretiens suspects qui lui valurent, en i63i, un exil à Clermont-Ferrand. Quelques années plus tard, il mena le mouvement des Enquêtes contre la création de nouvelles charges, que la vénalité rendait profitables au Trésor, mais qui équivalaient, pour les propriétaires d'offices, à une spoliation partielle. « Considérez, dit le chancelier Séguier aux Enquêtes, qui vous estes et qui est le Roy; quelle disproportion il y a entre sa condition et la vostre; vous n'avez d'autre autorité que celle qu'il vous a donnée. » La théorie contraire, que Barillon professa toute sa vie, lui fut fatale; il paya à nouveau son erreur par un exil à Saumur en i636. Rappelé peu après, il eut aussitôt la généreuse témérité de s'associer aux réclamations des rentiers de l'Hôtel-de-Ville, dont les titres étaient alors payés par la Bastille. Une lettre de cachet, du 28 mars i638, le relégua au château de Tours.

Les exils précédents avaient été relativement bénins et brefs; celui-là fut cruel et prolongé. Dès son arrivée à Tours, on le mit en sûreté dans la forteresse; le gouvernement le fit transférer ensuite comme prisonnier d'État au château d'Amboise. La mort de Louis XIII le délivra. A peine sur le pavé de Paris, il se mit avec les Importants. Ce fut alors l'incarcération dans les Alpes et la mort.

Pour un homme de tempérament actif et sanguin comme lui, cette inaction obUgatoire équivalait à un supplice raffiné. Il était soutenu par l'énergie peu commune que

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reflètent ses beaux traits réguliers et son clair regard sous le crayon de Dumoustier. Rien n'autorise à croire qu'il fut traître à la patrie. Il resta sujet féal de son roi, que sa conscience lui ordonnait de réprimander, au risque de désobéir à un édit formel, comme celui de 1641 . A d'autres époques, il aurait été écouté; mais Richelieu avait résolu d'anéantir tout ensemble les ferments de discorde qui rongeaient le royaume et les hommes qui faisaient échec à sa politique personnelle. Barillon s'entêta. Il se crut chargé d'une mission supérieure qu'il devait accomplir jusqu'au martyre. Il mourut, en pleine sérénité, victime de son exaltation sacrée. Une longue solitude aurait vaincu cette confiance imperturbable. Richelieu, bon prince, avait permis à la présidente de s'enfermer aussi derrière les guichets d'Amboise. Elle se séparait ainsi du reste du monde, car les portes de la prison s'ouvraient très rarement, parfois pour le président Perrot de Saint-Dyé, l'ami intime de Barillon, qui habitait auprès de Blois, à quelques lieues de la Bastille tourangelle.

La douce Bonne Fayet, — celle que Henry Arnauld appelait la « bonne Bonne », quand il renonçait au titre cérémonieux de « madame la présidente de Ghastillon », — fut digne jusqu'au bout de son courageux mari. Son visage lumineux, — presque ensoleillé, — ne se reconnaît pas sans émotion dans les sombres boiseries du château d'Houville. Fit-elle preuve, comme on l'a dit, d'héroïsme dans sa fidélité? Patru trouve tout bonnement, dans une constance aussi parfaite, « ce que cent mille femmes feront sans avoir même de l'amour pour leurs maris et seulement pour satisfaire à l'honneur du monde ». Bonne ne perd pas son temps 11 analyser les motifs de sa conduite. Elle agit, tout naturellement, par tendresse conjugale, sans s'embarrasser de distinctions subtiles ou de regrets superflus.

Ses ancêtres lui avaient légué de simples et solides exemples d'honneur. Avec quelques aventures dans l'épée, — son trisaïeul était gouverneur de Blaye sous François P'", — sa famille était de robe. Les Fayet, alliés aux Briçonnet, aux Sublet, figuraient au Parlement, dans les Comptes ou dans l'Extraordinaire des guerres. Bonne avait apporté à son mari une grosse fortune, solidement rentée sur de bonnes seigneuries de l'Ile-de-France, Piscop, Groslay, Maugarny. Le président Barillon avait trouvé une compagne fidèle et ennemie des faiblesses féminines.

Elle adoucit les cruelles rigueurs de son exil. Du dehors, Henry Arnauld apporta aux prisonniers d'Amboise un soulagement inappréciable. Les Arnauld étaient plus qu'à moitié parents des Barillon par Héroard, le médecin de Louis XIII ; mais le début de leur intime affection ne nous est pas connu. Elle est déjà en pleine force au lendemain de l'exil de i638. Le président emportait dans sa captivité un double viatique. Le premier était une austère instruction que l'abbé de Saint-Cyran avait rédigée expressément pour lui. Sur un ton qui fleure un peu le jansénisme, Henry de Barillon, évêque de Luçon, nous avertit, au demeurant, que ses parents craignaient Dieu « et particulièrement sa justice ». Saint-Cyran représente les voies de la Providence et démontre au président qu'il doit « estimer heureux cet accident » de la fortune. Comme réconfort, « il lira tous les matins un chapitre de l'Evangile et l'après-dînée un autre de l'Ancien Testament, en commençant par le livre de Tobie et continuant par celuy de Judith, Esther et de la Sagesse... ». Enfin, « il aura soin de se défaire, autant qu'il se pourra dans la bienséance, des entretiens inutiles, soit de bouche, soit par lettres, croyant qu'il n'y a rien qui destourne davantage l'esprit de Dieu ».

Or, Barillon n'emportait pas comme seule nourriture

spirituelle la viande philosophique et coriace que lui offrait Saint-Cyran, mais précisément la promesse d'une correspondance fidèle. Comprenant qu'un homme ardemment mêlé i\ la lutte politique souffrirait d'un raffinement de supplices en ne sachant rien du monde, Henry Arnauld adoucit l'excessif détachement que Saint-Cyran lui imposait. Il s'astreignit à écrire à Jean-Jacques, deux fois la semaine, — à de rares exceptions près, — pendant quatre années entières. C'est, comme dit Chapelain, un « plein boisseau », d'au moins quatre cents lettres, qui nous a été heureusement conservé*.

Henry Arnauld se propose, comme but unique, de remplir le rôle de bon informateur. Le président lisait la Ga^ette^ aussi son correspondant évite-t-il de la répéter ou, s'il le fait, il cherche à donner des événements un récit moins partial. D'un côté, il s'efforce donc d'être plus complet et moins officieux que Renaudot; de l'autre, il épargne à son ami des répétitions fastidieuses, en passant une sorte de convention avec ceux qui entretenaient avec le captif un commerce épistolaire régulier : les Dupuy ou les Perrot. Le président ou la présidente Perrot se chargent généralement de la Galette de la ville^ qui comprend celle du Parlement. Henry Arnauld narre tout au long les nouvelles de la cour, des armées et surtout des nations étran-

I. Les lettres de Henry Arnauld au président Barillon vont du icr janvier i6Zg au 19 avril 1643. Le recueil original autographe forme les manuscrits 3771 à 3778 du fonds Français à la Bibliothèque nationale; ce sont des volumes reliés aux armes de Béthune avec des PP entrelacés. On en connaît en outre deux copies, à peu près contemporaines; Tune, provenant de Saint-Germain-des-Prés, se compose de deux volumes de 929 et 668 feuillets; ce sont aujourd'hui les manuscrits Français i56ioet i56ii du même dépôt; l'autre copie, en quatre volumes, contenant respectivement 420, 462, 538 et 35o feuillets, est aussi à la Bibliothèque nationale, ms. fr. 2o632 à 2o635. Ces lettres ont été la principale source de tout ce qui va suivre.

gères. Son goût pour la diplomatie lui procurait des « lettres de Rome » ou des « lettres de Gazai », qui le renseignaient de première main; avec les correspondances privées, il recevait aussi de tous pays ces lettres publiques, sortes de feuilles de nouvelles manuscrites, qui, passant de main en main, remédiaient au développement très restreint de la presse. En outre de la situation de son frère d'Andilly, avec lequel il vivait, ses nombreuses relations lui permettaient d'être merveilleusement renseigné. Ses informations sont rapides, — « Madame la princesse a receu ce matin des lettres de son fils qui luy mande... — Le Roy mande à la Reyne que... », — et parfois si vivantes qu'elles reproduisent le récit d'un témoin : « Monsieur arriva hier à Saint-Germain. Il avoit couché à Paris. Il y avoit un sy grand monde qu'il eust peine à entrer dans le cabinet. Il mit un genou en terre de telle sorte qu'une personne qui y étoit me dit que cella fit bruit sur le plancher. On n'entendit pas ce qu'il dit au Roy... » Arnauld donne peu d'indications plus précises; il tait le nom de ceux qui lui écrivent et ses interlocuteurs sont d'habitude « une personne » ou « une personne de condition ».

Quel est le caractère de cette correspondance? La prudence semble être le souci dominant de Henry Arnauld. Graignant, sans doute, qu'un espion de Richelieu ne fouille le sac du courrier d'Amboise, il se montre très réservé, si réservé même que l'intérêt y perd et que, aujourd'hui, la lecture de ses quatre cents lettres est singulièrement fastidieuse. « Il y a beaucoup de choses à dire, mais peu à escrire », et ailleurs : « Il vous instruira pleinement de toutes choses et de celles qui ne se peuvent pas aisément escrire. » Au regard de la postérité, il y a dans ces lettres trop de précautions de ce genre.

Aussi faut-il tendre l'esprit pour saisir au passage les jugements que l'abbé de Saint-Nicolas laisse échapper. Il

faut lire entre les lignes. Son loyalisme envers Louis XIII est évident; mais il ne l'aimait pas. Lisons, par exemple, le récit de ses brutalités envers la reine : « Ce fut le Roy mesme qui dict à la Reine la mort du cardinal-infant et d'une estrange façon, car il cria tout haut par plusieurs fois de la porte de son cabinet qui respondoit dans la chambre de la Reine : « Le cardinal-infant est mort » ; et comme Ton consoloit la Reine, luy disant qu'il estoit mort d'une longue maladie pendant laquelle il avoit fait tous les debvoirs d'un bon chrétien, le Roi répondit qu'il avoit trois ou quatre garces auprès de luy... » A plus forte raison il est très circonspect lorsqu'il parle de Richelieu. Cependant, au moment où le cardinal mourant poursuit une guérison illusoire en changeant d'air, Arnauld est amer : « C'est bien s'esloigner du Roy, mais il préfère sa santé à tout. » Il pèse ses paroles en racontant la mort du maître, et son indifférence calculée fait contraste avec la joie du prisonnier d'Amboise pour qui allait sonner l'heure de la délivrance.

Les victoires ou les défaites des armées françaises ne provoquent chez lui que l'expression d'un patriotisme banal. Il n'aime pas les Vénitiens, qu'il traite de Pantalons, et le pape Innocent X ne paraît guère être de ses amis. En bon gallican, il dénonce, d'un ton convaincu, les « entreprises du nonce ». Les assemblées du clergé l'horripilent. Leurs générosités pour le don gratuit l'indignent, car les revenus de ses bénéfices en supportent les conséquences : « Je ne sçais point encore ma taxe, je ne la sçauray que trop tost... L'assemblée continue à faire des libéralités de la bourse d'autruy. »

Parler avec hauteur de la « cour de Rome » est d'un bon parlementaire, mépriser les financiers et les traitants appartient à la même doctrine. Il exècre ce Sabatierqui possède des montagnes d'or et donne des fêtes magnifiques à Mont-

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rouge : « C'est une chose honteuse de souffrir que cet homme triomphe ainsy après avoir voilé tout le monde. » En parlant de Bullion et de ses amis, qui font de grands festins au milieu des calamités publiques, il écrit : « Ces messieurs ne se ressentent point de la misère du temps. » Une fois encore il plaint « le pauvre peuple » pressuré de toutes parts.

Ces quelques phrases suffisent à montrer Henry Arnauld en communion complète avec les idées des purs parlementaires, comme Barillon. Il approuve la lutte contre les lois fiscales de la monarchie qui obligeaient les chambres à accepter l'intrusion des partisans, ces partisans qui ne cessaient d'exploiter les petits rentiers et le peuple de France.

J'exprime crûment une idée qui est chez Henry Arnauld fugitive et embarrassée. Le sourire qui éclaire parfois sa figure se perd aussi dans un vague demi-jour. Son ironie est plaisante et fine, mais si disséminée qu'il faut la marquer de loin en loin : « Voicy une nouvelle qu'il ne fault pas oublier, écrit-il à la « bonne Bonne », qui est que les femmes vont reporter des collets montez et les hommes des fraises. Ce sera une plaisante métamorphose. » Puis, huit jours plus tard : « Prenez garde que vos dames ne prétendent des dommages-intérests contre vous si elles ont faict faire des coletz montez sur l'advis que vous leur avez donné, car on n'en porte point encore ici; mais il est bien vray que plusieurs de celles qui peuvent faire les modes avoient proposé d'en porter. »

Avant-coureur de la mode, Henry Arnauld se divertit aussi des historiettes de la cour : « Mademoiselle de Rohan a la petite vérole. C'est une nouvelle qui passe pour bien plus importante dans l'esprit des dames que celles d'Arras ou de Thurin. » Sur le futur Louis XIV : « Monsieur le Dauphin sera sevré dans peu de jours; il a eu le fouet

depuis peu pour la première fois. Cela passe pour une nouvelle. »

Quel innocent badinage! Peu importe qu'il soit réservé dans ses plaisanteries. Mais les ménagements dont il use pour raconter les événements politiques ne proviennent pas que d'une défiance extrême. Une disposition naturelle de son esprit vient aussi brider sa plume. Il craint les « spéculatifs » et il penserait perdre son temps en démêlant les ressorts cachés des événements qui se déroulent devant lui. Simple spectateur du parterre, il regarde, sans applaudir et sans siffler, les personnages qui passent sur le devant de la scène. Il ne songe guère à entrer dans les coulisses derrière les décors trompeurs. Par une conséquence naturelle, il devient superficiel et cherche à être abondant plutôt qu'exact.

Tous les bruits qui courent le monde trouvent en lui un écho complaisant. Il raconte sérieusement les plus risibles sornettes : « La marquise de Mirebaux est morte et deux jours auparavant, en la saignant, il sortit de sa veine un ver qui avoit la forme d'un dragon. » — « Il a plu à Thoulouze des cailloux sur lesquels il y a du sang. » Pourtant, il se défend d'accréditer les propos populaires : « On fait courir le bruit que... Je tiens cela une chanson. » Ou encore : « Il y a bien du roman en tout cecy. » Cette chanson, il la chante dans toutes ses modulations et, de ce roman, il ne néglige pas une seule péripétie. C'est par centaines que ses phrases commencent par : « On murmure..., on est bien en peine..., on parle..., on disoit hier que... »

A force d'écumer ainsi les nouvelles, il finit par en débiter d'inexactes ou de mensongères : « La nouvelle que je vous manday mercredi s'est trouvée fausse. J'appréhende extrêmement de vous donner ainsi de faux avis; mais il est impossible que l'on n'y soit quelquefois trompé. « Le 2 octobre 1639, il annonce la mort du cardinal de la Va-

lette ; le 5, il la dément ; le 9, il la donne néanmoins comme assurée. Un autre jour, dans la marge de la lettre, en face d'une information fausse, il écrit : « Gela n'est pas vray. »

Car ses lettres sont écrites à plusieurs reprises. Il les commence un matin, va quêter au dehors la chronique du jour, puis rentre rue de la Verrerie pour reprendre son écritoire. Les nouvelles sont rangées en désordre, les unes à la suite des autres, sans transition et sans le moindre point de suture. De nombreux alinéas en tiennent lieu ou bien des traits obliques, sortes de longues virgules par où l'on saute d'un sujet à un autre. L'absence de formules initiales est de règle. Il termine toujours par : « J'embrasse l'amy et suis tout à Bonne. » Après ce salut final, on le voit souvent ajouter encore deux feuilles pleines de miscellanées! « Ma lettre est escrite à bien des fois; je sçais que vous excusez toutes mes rapsodies », et ailleurs : « Il est temps de finir cette longue Bible. »

Le souci de la forme et même la plus simple toilette du style sont absents de ces phrases amorphes et mal construites, autant que la recherche psychologique. Le langage épistolaire comporte alors deux manières, suivant qu'on écrit des lettres académiques, comme celles de Balzac, ou qu'on se borne à la lettre-journal. C'est à ce genre, — dont Conrart et M^^^ de Scudéry dans leur correspondance avec Godeau ont donné l'illustre exemple, — que se rattache Henr}^ Arnauld. L'apparat n'y est pas de mise comme dans les épîtres solennelles. La simplicité doit y régner. Arnauld la pousse jusqu'à une nudité excessive. Il laisse à sa plume la bride sur le cou. Cette négligence, qui peut être délicieuse chez un écrivain de race, rend à l'abbé les plus mauvais services. Ajoutez-y son griffonnage nerveux que la présidente Barillon avait déjà grand'peine à déchiffrer !

Malgré l'écriture difficile et le style décharné, les histo-

riens de Louis XIII ont beaucoup à prendre dans ces rapsodies où les coutures grossières ne sont même pas dissimulées. Ils ont déjà fait de précieuses découvertes au milieu de ce fatras bigarré. Aucun effort pour « raisonner », pour « prescher », pour « persuader »; Henry Arnauld semble s'efforcer à démentir le mot célèbre de Balzac, son ami.

Bien que l'abbé de Saint-Nicolas eût toujours réduit son rôle à celui d'une machine à enregistrer les faits publics et l'histoire générale, il était impossible qu'à travers cette longue correspondance il ne laissât pas transparaître quelque chose de son existence, de ses relations, de son cadre domestique. Personne n'a songé jusqu'à ce jour à tirer de ces lettres tout ce qu'elles contiennent de nouveau sur l'histoire personnelle de leur auteur et le milieu dans lequel il vivait.

Au premier abord ressort en pleine lumière son affection pour les Barillon et leur famille, affection si dévouée et attentive, si passionnée et parfois si jalouse qu'elle pourrait donner des exemples à un moderne de Amicitia.

Bonne avait accouché d'un fils, — le futur évéque de Luçon, — le 4 mars i63g, dans la prison d'Amboise. Au lendemain de ses relevailles, elle alla du côté de Paris et demeura quelque temps chez sa belle-sœur, ce qui pouvait prêter à des commentaires, car Jacques Gallucci de l'Hospital, comte de Sainte-Mesme, époux de Claire Barillon, était un affidé de Gaston : son hôtel du Pet-au-Diable, derrière Saint-Jean-en-Grève, fut le rendez-vous des orléanistes. Une nouvelle alarmante vint à courir; Barillon était menacé d'une relégation plus lointaine : Avignon, peut-être. Bonne partit aussitôt pour apporter à son mari le réconfort de sa présence. Henry Arnauld alla vers le

temps de Pâques lui dire adieu au château de Sainte- Mesme, non loin de Dourdan, puis rentra à Paris, où il prit résolument la charge des quatre enfants que le président avait dû y laisser. M""' Fayet, leur grand'mère, était leur mère, et Henry Arnauld vint tenir auprès d'eux la place du père emprisonné.

Pendant plusieurs années, il les vit plusieurs fois la semaine, parfois tous les jours. M™^ Fayet habitait bien près de Saint-Merry, rue de l'Homme-Armé; elle passait le printemps avec les enfants au val de Montmorency, dans sa chère terre de Maugarny. Henry Arnauld allait les voir et les regardait jouer allègres dans le clos des cerisiers, près des coteaux couverts de vignes. Son aimable visage s'éclaire d'un calme sourire. Il délaisse les séances attristantes du Parlement et détourne la tête des orages que la volonté haineuse de Bullion accumule sur les indépendants. Baril- Ion réclame des nouvelles de sa « petite famille » qu'il adore. Et alors, la plume parfois rétive de l'abbé prend un charmant laisser-aller, une allure confiante et libre. On pourrait trouver, de-ci de-là, des tableaux touchants qui récréent et mettent un éclat de lumière modérée dans la monotonie un peu grise des lettres politiques. C'est Judith Barillon qui est « la plus jolie du monde... Elle nous a diverti cette après-dînée un fort long temps... Je suis aux bonnes grâces de votre petite. Elle m'alla quérir sa robe neuve pour me la faire voir... Vos petits sont grands, beaux, sages et savants au delà de tout ce que l'on peut vous en dire... J'ai vu cette après-midi Madame Fayet; elle se baigne pour se préparer au voyage. J'ai trouvé vos deux aînés qui jouoient au triquetrac avec autant d'attention que l'on y puisse jouer. Jean-Jacques est si joli et si bien fait avec ses chausses que vous seriez tous deux ravis de le voir ainsi. »

A peine Jean-Jacques portait-il des chausses qu'il fallut

le faire tonsurer, car le président le destinait à l'Eglise, dans laquelle il n'obtint jamais qu'une situation médiocre. Henry Arnauld disait de lui tout enfant et par manière de plaisanterie : « J'ai une impatience extrême d'entendre prêcher M. l'abbé... » Paul, qui jouait si passionnément au trictrac avec Jean-Jacques, devint par la suite ambassadeur et ami passablement libertin du bonhomme La Fontaine. A tous deux l'abbé de Saint-Nicolas avait choisi un précepteur, après beaucoup de scrupuleuses hésitations. M. de Charmolue, à qui il les confia, fut, par lui, surveillé de fort près.

Car M'"'' Fayet avait entière confiance dans l'ami de son gendre. Elle venait affectueusement lui confier ses peines et solliciter un conseil. Longues et « paisibles » causeries dans le cabinet de Henry Arnauld ou au jardin de la rue de la Verrerie, sur le sable des allées. Est-il défendu de penser que cette calme promenade se prolongeait à quelques pas plus loin, rue Brise-Miche, chez Etienne Pascal, le cordial ami du président Barillon? Le douloureux Biaise n'en était déjà plus à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Mais on goûtait les melons d'Amboise, tout en se plaignant que « de ceux d'Anjou il ne s'en trouve quasi point de bons ».

Au cours de ces fréquentes conversations, les pensées retournaient toujours à Amboise. On craignait que la santé du président ne se ressentît de l'emprisonnement et l'on se réjouissait d'apprendre qu'il a fait accommoder un jeu de paume; cet exercice lui sera fort bon. J'appréhendois qu'il ne devînt trop gras ». Henr}^ Arnauld n'était pas homme à écrire des protestations affectueuses, a Vous avez très grande raison, disait-il à la présidente, de ne pas vous engager fort avant dans les compliments avec moi; car, en vérité, j'aurois bien sujet de me plaindre si vous me traitiez de la sorte. Vous les devez réserver pour ceux qui

sont moins à vous que moi. Je prétends avoir une place dans votre cœur et dans celui du cher ami qui me doit faire considérer comme la personne du monde, sans exception, qui a pour vous deux le plus de passion, de tendresse et de cordialité. »

Lui donnant une grande preuve de confiance, l'exilé fit remettre à Henry Arnauld la clef de son cabinet de Paris où étaient renfermés ses documents secrets et les registres du Parlement. De temps à autre, lorsque le bruit de la rentrée en grâce des absents recommençait à courir, il allait avec M™^ Fayet épousseter les livres et mettre en fuite les souris. Mais la poussière retombait et les souris creusaient à nouveau leur nid dans les in-folio sans que le maître du lieu pût revenir. Ses puissants protecteurs, le grand prieur ou M'"'' d'Aiguillon elle-même, s'entremettaient; les Arnauld suppliaient leur ami Bouthilier; Henry, qui n'aimait pas les puissants du jour, dont il n'était guère aimé, rendait visite au chancelier. En vain.

Barillon ne voulait compter que sur son bon droit et la justice de sa cause. Henry Arnauld l'en morigénait doucement : « Bien que d'un côté il soit bien de ne rien demander, il faudroit prendre garde que ce silence n'offensât les supérieurs et ne les aigrît encore davantage. » Car les consolations qu'il prodigue à son ami sont chrétiennes, mais aussi gaies et encourageantes. Son affection est agissante. Arnauld d'Andilly écrivait bien différemment. Il prônait à l'exilé le détachement des biens de ce monde, lui qui n'avait repoussé les honneurs que le jour où ils ne vinrent plus à lui. Dieu fait au président une « faveur avantageuse..., une merveilleuse grâce... ». — « Heureuse solitude, souhaitable retraite, s'écrie-t-il. » Et il le félicite d'avoir été jeté dans le port par la tempête.

Malgré ces pieuses exhortations, Barillon enviait les nautoniers ballottés par les flots; les murs et les poternes

du château d'Amboise lui semblaient un port peu enviable. Jamais il ne se départit d'une attitude courageuse, ne voulant rien devoir à la faveur ni aux intrigues. Mais n'est-il pas parfaitement légitime qu'un homme, jeune, admirablement doué pour les fonctions publiques, en ait gardé la nostalgie? Les effusions dévotes d'Andilly sonnent faux. En bon chrétien son frère voit la main de Dieu dans les épreuves; mais il ne cache pas son ardent désir de voir poursuivre une noble carrière trop tôt interrompue.

Faut-il marquer quelques ombres dans le tableau de cette amitié si humaine à la fois et si vaillante? Elles sont légères et vite effacées. Une pointe de dépit lorsque Bonne laissait courir une lettre que Henry aurait voulu voir secrète. Puis, à deux reprises, Bonne négligea de lui narrer certaines rixes entre officiers d'Amboise qui firent du bruit jusqu'à Paris. « Pour n'avoir pas su la chose, je me suis trouvé embarrassé dans les compagnies où l'on en parloit. » Car nous connaissons ces deux aspects du caractère de l'abbé : prudence, parfois exagérée, et fringale de nouvelles, fussent-elles de province, pour conserver sa réputation d'homme bien informé. Mais il lui arrive aussi de sacrifier de grand cœur cette petite satisfaction d'amourpropre : ce C'est à moi à vous prier de ne m'écrire qu'une fois la semaine. Ce sera assez; car les femmes grosses ne peuvent pas écrire sans incommodité, et tout de bon dispensez-vous-en. » Et les querelles s'apaisent.

Le geôlier des Barillon était Jean de la Baume Le Blanc, sieur de la Gasserie, lieutenant du gouvernement d'Amboise. Il traitait bien son prisonnier, mais avec une crainte extrême de « choquer les puissances supérieures », ce qui faisait naître bien des plaisanteries entre Amboisc

et Paris. Henry Arnauld se mit en tête de marier sa fille Louise avec un parent à lui et il écrivit à Bonne pour demander des renseignements qui « demeureront entre nous soubs le secret de la confession ». Le projet échoua et Louise épousa François de Beauvau-Rivarennes. L'abbé s'en consola en narrant le mariage du fils de M. de la Gasserie, Laurent, sieur de la Vallière, dont la fille sera Françoise-Louise : car le gardien des Barillon à Amboise est le grand-père de M^'^ de la Vallière.

Sous ses ordres, M. de la Gasserie avait le sieur Olivier, capitaine du château. Ce dernier dut donner son assentiment à diverses opérations pécuniaires qui s'échangèrent entre le président Barillon et l'abbé de Saint-Nicolas. Une première fois, l'abbé lui emprunta six mille livres, puis quatre mille. La correspondance est absolument muette; mais les billets signés des parties demeurent. Nous allons bientôt connaître les difficultés financières dans lesquelles se débattait Henry Arnauld. Son ami prisonnier, mais bien rente, vint à son secours. Il est inutile d'insister. Trop de faits viendraient démentir celui qui oserait parler d'amitié intéressée. Les liens entre les amis devinrent si solides et si puissants qu'Arnauld se mêla à la famille Barillon et en fit pour ainsi dire partie. Les parents de l'exilé devinrent à Paris ses relations habituelles et presque journalières.

M™^ Fayet vivait avec les enfants; mais ils voyaient aussi de temps à autre leur grand'mère paternelle, ou, plus exactement, la belle-mère de leur père, Judith de Mesmes, qui, d'une terre de son mari, le premier Jean-Jacques Barillon, avait pris le nom de M'"^ de Mancy. Par elle, un souvenir bien vivant du xvi^ siècle pénètre dans la vie de Henry Arnauld. Judith avait été chantée par Jean Passerat, le principal auteur de la Satire Ménippée. Elle eut pour les enfants du premier lit de son mari beaucoup

d'attention et d'affection. « Jan-Jaques, écrivait-elle en 1604 à son mari, devient fort et puissant et espère qu'y nous donera tou plin de contantement. » Et, en i638, lors de l'emprisonnement de Jean-Jacques : « Je n'y sorois panser que les larmes aus yeus. Ma santé an est fort diminuée. »

M™'' de Mancy alla parfois à Amboise, où elle semble avoir été bien reçue. Mais le président n'aimait pas le caractère des Mesmes. Ils marchaient déjà à pas pressés sur la route des honneurs, en se courbant très bas quand il le fallait. Henry Arnauld n'eut pas avec eux de liaisons sincères. Il ne ressentit qu'un très médiocre déplaisir de la mort de M. de Roissy, frère de M'"*" de Mancy. D'ailleurs, il la voyait peu. Sauf quelques conversations sur les marches de Saint-Merry au sortir du sermon, quelques visites pour avoir des nouvelles d'Amboise plus fraîches et plus vivantes, il s'excusait sur son « étrange précipitation » de n'aller pas la voir ou disait à l'un de ses gens de passer chez elle. Il paraît avoir eu plus de goût pour le neveu de M'"'' de Mancy, le président de Mesmes, frère du comte d'Avaux et père de la maréchale de Vivonne. Ses relations avec lui furent cordiales, sinon habituelles; il allait visiter son admirable bibliothèque, en déplorant que M'"^ de Mancy ait vendu pour un morceau de pain la part importante qui lui en revenait.

Pas plus qu'avec sa belle-mère, Barillon n'entretenait de rapports très familiers avec son demi-frère Antoine, M. de Morangis. Ce bon financier, ami des honneurs et de l'intrigue, préférait aller dans sa belle terre de Louans plutôt que se compromettre à Amboise. Il fut supérieur de la Compagnie du Saint-Sacrement de Paris, et cela suffit pour expliquer l'éloignement qu'il ressentait pour les Arnauld. Dans les lettres de Henry apparaît à son égard une indilVércnce marquée. Morangis jugeait son frère bien

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compromettant et craignait de trouver en lui un obstacle pour réaliser ses ambitions. Le très curieux récit qu'un manuscrit de la bibliothèque de Tours a heureusement conservé nous apprend que Morangis alla cependant à Amboise, mais pour morigéner le président : ses conseils pusillanimes ne purent jamais « rien obtenir de luy » ni « rabatre de cette haute opiniâtreté et ... de l'opinion qu'il avoit de servir le publicq ».

Henry Arnauld ne voyait dans cette prétendue opiniâtreté que décision intrépide et fermeté invincible. En de pareilles circonstances, sa nature plus molle l'aurait porté à quelque transaction; mais il louait sans réserve l'exemple d'un magistrat qui ouvrait les ardents préliminaires de la Fronde. Le milieu parisien dans lequel vivait le circonspect Henry Arnauld l'enrôlait inévitablement dans les partis d'opposition contre Richelieu. Andilly avait rompu avec Gaston; mais il gardait précieusement le brevet d'intendant de Monsieur, dont le sceau de cire rouge est intact aujourd'hui encore. L'abbé de Saint-Nicolas prenait parfois des résolutions hardies. Il ne cachait pas ses relations avec le maréchal de Bassompierre, embastillé : un jour, il eut la tranquille audace de rester en sa compagnie, à la Bastille, de dix heures du matin à neuf heures du soir. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il caché cette vieille amitié, qui datait du temps où l'un et l'autre jouissaient de la faveur des Brûlart? Il ne dissimulait pas davantage ses relations avec M. de Puisieux, qui avait survécu de nombreuses années à sa chute scandaleuse de 1624. « M. de Puisieux estoit hier au soir extrêmement malade; il a esté saigné six fois depuis mardi. Je fus lundi au soir avec lui plus d'une heure dans son cabinet. » Quelques jours après, l'ancien secrétaire d'Etat vint à mourir. « On le croyoit guéri avant -hier. J'en suis sensiblement touché; je lui avois obligation et je sais qu'il me faisoitla faveur de m'ai-

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mer. » Henry Arnauld reconnut toujours cette obligation véritable; il avait été le voir dans son château du Grand- Pressigny en Touraine, et sa veuve, vieille et gourmande, dont la jeune beauté avait été adorée du cardinal Bentivoglio, la a Puisieuse » des pamphlets sanglants, continua à venir converser paisiblement dans le cabinet de Henry Arnauld.

Il n'y recevait pas que cette femme décrépite. La princesse de Guémené, aux charmes moins surannés, était, avec la duchesse de Montbazon et la duchesse de Chevreuse, au nombre des conspiratrices qui, suivant la rumeur publique, savaient forcer les portes d'Amboise pour tramer un tortueux complot. M'"^ de Guémené, qui penchait dans la dévotion, reçut en 1641 de Heniy Arnauld un chapelet « extrêmement beau et très excellent ». Il faut en sourire si Ton songe au coup de griffe que Retz assène en iGbg à la princesse convertie par Arnauld d'Andilly, cette princesse « de laquelle il étoit encore plus amoureux que moi, mais en Dieu et purement spirituellement ». Et l'on aurait pu écrire sans doute une divertissante farce des Rencontres imprévues^ car son ancien amant, l'abbé de Retz, frappait alors maintes fois au portail austère des Arnauld.

Les sentiments d'admiration sincère et naïve que Henry Arnauld professait alors pour Retz ont tout lieu de nous étonner et méritent une analyse. Il paraît sincèrement édifié de ses premiers sermons et se réjouit à la pensée de le saluer bientôt comme coadjuteur de Paris. Fut-il trompé par le masque de dévotion que Retz portait sur ses traits, résolus « au mal par dessein » ? Ou bien, prévoyant l'appui que les parlementaires trouveraient auprès du futur archevêque, prit-il le parti de voir pontifier dans Notre- Dame l'homme qui courait l'aventure au sortir de la chaire et qui voyait dans la religion un merveilleux instru-

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ment pour piper l'humanité? Un mélange de sentiments complexes épargna sans doute à Henry Arnauld la claire intelligence de la profanation sacrilège qui se commettait tous les jours. Il aime trop la lutte énergique des Gondi contre Richelieu pour mesurer, à tête reposée, l'émerveillement qu'ils lui inspirent. Le jour où le Père de Gondi fut exilé à Lyon et le président de Bailleul à Château-Gontier pour avoir comploté avec le comte de Soissons, il leur exprima publiquement sa sympathie et ses vœux. Retz l'intéressait plus passionnément encore par une commune affection pour Barillon, qui leur ouvrit à tous deux sa caisse. Retz y puisa trois mille écus pour un emploi qui n'était pas très pur : il voulut l'en remercier en organisant son évasion d'Amboise. Le président refusa net. Retz paya son désintéressement en livrant son nom à l'immortalité dans d'admirables phrases de ses Mémoires.

L'abbé de Saint-Nicolas est saisi d'une immense pitié devant le sort cruel de la plus touchante victime de Richelieu : Cinq-Mars est mort en gentilhomme, mais « il est très peu plaint. Il estoit luy seul l'auteur de tout ce beau dessein ». Lorsque la tête de M. de Thou roula sur l'échafaud, Henry Arnauld pleura d'amères larmes. « Ce sont les plus grandes afflictions que l'on puisse avoir dans la vie. »

Toutes ces rancunes accumulées contre Richelieu lui donnaient nombre de fréquentations antiministérielles. Il voyait souvent les Passart, qui étaient dans les finances de Monsieur; il recevait intimement, et plusieurs fois la semaine, le comte Hippolyte de Béthune, premier gentilhomme de sa chambre. Une réelle affection les unissait, fortifiée par une commune estime pour le malheureux de Thou. Lorsqu'un gros rhume, dont il était coutumier, tenait l'abbé au logis, Béthune y venait passer une partie de l'après-midi. Arnauld, qui n'aime pas le bavardage

épistolaire, est muet sur ces longs entretiens. La bibliophilie y tenait-elle quelque place? Remarquons, au moins, que les originaux des lettres à Barillon figurèrent dans la bibliothèque admirable de Béthune. Leur reliure de maroquin rouge est timbrée de la fasce et du lambel chers aux amateurs de livres.

Il serait superflu d'insister davantage. Henr}' Arnauld faisait partie, à n'en pas douter, d'un petit cercle de mécontents. Il y recherchait surtout l'agrément de leur commerce, la sûreté ou l'inédit des informations qu'ils pouvaient dispenser. Son arrière-pensée politique est secrète, mais visible : il était trop souple et trop timide pour caba- 1er activement. Ses relations gastonistes étaient nombreuses, mais il fréquentait aussi des personnages éloignés de tous les partis ou même franchement ministériels. Il veut maintenir entre tous ses amis la balance égale. De loin, et à une distance de près de trois siècles, le fléau semble pencher du côté des révoltés.

Pour animer les physionomies variées dont ses lettres donnent une vague esquisse, il faudrait prendre le bourdon et endosser le froc des « pelereins de l'ile de portraicture ». Les premiers habitants qui se présentent à notre vue semblent imposer un démenti à nos suppositions : ce sont des royalistes ardents et des partisans passionnés du cardinal-duc.

Oudart Le Féron, prévôt des marchands, conduisait la nef parisienne en habile courtisan; pilote louangeur, il plaçait parmi les constellations les fils de Louis XIII et les invoquait comme des Dioscures. Henr}' Arnauld aimait ce bon nautonier; au printemps, il allait dans son

parc d'Auteuil faire de bonnes parties de campagne; à plusieurs reprises, il y passait trois ou quatre jours, et la mort du prévôt fut pour lui un coup très douloureux. Il avait été si familièrement reçu dans la maison qu'on alla même jusqu'à faire courir un bruit grotesque, lors des querelles jansénistes : il aurait songé à épouser la veuve. M"® Le Féron. On oublie tout bonnement qu'il était prêtre.

Avançons maintenant jusque dans l'ontourage immé-' diat de Richelieu, où Henry Arnauld comptait des amis. Depuis 1620, les Bouthilier l'avaient toujours protégé : il continue à fréquenter Claude, le surintendant. Ses lettres contiennent même des éloges à l'adresse de M. de Noyers. Par ailleurs, il approche la maison même du Père Joseph, dont le frère, Charles du Tremblay, gouverneur de la Bastille, est de ses amis. La mort du fils du gouverneur, devant Casai, lui fait une peine extrême.

Toutes ces aniitiés pâlissent devant celle qui le liait à François de Montmorency, marquis de Thury et de Fosseuse. Sauf celui de Barillon et des siens, aucun nom ne revient plus souvent sous la plume de l'abbé de Saint- Nicolas que celui de M. de Thury. « Je l'aime très chèrement », écrit-il. Et ce n'est que l'expression de l'exacte vérité. Ce brillant seigneur était l'hôte habituel de la rue de la Verrerie. Dans l'intervalle de ses campagnes, il venait y passer de longues heures, parfois des journées entières. Pendant la guerre, l'abbé suivait, non sans émotion, le récit de ses exploits. La plume tremble entre ses doigts lorsqu'il raconte à Barillon que le marquis s'exposa hardiment au siège d'Aire et qu' « une mousquetade emporta le cordon de son chapeau ». L'abbé s'occupa ensuite de faire contracter au jeune officier un profitable mariage. Il est impossible d'en dire davantage : l'excessive discrétion et la retenue habituelle de notre héros empê-

chent de connaître le véritable caractère, les détails précis de cette amitié. Nous pouvons du moins en découvrir l'origine. François de Montmorency-Thury lui était apparenté par sa mère Charlotte du Val de Fontenay-Mareuil, qui prenait habituellement le nom d'une terre voisine de Courtalin et s'appelait M""^ de Boisrufin.

Pour se faire ouvrir les maisons les plus distinguées de Paris, Henry Arnauld se servait de ses utiles affinités familiales. Apparenté par son père aux Feuquières, il Tétait par les Marion aux Fontenay-Mareuil. « J'ai l'honneur, écrit Arnauld d'Andilly, à cause de M. de Fontenay- Mareuil, d'être parent de M. de Montmorency, de M"^ la duchesse de Créquy... », et ainsi de suite pendant huit lignes des Mémoires. Henry n'étale pas aussi naïvement une satisfaction très naturelle, que la vanité de son frère porte jusqu'au ridicule. Il n'avait pas, d'ailleurs, en cette maison un accès aussi grand que son aîné et M™" de Mareuil ne disait pas de lui : « Je ne pense point qu'il ait encore son pareil au monde. » Mais elle était trop intimement et quotidiennement mêlée à la vie des Arnauld, son mari, qui fut capitaine du Louvre, avait tenu pendant l'enfance de Louis XHI une place trop importante, pour que Henry Arnauld ne cultivât pas cette utile parenté. Germain du Val de Fontenay-Mareuil et sa femme Marie du Molinet étaient d'ailleurs les grands-parents de son bien cher François de Thury et les beaux-parents de ce marquis de la Vallée-Fossés qu'il dit « aimer très fort ».

Henry Arnauld ne tira d'ailleurs pas, au cours de sa carrière, tout le parti qu'il aurait pu de cette parenté flatteuse qui le conduisait jusqu'au salon de cette longue et maigre duchesse de Gesvres, qu'on appelait « la demoiselle de Numidie ». Le cœur de notre abbé ne sembla pas avoir été intéressé dans ce cousinage aristocratique. Tout au contraire, d'autres cousins furent par lui aimés h l'égal

de frères et de sœurs, et il nous faut dire un mot à présent des Feuquières.

Manassès de Pas, marquis de Feuquières, cousin germain de Henry à cause d'Anne Arnauld, sa femme, tient dans l'histoire des Arnauld, sous Louis XIII, une place prépondérante. Tenant de son père un sang généreux qui avait coulé au champ de bataille d'Ivry, Manassès suivit une carrière militaire que de nombreuses traverses empêchèrent d'être éclatante. Il « approchoit fort du bâton » en 1639, quand Richelieu, qui ne l'aimait pas, l'envoya avec une mauvaise armée devant Thionville où étaient les meilleures troupes espagnoles. Piccolomini le bat et le fait prisonnier, blessé grièvement. Il avait encore assez d'amis pour que le roi cherchât à négocier son échange avec un autre captif de marque, le baron d'Eckenfort. Le traité allait être conclu. « Nous avons céans logé M. le baron d'Ekenfort, que l'on va eschanger avec M. de Feuquières : c'est un fort honneste homme », écrivait le 14 mars Henry Arnauld à Barillon. Ce fut une catastrophe lorsqu'on apprit, trois jours après, rue de la Verrerie, la mort de Feuquières. Dans l'excès du désespoir, Henry Arnauld alla jusqu'à murmurer le mot d'empoisonnement, au milieu de ses larmes cruelles. « Je sçais qu'il m'aimoit comme son frère et je le doibs pleurer de même. » Il fut chargé par la veuve de prendre soin des intérêts de ses enfants, Isaac, le futur gendre du maréchal de Gramont, et l'abbé de Feuquières, personnages avec lesquels nous ferons plus ample connaissance au cours de ce récit.

Les missives de condoléance s'accumulèrent sur les tables de l'hôtel des Arnauld, car la mort leur enlevait à la fois un parent très cher et un précieux protecteur. Henry se tourna vers les autels pour y puiser la consolation nécessaire : à cette occasion réapparaissent ses amis eccîésias-

tiques, si rares qu'on nous pardonnera d'avoir omis jusqu'à présent d'en parler. Un seul, à vrai dire, tient une place importante dans son existence, et c'est, chose piquante, un membre de la Compagnie de Jésus, le Père de Haraucourt.

Mais les lettres les plus curieuses qu'il reçut sont assurément celles de Godeau, depuis peu d'années évêque de Vence. « Connoissant votre sagesse et votre piété, je n'ajoute point les usages que la grâce nous oblige de faire de cette affliction, car je parlerois à mon maître. » Et cependant il écrit à nouveau de Grasse, le 23 juillet i63g : « Selon la manière du sage, il n'y a point de maison en France où la demeure soit meilleure que dans la vôtre, car elle est, par excellence, la maison de larmes et de tristesse... Jésus est un divin jardinier, mais il ne sème point de roses dans le jardin de son épouse, où elles sont toutes environnées d'épines, et elles tirent leur pourpre du sang de ceux qui les cueillent... Les pommes qui croissent au bord d'un lac infâme cachent de la cendre sous une peau fleurie et celles qui naissent sur le calvaire couvrent des fleurs et du miel sous une peau de cendre. »

Ainsi parlait très religieusement le nain galant qui avait naguère dressé des roses moins mystiques dans le jardin de la princesse Julie. — Godeau nous y amène tout uniment et de plain-pied. Franchissons avec lui le grand portail de la rue Saint-Thomas-du-Louvre : sur le seuil, nous y croiserons Henry Arnauld. Notre héros y fut plus et mieux qu'un hôte d'occasion. M™" de Rambouillet cultivait quelques amitiés choisies pour se délasser, dans le repos et la simplicité, des divertissements littéraires, dont la charge était lourde pour celle qui en tenait le gouvernement. Julie aimait la galanterie, fût-elle osée, et la farce,

LA VIE DE HENRY ARNAULD. Sy

fût-elle lourde : sa mère, à laquelle sept maternités successives avaiem donné des goûts plus calmes, se contentait parfois de plaisirs moins rares. Elle fréquentait souvent des gens qui n'étaient illustres ni par la naissance, ni par l'esprit, ni par les œuvres. Lorsque les salons successifs étaient vides, ceux-là dépassaient la chambre aux tapisseries bleues de Bruxelles et se rendaient jusqu'au cabinet de la maîtresse du lieu. Henry Arnauld tient une place intéressante dans ce cercle secondaire. Le voici, en plein carême, le samedi saint de l'année 1689, qui y reçoit les commissions de M"'' de Rambouillet pour le prisonnier d'Amboise; puis, à deux reprises en novembre de la même année, il fait part des visites qu'il a faites à la marquise. Nous le trouvons encore à l'hôtel le 28 février 164 1 et le 9 septembre 1642. Ces indications formelles font supposer des rapports plus fréquents.

[Ce chapitre, resté inachevé, devait se continuer par le développement des relations de Henry Arnauld avec les dames de Rambouillet et les familiers de leur salon, — par le récit des longs séjours qu'il faisait chaque été à Pomponne chez son frère Arnauld dAndilly, — enfin par celui de ses rapports avec les religieuses et les Messieurs de Port- Royal, les mères Angélique et Agnès ses sœurs, la mère Angélique de Saint-Jean sa nièce, les Le Maistre ses neveux, et puis tous ces grands hommes qui illustrèrent le nom de la vieille abbaye, Nicole, Saint-Gyran, Pascal, etc. — Rien de tout cela n'a été même ébauché.]

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