Œuvres, t. I, p
3. Apologie pour les casuistes [par le P. Pirotj. Paris, s. n. d'édit. et sans privilège, 1667, in-80, 191 p. Voir rexcellente notice du P. Sommcrvogel (Bibliographie, t. VI, col. 856-8Ô3) sur le P. Pirot.
4. Voir un intéressant passage de la Vie de Vialart \p. 107I sur cette confusion.
ET LE JANSÉNISME. 32g
très profitable au jansénisme; elle s'établira si bien dans les esprits que dorénavant on criera tout de suite au janséniste si Ton en veut à quelque homme austère et de mœurs ascétiques.
L'intitulé même de V Apologie^ mille passages, dont celui où Pirot parle du « sel de folie » des jansénistes, lancèrent Port-Royal dans la lutte. Sous le couvert commode du nom des curés de Paris, Arnauld, Nicole et surtout Pascal firent courir dix pamphlets presque coup sur coup; ils s'en prennent directement aux Jésuites. Ceux-ci se dégagent comme ils peuvent; ils avaient déjà été lourdement atteints par le refus de privilège fait par le chancelier au Père Pirot*; ils le furent plus encore lorsque Mazarin déféra V Apologie à la Faculté de théologie. La censure fut prononcée par elle le i6 juillet; mais la cour, retenue assurément par le Père confesseur, ordonna à la Sorbonne de la tenir secrète pendant trois mois; elle n'en permit en effet la publication que le i8 octobre, date qu'il faut retenir, car elle nous aidera à comprendre l'attitude de Henry Arnauld en cette affaire.
Les appels faits aux curés et évêques contre les casuistes étaient entendus dans les provinces. Le premier, Louis de Rechignevoisin, évêque de Tulle, censure V Apologie àhs le i8 avril. L'évéque d'Orléans, Alphonse d'Elbène, suivit son exemple le 4 juin. L'archevêque de Sens, Gondrin, les évêques de Nevers, d'Alet, de Pamiers, de Gomminges, de Bazas, de Gonserans vinrent ensuite 2. La censure de Henry Arnauld est du 1 1 novembre; c'est la dixième seulement qui ait paru.
1. Tous ces faits et les suivants sont empruntés au Septième écrit des curés de Paris, qui est un journal ; comme il a été très critiqué et contredit sans cesse par le parti adverse, nous ne prenons que les faits incontestés.
2. Sens le 3 septembre, Nevers le 8, Alet, Pamiers, Gomminges, Bazas, Gonserans censurent ensemble à Alet le 25 octobre. Gf. Vie de Pavillon, t. I, p. 3i3 et suiv.
33o HENRY ARNAULD
Cette hâte très médiocre dont fit preuve Tévêque d'Angers dans une affaire où sa famille était si directement intéressée est significative. Malgré les appels pressants d'évêques comme Alphonse d'Elbène, qui adjurait tous ses collègues d'avoir « en horreur le venin dont il (le livre du Père Pirot) est boufy, les calomnies, les mensonges et lès impostures dont il est hérissé », et quoique Antoine vantât à son frère la fermeté de cet évêque pour la bonne cause, Henry resta longtemps sourd à tous ces arguments virulents. Les curés d'Angers, à vrai dire, ne lui présentèrent leur requête de censure que le 4 novembre, mais il aurait pu condamner sans les attendre, comme l'évêque de Tulle, ou bien les presser; il ne se hâta pas et son mouvement n'eut pas une spontanéité suffisante pour plaire aux chefs du « parti ». En effet, les curés de Paris félicitèrent les évêques de Tulle, d'Orléans, d'Alet, de Pamiers, de Bazas, de Conserans et l'archevêque de Sens de leur noble initiative et louèrent leur admirable censure en lettres qui furent imprimées sous forme de plaquette. Henry Arnauld ne reçut rien, et c'est tout naturel. Déjà, dans leur lettre de remercîments aux curés de Sens, qui avaient tiétri Y Apologie le i*"^" octobre, les curés de Paris revendiquèrent pour eux-mêmes le titre d'ouvriers de la première heure « en la vigne du Seigneur pour deschausser et descouvrir les souches mortes et pourries »; ils reconnaissent cependant que ceux de Sens et leur archevêque, c( quoyque venus sur le tard », ont aidé à achever l'ouvrage. Lorsque arrivèrent, plus d'un mois après, ceux d'Angers et Henry Arnauld, ils* durent, dans l'esprit des curés de Paris, venir à l'œuvre, la nuit tombée, la vigne close, et inutiles, le travail étant achevé.
Henry Arnauld ne voulut pas être des héros de l'avantgarde; à d'autres ce dangereux honneur; il attendit comme beaucoup de ses confrères, cela semble manifeste.
la censure de la Sorbonne, dont la suspension depuis trois mois, par ordre de Mazarin, pouvait lui donner à réfléchir sur les intentions réelles de la cour. Prélat le plus politique du royaume, l'appelle encore Grandet, qui, cependant, l'a connu dans la période de sa vie où il subissait rinfluence toute-puissante de son illustre frère. En 1669, on peut voir que, non soumis encore au joug d'Antoine, il mettait de la prudence et de la temporisation dans l'expression d'opinions sur des matières dangereuses et qui pouvaient troubler son diocèse dans le cas où il aurait été en désaccord avec la cour. L'abbé de Rancé, comme nous le verrons, semble étonné de ce retard. Qu'en dut penser Antoine Arnauld qui, dans sa façon de tenir deux ans auparavant l'évêque d'Angers au courant de la préparation de la lettre-circulaire des curés de Paris, en secret ^ et lui recommandant le silence, montre qu'il avait compté sur lui le moment venu? Deux ans après, quand tant d'évêques avaient parlé, Henry Arnauld se taisait encore.
Ce ne fut donc que le 4 novembre que les curés d'Angers- présentèrent à leur évêque, en son palais, une pétition pour le prier de condamner V Apologie des casuistes^ cet « horrible abrégé de la morale plus que païenne de ces docteurs de relaschemens ». Ils disent envoyer à Henry Arnauld l'extrait que les curés de Paris ont fait des propositions de ce livre. A côté de cette pétition virulente, l'ordonnance par laquelle Henry Arnauld condamne VApolo-
1. La lettre du 3o septembre i656 à Henry Arnauld est éditée (lettre 71 des Œuvres]^ mais d'une façon tronquée. La copie du ms. fr. 17798, fol. 49, porte ceci d'inédit : « On imprime ce qu'ont dressé les curez de Paris pour estre envoyez aux curez des autres diocèzes ; mais, comme cela est un peu long à cause d'un extrait des propositions qui tiendra bien trois feuilles, il n'en faut pas encore parler que tout ne soit fait. »
2. Parmi les signataires, il faut signaler Jousselin, curé de Sainte- Croix, Gauld, régent de la Faculté de théologie, curé de Saint- Michel-La Palud, Bonichon, enfin, curé de Saint-Michel-du-Tertre.
gie des casiiistes semble pâle^ S'il a hésité si longtemps, prétend-il, c'est qu'il espérait que les casuistes se rétracteraient. Nous "avons exposé pourquoi nous voyions d'autres raisons à l'heure tardive de son acte. Henr\' Arnauld parle d'ailleurs avec une belle fermeté et ne fait pas une allusion aux Jésuites ou au jansénisme; c'est la condamnation simple et sans hors-d'œuvre d'un ouvrage qu'en bon évêque Henry Arnauld juge pouvoir renverser tout ce qu'il a fait jusqu'à présent pour le « règlement de la discipline » dans son diocèse; il se contente, dans son ordonnance, de reprendre quelques-uns des faits que y Apologie encourage : l'excuse du libertinage, le meurtre permis en certains cas et surtout la « fausse règle de la probabilité ».
Mais, sans aller plus avant, nous devons nous demander s'il faut attribuer à Henry Arnauld ces pages d'un ton à la fois si juste et si modéré. Si l'on en croit certain libelle très opposé à la censure, il faudrait y voir la plume j du seul Antoine Arnauld 2. Fouillou, dans son catalogue-^, affirme trouver la main d' Arnauld et de Sacy; le
1. Censure d'un livre intitulé « Apologie pour les casuistes v faite par Mgr Vévêque d'Angers (Angers, Pierre Avril, s. d.l. Les p. i à 4 contiennent la requête des curés. Les p. 5 à 9, l'ordonnance de censure de Henry Arnauld. Cette plaquette, dont je connais un exemplaire portant les armoiries du prélat aux Aff. étr., France 1483, fol. 22i-22(), a été aussi tirée sans ces armoiries. Les Statuts et ordonnances, p. 619 à 627, en contiennent une reproduction textuelle, sauf la suppression des protocoles initial et final et un considérable rajeunissement d'orthographe.
2. Response à la lettre apologétique d'un ecclésiastique à un abbc, (in-40, 23 p., s. 1., datée, p. 23 : 23 juin iôSq), p. 21 : « Celle (la censure) de M. d'Angers est si conforme au style des ouvrages et des lettres du sieur Arnauld, son frère, que ceux qui s'y entendent disent ouvertement qu'elle peut estre du concert des deux, mais qu'elle ne sort que de la plume d'un seul ».
Moréri^^ c'est-à-dire probablement l'abbé Goujet, est du même avis, ainsi que Dom Glémencet '.
Ces opinions certainement intéressantes, mais émanées d'auteurs qui veulent voir toujours et partout la main des chefs du jansénisme, nous semblent erronées. Et, en effet, le seul auteur qui donne une raison est celui de la Response; les autres affirment simplement, sans exprimer de motifs. Or, rien n'est plus fallacieux qu'une appréciation de style; il nous semble, au contraire, que, par son ton assurément modéré, la censure de Henry Arnauld ne peut être due à un des écrivains de Port-Royal; le contraste est très frappant avec la censure de Sens, par exemple, dont l'allure pamphlétaire accuse nettement l'origine arnaldine. De plus, si Antoine Arnauld avait ainsi à sa disposition la signature de son frère, pourquoi aurait-il attendu jusqu'après la censure par la Faculté de théologie pour s'en servir, et pourquoi aussi les curés de Paris n'auraient-ils pas secoué leur indifférence devant l'œuvre de l'un des rédacteurs attitrés de leurs écrits et n'auraient-ils pas fait imprimer, comme pour tant d'autres, une lettre de félicitations?
Nous sommes très portés à croire que dans la censure tout, forme et idées, est de Henry Arnauld. Les grandes qualités de cette lettre amenèrent des compliments à son auteur. Fabert^ et l'abbé de Rancé en écrivirent à An-
2. Histoire littéraire de Port-Royal, t. III, ms. loi [Bulletin de la Société du protestantisme français).
3. Fabert à Andilly, Sedan, 8 décembre i658 : « J'ai receu, Monsieur, la censure de M. l'évesque d'Angers de V Apologie des casuistes. Il est superflu de vous en mander mon sentiment. Il est, Monsieur, comme celuy de tous ceux qui l'ont veue et comme sera celuy de ceux qui la verront. Je ne croy pas qu'il y ait personne qui puisse lire cette pièce qui ne l'estime la chose la mieux faitte qui se puisse faire sur un pareil subjet. Je plains ceux qui ne la verront pas, car il n'est pas possible de la lire sans en estre touchez
dilly avec les termes de la plus vive et de la plus sincère admiration. Rancé s'étonnait cependant que Henry Arnauld n'ait pas écrit plus tôt^
D'ailleurs, les censures de V Apologie des casuistes ne bouleversèrent rien; elles furent généralement reçues avec le plus grand calme. Sauf dans la primatie de Bourges, où des désordres furent excités par la maladresse agressive de l'archevêque Lévis-Ventadour. les diocèses s'inclinèrent devant les condamnations d'un ouvrage qui furent bientôt ratifiées par le saint-siège. Le pape acheva, pour parler avec Racine 2, « de purger l'Eglise de cette pernicieuse doctrine ». Mais les Jésuites se ressentirent longtemps des coups qu'ils reçurent et accumulèrent des trésors de rancune; il ne faut pas oublier que le Père Annat prit à partie lui-même les curés de Paris, en les traitant de menteurs et de gens qui ont perdu toute honte, et tous les censeurs de V Apologie dans un factum où le privilège lui est donné à son titre de confesseur du roi; et c'étaient ces mêmes curés dont les curés d'Angers, entre autres, et leur évêque louaient « le zèle vrayement ecclésiastique ».
et sans sentir allumer cette indignation que les gens de bien doivent avoir contre ce qu'on veoit aller à la corruption de tout le christianisme. De plus, Monsieur, il y a de la joye à veoir les ouvrages des hommes que Dieu a mis au-dessus du commun; ce qui sort d'eux fait cy bien voir ce qu'ils ont en dedans, qu'on benist Dieu de ce qu'il n'abandonne pas la religion et que, par le moyen de ces gens-là, il la soustient contre cette horrible corruption qui, sans cela, alloit la renverser... » (original, Arsenal 6o35, pièce 236).
1. Rancé à Andilly, 26 novembre i658 : « M. d'Angers m'a fait l'honneur de m'envoier la censure qu'il a faite; je ne vous puis mieux dire ce que j'en pense qu'en vous disant qu'elle est digne de lui et qu'elle efface dans mon sens touttes celles qui ont paru jusques ici; j'avois bien cru qu'il s'armeroit pour une aussi juste défence... » (copie, ms. Arsenal 6o35, pièce 234 bis).