Histoire des persécutions, p
distinction. Ennemis et amis trop empressés s'efforcèrent d'ébranler leur résolution. Le secrétaire d'État Le Tellier, que le cardinal Spada appelle « ungrandissimo volpone », insiste brutalement, et la cour menace, tandis que Vialart les raisonne. L'évêque de Meaux Ligny, frère de l'abbesse, vint, le 6 février, apporter des nouvelles plus qu'alarmantes du conseil de conscience... Henry Arnauld n'était plus au nombre de ces timorés et Godeau le remercia d'encourager Port-Royal dans la voie de la résistance ^
Les religieuses ne se laissèrent d'ailleurs pas émouvoir par les partisans de la soumission; elles avaient été traitées jusqu'alors comme les « balayures du monde ^ » ; ce sera encore pis lorsque, après la mort de Marca (29 juin\ qui n'avait pu prendre possession que par procureur du siège archiépiscopal de Paris, Hardouin de Péréfixe vint à lui succéder; comme le nouvel archevêque obtint avec difficulté ses bulles, l'année i663 fut relativement pacifique, la juridiction des grands vicaires étant contestée^ : ce calme fut si réel que, pendant la vacance, Henry Arnauld pouvait envoyer à une religieuse de Port-Royal une lettre où il l'entretenait uniquement des devoirs épiscopaux et de l'assiduité qu'il mettait à visiter les hôpitaux^.
Le 10 avril 1664, Péréfixe reçut enfin ses bulles : Henry Arnauld n'attendait que ce moment pour envoyer au nou-
1. « Je ne puis assez vous dire combien grande est la consolation qu'elles reçoivent de vos lettres, non plus que l'ardeur avec laquelle elles prient Dieu qu'il vous fortifie de plus en plus... » (lettre de Godeau à Henry Arnauld, 26 janvier 1662; Hermant, 1. XXVI II, ch. v).
2. Lettre de la mère Agnès à Mme de Sablé, 24 avril 1662 (Lettres, t. II, p. 5o). La même expression dans une lettre de la même à la reine de Pologne, i5 avril 1664 [Ibid., p. 141).
3. Histoire des persécutions, p. 206; cf. Hermant, 1. XXIX, ch. 1 et VI ; Racine, Histoire de Port-Royal, p. 278.
4. Copie contemporaine de cette lettre, ms. fr. 19734, fol. 33.
veau supérieur hiérarchique de ses sœur et nièces une lettre où, sous le prétexte de félicitations, il lui expose les affaires du jansénisme et en particulier celles de Port- RoyaP. Cette longue épître, d'une lecture assez fastidieuse par l'érudition indiscrète qui y est étalée, est attribuée à Antoine Arnauld par Racine-. Autant nous avions de motifs pour croire que les lettres au roi ont été composées par l'évêque, autant il semble légitime d'affirmer le contraire pour celle qui nous occupe : la science y est trop indigeste et surtout trop abondante; nous n'hésitons pas à accepter le précieux témoignage de Racine.
Après avoir longuement insisté sur la distinction du fait et du droit, l'auteur de la lettre signée par Henry Arnauld en vient à défendre la « tendresse de conscience » des religieuses au sujet du Formulaire. La faute initiale est d'avoir proposé à de pauvres filles des questions qui leur sont inaccessibles. L'évêque d'Angers est trop assuré de l'équité de Péréfixe pour croire que ce prélat pourrait songer à encourager les injustes violences des adversaires de Port-Royal. « Leurs calomniateurs sont si éloignés de songer à réparer le tort qu'ils leur ont fait par leurs impostures, qu'ils ont encore la hardiesse de former des desseins barbares pour les troubler et de prétendre même. Monseigneur, de vous rendre le ministre de leur inhumanité. Mais je suis assuré. Monseigneur, que la lumière de
1. Cette lettre est publiée dans les Œuvres d' Arnauld, t. XXIII, p. 428-440; dans V Histoire des persécutions, p. 210-21 5. Besoigne [Vie des quatre évêques, t. I, p. 289 et suiv.) en a donné de copieux extraits. UHistoire du Formulaire qu'on a fait signer en France (Lille, 1692, in- 12) fait valoir (p. 20) les raisons que Henry eut d'écrire à Péréfixe et, en particulier, qu'il « avoit eu six sœurs et sa mère religieuses dans ce monastère et y avoit encore une sœur et trois nièces en 1664. »
2. Fragments historiques de Racine [Œuvres, éd. des Grands Écrivains, t. VI, p. 623).
votre piété vous fera concevoir une horreur extrême de Ténormité de ces excès et que la tendresse de votre charité personnelle ne pourra seulement les entendre sans en être fort blessée. »
L'etîet de cette lettre fut nul; le 8 juin, Péréfixe publiait son mandement sur la signature pure et simple, et dès le 9 il était à Port-Royal pour sommer les religieuses d'obéir à ses ordres. Nous possédons, on le sait, le texte plein de vie des interrogatoires qu'il fit subir alors à chaque religieuse^; tous les traits de son caractère y sortent en haut relief. Dans un seul de ces questionnaires, Péréfixe fait allusion à la lettre de son confrère d'Angers pour montrer le peu de cas qu'il en faisait; la sœur Briquet nous a rapporté les paroles mêmes de l'archevêque'. Henry Arnauld tirait, pendant ce temps, au sort dans Vhnitation pour découvrir quelque passage qui put éclairer les sœurs^; elles se décidèrent, en définitive, à ne pas modifier leur signature antérieure.
La punition fut rude; le 21 août, Péréfixe vint leur retirer les sacrements : on connaît cette admirable scène de tragi-comédie où l'archevêque se conduisit en « petite femmelette^ » nerveuse et irascible; la journée du 26 août, qui vit la dispersion de la communauté, n'est pas moins célèbre^. En ce jour même, à peine arrivée à la Visitation
1. Ils se trouvent iti extenso dans VHistoire des persécutions de Port- Roy al.
2. Interrogatoire de la sœur Magdeleine-Christine Briquet : • il (l'évêque d'Angersi m'a écrit, mais... en disant ceci il secoua la tête; un peu après il continua ainsi : Il y a assez de raison ui le peuvent porter à soutenir le parti des jansénistes; il a la ci.^ir et le sang; M. Arnauld est son frère, ce n'est pas merveille s'il le défend « [Histoire des persécutions, p. 240).
3. Cf. lettre du 12 juillet 1664 de la mère Agnès à Henry Arnauld {Lettres, t. Il, p. i65).
4. L'expression est de Racine, Histoire de Port-Royal, p. 322.
5. Chapelain écrivit à Henry Arnauld une lettre de condoléances
de la rue Saint-Jacques, lieu de son exil, la mère Agnès écrivit h Tévêque d'Angers^ : « Ce sera donc en qualité de victimes que vous nous offrirez à Dieu quand vous lui immolerez au saint autel cet agneau divin à qui toutes les âmes doivent le sacrifice d'elles-mêmes... »
Toutes les religieuses ne montrèrent pas une fermeté aussi inébranlable. Deux défections en particulier jetèrent l'alarme chez les jansénistes : deux filles d'Arnauld d'Andilly, l'une reléguée aux Filles Saint-Thomas, rue Vivienne, l'autre, la sœur Angélique de Sainte-Thérèse, qui avait accompagné la mère Agnès à la Visitation de la rue Saint- Jacques, signèrent le Formulaire. Cette dernière était la filleule de Henry; aussi la mère Agnès en écrivit-elle aussitôt à l'évêque^ en des termes remplis d'une douceur* et d'une résignation admirables : l'acte de sa nièce est très excusable; elle aurait certainement pu l'empêcher en usant de son autorité; mais « à Dieu ne plaise, écrit-elle, que je domine sur la foi d'autrui ». L'évêque, prié par sa sœur de donner son opinion, se refusa à apprécier l'attitude de la signataire, mais en laissant transparaître manifestement sa désapprobation. Dans une nouvelle lettre^, il consent à peine à accorder à sa filleule une épithète de commisération : « Cette pauvre enfant... » D'ailleurs, la modération n'était pas alors de mise dans le camp des jansénistes; la mère Agnès dut rétracter humblement les paroles d'indulgence qu'elle avait dites sur Angélique de Sainte-Thérèse; « Dieu m'a ouvert les yeux », écrit-elle^ : Dieu, c'est-à-dire Antoine Arnauld.
sur toutes ces terribles mesures (lettre du 3 septembre 1664; Correspondance, t. II, p. 368).