‹ Henry ArnauldChapitre 94 sur 267 · Sur l'abbé Antoine Arnauld, voir p. 2ii-2i · texte numérisé non relu

Sur l'abbé Antoine Arnauld, voir p. 2ii-2i

ET LE JANSÉNISME. igS

On voit le ton acerbe que le docteur de Sorbonne avait fait prendre aux relations fraternelles. Rien n'est en somme plus injuste que cette lettre; le grand Arnauld y cède à un de ces mouvements d'humeur si fréquents dans cette âme orageuse. A lire le résumé de cette lettre, il semblerait que l'évêque d'Angers était prêt à faire une soumission entière à la cour : on ne peut croire qu'Antoine ait sérieusement soupçonné son frère d'un tel revirement. Après avoir protesté publiquement et avec violence contre le Formulaire devant le roi, le pape, toutes les autorités, l'évêque d'Angers en serait venu à l'accepter en fin de compte au mépris de ses théories sur la distinction du fait et du droit! C'est inconcevable.

D'ailleurs, les faits sont là pour nous prouver que l'évêque ne songea pas à quitter ainsi son parti. Nous possédons une lettre adressée par Henry Arnauld à l'évêque de Beauvais, dont la date est antérieure de quelques jours à la date de la constitution d'Alexandre VII ^ ; elle est donc antérieure aussi au moment où le docteur accabla son frère de si lourds reproches : on voit Henry Arnauld se tenir avec fermeté dans la voie de la résistance qu'il avait choisie; il prévoit, certes, la constitution du pape qui était imminente et devine que « l'artifice des Jésuites^, la puissance temporelle et la misère attachée à la condition des grands » peuvent entraîner Alexandre VII à commettre une (c injustice ». Quelle que soit la décision pontificale, l'évêque est bien décidé à tenir la même attitude devant

1. Elle est du 6 février i665; on trouvera aux Pièces justificatives, no 10, le texte intégral de cette lettre inédite.

2. Henry Arnauld aurait précisé cette imputation dans la conversation qu'il eut avec Joseph Grandet le 4 janvier 1680. Il aurait dit que le Formulaire « fut fait à Fontainebleau par le P. Annat et envoyé à Rome par un courrier qui le rapporta avec le nom du Pape ; qu'on savoit cela d'original et que c'étoit une vérité, « comme « voilà du feu », dit-il en le montrant » (Grandet, t. II, p. 143).

ce Formulaire, qui, tout différent qu'il serait « du premier dans la forme (en ce qu'il procède d'une puissance légitime au lieu que l'assemblée n'en avoit aucune), ne différeroit en rien dans le fond, puisque, le fait demeurant toujours un pur fait, il n'obligera personne à le croire et ne sera jamais un sujet suffisant de traiter personne ni d'hérétique ni de schismatique ».

Ces termes formels, antérieurs à la semonce d'Antoine, ne suffisent-ils pas pour laver l'évêque de ses soupçons? Telle lettre de la duchesse de Longueville achève de les anéantira II serait d'ailleurs absurde de prétendre que la lettre d'Antoine ne servit pas, au moins, à affermir l'évêque dans ses résolutions antérieures. Certaines phrases du discours que Henry prononça dans son synode annuel, à la Pentecôte i665, semblent l'écho des idées de son frère. Il montre que les conséquences les plus graves de sa conduite ne l'effraient pas; il souhaite même cette « rencontre périlleuse selon le monde, dit-il, mais avantageuse pour mon salut », qui lui sera une punition pour tout le bien qu'il n'a pas fait dans son diocèse, pour ces réformes qu'il n'a pas eu le courage de faire accepter à son clergé : cet orage entraînerait-il même un renversement complet de sa situation, « ce seroit alors, conclut-il, que je pourrois dire véritablement que la tempeste m'auroit jeté dans le port^ ».

Il ne suffisait cependant pas que l'évêque d'Angers prît le parti de s'opposer à la constitution du pape, il fallait choisir le moyen de la résistance. Le premier mouvement

1. « Béni scit Dieu qui suscite à son Église des prélats comme vous pour la soutenir, durant qu'il permet que tant d'autres l'oppriment, etc.. » (lettre copiée par Lepaige; cf. Pièces justificatives, n» II).

2. Le texte de ce discours se trouve p. 663 des Statuts du diocèse d'Angers (Angers, Olivier Avril, 1680, in-40).

d'Antoine Arnauld fut de pousser les évêques, ses amis, aux mesures les plus violentes, c'est-à-dire au refus absolu de publier le Formulaire. Mais, avant de prendre une résolution définitive, il eut l'heureuse idée de s'adresser au saint évêque d'Alet. Après une discussion assez longue i, ils se décidèrent à choisir une ligne de conduite plus catholique : la signature du Formulaire accompagnée d'une explication restrictive; ainsi l'opposition au saintsiège serait moins violente et l'on éviterait « un trouble inutile » pour arriver en somme au même résultat. De même il fut décidé que les prélats amis publieraient le Formulaire comme encadré du texte de leur mandement'^, à la fin duquel le clergé diocésain serait tenu de signer. Nulle précaution ne se trouverait ainsi omise pour éviter les signatures pures et simples.

Ces conférences aboutirent au mandement de Pavillon, daté d'Alet, le i®'' juin i665, qui donna la note; Choart le suivit dans son mandement donné à Creil le 23 juin; Henry Arnauld vint ensuite avec son mandement du 8 juillet fait à Angers-^. Choart transcrit mot pour mot le mandement d'Alet, sauf les protocoles initial et final; Henry Arnauld ne montre pas une telle servilité; les idées de Pavillon se retrouvent chez lui, non sous la même forme, mais, à vrai dire, dans un ordre analogue; les différences de style qui distinguent le mandement d'Angers

1. Nous trouvons trace de cette consultation dans la lettre CXGIV d'Arnauld [Œuvres, t. I, p. 548), qui peut être datée de mai i665.

2. Voir la lettre d'Arnauld à Pavillon du 3i octobre i665 [Œuvres, t. I, p. 539).

3. Ces trois mandements ont été imprimés à l'époque en autant de plaquettes in-40, s. 1. n. d. Celui d'Arnauld a été réimprimé dans Recueil des pièces publiées en l'affaire des évêques d'Alet, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers (Cologne, Nicolas Schoute, 1669, in-12), p. 14-17; Recueil de pièces qui justifient la vérité de ce qui s'est passé dans la paix de V Église (s. 1. n. d., in-40, 36 p.), p. 6-9, etc.

des deux autres sont trop peu notables pour qu'il faille les relever; il importe cependant de remarquer que seul Henry Arnauld avoue faire signer le Formulaire « contre nostre première inclination », et cela pour le bien de la paix; comme il était l'évêque de France qui avait le plus protesté contre l'adoption d'un Formulaire quelconque, une affirmation de ce genre était indispensable. Le mandement d'Angers distingue ensuite, avec les deux autres, le fait du droit; il faut rejeter absolument les cinq propositions et prêter, quant au fait, une « soumission sincère de respect et de discipline ». On a toute raison de croire que c'est à ce mandement de Henry Arnauld que Bossuet faisait allusion dans sa fameuse lettre aux religieuses de Port-Royal. C'est, en somme, un très éloquent plaidoyer pour les engager à la signature avec distinction, et cependant cela est assurément contraire à la pensée de Bossuet.

Il appelle à son aide l'autorité de Henry Arnauld pour répondre à ceux qui prétendent que les bulles d'Innocent X et d'Alexandre VII sont contre les canons et que, « dans leurs jugements, on a tout donné à la brigue et à la cabale^ ». « Il faut, leur écrit-il, que vous vous rejetiez dans un autre abîme en croyant que les décrets reçus, approuvés, publiés unanimement par tous les évêques, lesquels plusieurs d'eux, à ce que j'ai appris, et nommément M. d'Angers^ que je nomme par honneur et avec respect^ ont souscrit à deux genoux, ne peuvent être censés canoniques... » Or, le mandement de Henry Arnauld ordonnait la signature avec distinction. Dans cette même lettre, Bossuet dit encore aux sœurs : « Enfin, [je vous demande] s'il n'est pas certain et indubitable qu'au-des-

I. Bossuet, Correspondance, éd. Urbain et Levesque, t. I. p. 126-127.

SOUS de la foi théologale il y a un second degré de soumission et de créance pieuse , laquelle peut être souvent appuyée sur une si grande autorité qu'on ne peut la refuser sans une rébellion manifeste. » C'est bien là la « soumission sincère de respect et de discipline » de Henry Arnauld. En somme, Bossuet semble bien autoriser une différence de créance entre le fait et le droit.

Comme on pouvait s'y attendre, un arrêt du Conseil intervint 1. Glermont-Tonnerre, évêque de Noyon, ayant publié un mandement- dans le sens de celui des trois autres prélats, l'arrêt interdit la signature, telle qu'elle était prescrite par l'ordinaire, aux ecclésiastiques d'Alet, d'Angers, de Beauvais et de Noyon : ordre leur est donné de signer purement et simplement entre les mains du métropolitain.

Devant ce nouveau coup porté à leurs doctrines comme à leurs personnes, Choart et Henry échangèrent de nombreuses lettres^. L'évêque de Beauvais comme celui d'Angers se confient en leur commune admiration pour Pavillon et se soumettent d'avance à son avis. « Nous devons attendre cela comme notre oracle, écrit Henry Arnauld,

1. Arreest (sic) du Conseil du Roi du 20 juillet i665, in-40, 2 p.

2. Le mandement de Noyon est antérieur même à celui d'Alet, étant du 28 mai ; il distingue le fait du droit de façon très peu analogue à celle des trois autres évêques; François de Clermont-Tonnerre est un outsider; il se rétractera assez platement, comme nous verrons (cf. Mém. chron. et dogm., t. II, p. 477; Hist. des cinq propos., t. II, p. 39, etc.); sur la bêtise et la vanité de ce prélat, on peut voir un passage connu de Saint-Simon {Mémoires, éd. Boislisle, t. I, p. 79 et 280).

3. Nous n'en possédons plus que deux : celle de l'évêque de Beauvais à Henry Arnauld du 14 août i665, publ. ap. Varet, t. I, p. 422- 425, où il est fait allusion à deux lettres de Henry des 2 et 5 août, et la réponse de Henry à la lettre du 14 août, qui nous est conservée par une copie de Lepaige dans le volume : Formulaire d'Alexandre VII, i665-i666; cf. Pièces justificatives, no 12.

et suspendre cependant toutes nos résolutions. » La grande distance qui sépare leurs diocèses est aussi une aggravation de leurs épreuves; cependant, « je demeure d'accord avec vous, écrit Choart, que nos diocèses sont notre fort^ ». Il y avait encore pour eux un autre sujet de tristesse : les défaillances probables de Clermont; malgré les affirmations de Choart, Henry se refuse à croire à une telle éventualité; ses illusions furent vite dissipées; l'évêque de Noyoncéda au roi et se rétracta, « à l'imitation de saint Pierre^ », sur les instances de sa mère, beaucoup aussi par ambition-^. Sa place ne tarda pas à être remplie; Caulet, évêque de Pamiers, ayant publié, le 3i juillet, malgré l'arrêt du Conseil, un mandement calqué sur celui d'Alet, le groupe de ceux que l'histoire connaît sous le nom des « quatre évêques » prit une forme définitive^.

Rome s'apprêta à sévir contre eux; le bruit courut même à Angers, en février 1666, qu'il y avait à Paris un bref interdisant Henry Arnauld de ses fonctions et qu'il

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