CHAPITRE CINQUIÈME. — VOCATION
. Le lendemain, 23 septembre 1893, après avoir entendu la messe et reçu la Sainte Communion, Henry embrassa sa mère et ses sœurs, et se mit en route pour Arlon. Il était convenu qu’il rejoindrait à Tournai un compagnon, qui partait pour la même destination avec un Père du collège.
A l'heure dite, Henry n'était pas là. On partit sans Jui. Un retard chez Henry était déjà étrange. Ce fut bien autre chose encore, quand, à Enghien, on le vit arriver par l’express de Bruxelles, morne et les traits altérés par une sombre agitation. Il répond à peine au bonjour que ses compagnons lui adressent, monte en voiture à leur suite, et, sans desserrer les dents, s'enfonce dans un coin, où il se m't à feuilleter fiévreusement le Guide officiel des voyageurs. Sous ces dehors abattus, une effroyable tempête faisait rage dans l’âme du pauvre enfant. Il songeait à revenir en arrière, à s'échapper, à s'enfuir au bout du monde... Son compagnon, comptant sans doute sur l’effet des pensées dont il se consolait lui-même, voulut lui parler du noviciat... Là-dessus Henry éclata; c'était bien du noviciat qu’alors il s'agissait! Hors de lui, d'une voix étranglée par les larmes, avec une sesticulation nerveuse, il répondit « qu'il ne s’expliquait pas comment l'idée de se faire jésuite lui était venue, qu'il fallait être fou, oui! fou », etc... Ahuri par l’effet inattendu de ses consclations, son ami écoutait, sans y rien comprendre, celte explosion de désespoir. À bout de ressources, il prit le parti de laisser le pauvre garçon en repos. — Jusquà Namur on
n'en tira plus que des réponses fiévreuses et entrecoupées.
Là, Henry parle de pousser une promenade vers les quais de la Meuse. Le Père qui l’accompagnait lui objecta qu'il n'en aurait guère le temps, Henry, comme s'il eût deviné une pensée de défiance, regarda son interlocuteur de son regard loyal: «Soyez sans crainte, je reviendrai ». Sa parole était donnée. À l'heure dite il était au rendez-vous.
La dernière étape s’acheva tristement. Oh! les impressions de cet inoubliable trajet. Il semblait que, d'un instant à l’autre, la volonté dût être emportée par cette tourmente où elle flottait désemparée.. — Qui s’attribuera le mérite d’avoir été plus fort? Qui accusera les autres d'avoir connu ces angoisses ?
Deux ans plus tard, ayant vu la grâce répéter auprès de lui un appel au sacrifice désintéressé, Henry trouvera dans sa propre expérience de sages et de fortifiants conseils. Avec le Vén. P. de la Colombière, il pensait que l'entrée en religion doit coûter « d’étranges répugnances », dont Dieu ne fait grâce qu'aux « jeunes enfants qu'il enlève au monde sans bien savoir ce qu'ils font, parce qu'ils n’ont pas assez de forces ».
N'est-ce pas bien vrai? La nature, que le premier grand sacrifice ne fait pas gémir ou rugir, a certaines cordes détendues sinon brisées: il est des accents et des élans, qu'en bonne prudence, on n'en doit pas attendre. |
Henry était d’une autre race. Il pouvait, lui, payer