DÉPART
{ TN jour, venant à l'ordinaire, faire sa visite à son compagnon de l’infirmerie, Henry lui jeta en
entrant, par manière de salut, ce cri triomphant: « Je
pars! » Puis il continua, tressaillant de bonheur:
« Ce matin le P. Recteur me fait appeler, — il me » regarde silencieusement: « Frère, êtes-vous toujours » prêt à tout? » — Je ne savais où il voulait en venir. : « Oui, Père. »
« Bien! Le Révérend Père Général a exaucé vos désirs... »
« Suffoqué je ne pus que balbutier: Deo gratias! » Après quelques mots, le Père P. me congédia... »
C'était le 13 mai 1897. Toute sa vie s'était passée dans l’attente de ce beau jour.
Après ce Deo graltias qui jaillissait de son âme par habitude, dans la douleur comme dans la joie, le premier mot d'Henry en annonçant son bonheur, était: « Priez pour ma mère. » Des immenses sacrifices qui lui étaient demandés, le noble jeune homme ne voyait que les larmes qu'il allait faire couler. Com-
bien de missionnaires n'ont pas emporté d’autres regrets du sol où ils laissaient toutes leurs joies!
Cette même crainte jette sa note de deuil dans la lettre débordante d'affection fraternelle, où Henry “annonce à son autre lui-même, le premier accomplissement du rêve commun, « Prie pour notre chère » maman. Le sacrifice est grand. Obtenons-lui la force » de le faire parfaitement. »
Son vœu filial était exaucé par avance. Le lendemain, en réponse à la lettre qui demandait le douloureux. fiat, il reçut ces belles paroles: « Partez, » mon fils. Je viens de la Sainte Communion et j'ai » beaucoup pleuré. Allez où le devoir vous appelle; » votre mère vous bénit. » a
L'unique inquiétude qui assombrissait encore la joie d'Henry était calmée, autant qu'elle pouvait l'être. Mais déjà, après les premiers transports d’allégresse, l'âme forte du religieux s'était ressaisie. C’est dans la plus parfaite possession de soi-même qu’il répond aux félicitations de ses amis:
«Je ne m'attendais pas à partir si tôt; la prépara- » tion intellectuelle et spirituelle devait encore se » prolonger pendant des années. C'était là ma per- » suasion. Le bon Dieu en a décidé autrement. Deo » gralias! Donc rien de mieux pour moi. Je pars » la joie dans lâme... » On aime à entendre s’exprimer avec cette modération discrète le bonheur d'un jeune homme aussi bouillant, au moment où il voit se réaliser l'unique et combien ardente! aspiration de sa jeunesse.