CHAPITRE ONZIÈME. — DÉPART
Deux religieux de la Compagnie de Jésus étaient à bord en même temps qu Henry. L'un était un Frère coadjuteur, qui retournait à la mission L'autre était un jeune prêtre. Nature martiale et dévouée, il n’en sentait que plus vivement le sacrifice qui lui était demandé. À la dernière minute, sous l’empire d’une irrépressible émotion, des larmes brillèrent dans ses veux. Une main se posa sur son épaule. « Courage, Père, lui dit une voix, c’est pour le bon Dieu. » Le Frère Beck, qui parlait ainsi, était, à ce moment méme, l'ange consolateur envoyé par le bon Dieu. Heureux Jeune homme, qui, à pareille heure, avait du courage à donner à pareil compagnon! (1
« La vraie joie se trouve dans le sacrifice et aujour- » d'hui le bon Dieu nous à donné l’occasion de lui » offrir quelque chose. »
1. Pour ce dernier aussi, la carrière devait être courte, plus courte encore qu'on ne l'avait redouté. Tous ceux qui connaissaient de près le P. Joseph Prévers s’attendaient à recevoir un Jour la nouvelle qu'il avait trouvé la mort dans quelque entreprise dangereuse, où l'aurait jeté l'audace téméraire de son zèle. [1 la trouva en effet, sous une forme moins tragique mais non moins méritoire. Atteint, après d’excessives fatigues, par le terrible béribéri des nègres, il dut revenir en Belgique au mois de janvier 1900. Une légère anéhoration parut d’abord se produire, presque aussitôt suivie d’une rechute plus grave. Le pauvre malade perdit graduellement l’usage de ses mem bres ét bientôt 1l lui fallut comprendre qu'il ne servirait plus sa chère mission qu’en offrant à Dieu pour elle ses souffrances, qui devenaient atroces dans les moments de crises. Il achevait lentement de mourir, quand une pneumonie l’'emporta en quelques heures, à Louvain, le 9 avril 1901, à l’âge de trenteneuf ans. (Voir Missions belges de la Compagnie de Jésus, 1901, pp. 197-198.) C'était un religieux d’une vertu solide et du caractère le plus généreux : une foi vive, une piété candide, un esprit original et fécond en ressources, une force d’âme à toute épreuve. Il séduisait par sa droiture et sa franchise, tous ceux qu'il ne déroutait pas d’abord par l'intrépidité batailleuse de ses paradoxes. Nous aimons à rendre ici un hommage plein de regret à sa pieuse rnémoire.
Ces mots se lisent presque au début du long jJour-
nal de voyage qu'Henry avait commencé pour sa mère, au lendemain de son départ; ils en résument le sentiment, comme les lignes suivantes en indiquent l'intention touchante.
«Je tâcherai de rester près de toi en t’écrivant cha- » que jour quelques mots, en te racontant ce que » Je Vois, ce que j'entends, ce que je sens, ce que je » pense, de sorte que si quelques centaines de lieues » m éloignent de toi, je serai toujours à tes côtés par le » cœur, par la prière et, à chaque occasion, par quel- » ques pages d'écriture. »
Fidèle à cette promesse, le brave jeune homme se fait conteur et causeur; il narre les menus incidents de la vie du bord, décrit la mer, les rivages entrevus de loin, entremélant récits et tableaux de mille allusions à ses plus chers souvenirs. — Parfois sa plume rapide rencontre une veine de poésie qu'elle suit un instant.
« Grâce à mes jumelles, j'ai fait une petite excur- » Sion dans la péninsule hispanique. Elle semble, par » sa côte nord-ouest, un vrai pays de touristes: des » montagnes bien abruptes, se poursuivant en longues » chaînes, dont nous apercevons les crêtes, une côte » toute rongée, où la mer doit être magnifique à ses » jours de colère, car nous apercevons des roches qui » se dressent dans les eaux comme de vraies aiguilles, » des cavernes dans les falaises, des criques, de larges » baies, enfin tout ce qui attire ceux qui n’ont d'autre » chose à faire que voir de belles choses. Du reste,