VISSE
ANN. Lix M II
MORl IL XXIII MARZO
MDCCCXLII.
Il y a eu là une transposition de mots. Le texte est Vïsse^ Scrisse, Amo^ que j'ai trouvé écrit jusqu'à
(i) Robert David d'Angers, fils du grand statuaire, un des plus psssionnés stendhaliens, a ajouté un médaillon.
trois fois de la main de Beyle. Il y a aussi un terme qu'on lui a fort reproché : Milanese^ et qui lui a valu d'être appelé par Monselet « renégat de sa famille et de sa patrie. » L'expression me paraît rude et semble dépasser la faute. Beyle n'aima pas Grenoble, qui le lui rendait bien jadis ; et il a voulu surtout, que je croie, trouver une originalité posthume qui fut seulement d'un goût douteux. On n'est pas spirituel tous les jours, et notamment à l'heure où l'on dicte ses dernières dispositions.
La presse française constata la perte d'un homme de talent. Je citerai, outre la Galette du Datiphiné^ (n° du 3 avril 1842), les articles nécrologiques élogieux que consacrèrent à Beyle-Stendhal le National^ du i'' avril, sous la signature de Old Nick^ et le Courrier Français du 6, sous celle de Paul Merruau. Plus tard, H. Gariel, en un article de la Petite Revue des Bibliophiles Dauphinois^ éleva la juste plainte que pas une rue, pas une place de sa ville natale ne portât le nom de Stendhal, alors que une aquarelle mi-corps figurait dans la salle des Illustres de la Bibliothèque Municipale et que le magnifique portrait de Dreux d'Orcy ornait le Musée^ où le remarquait, lors de son passage, l'impératrice Eugénie, admiratrice deThomme et du littérateur. Grenoble se rendit-elle à cet appel ? Revint-elle enfin de ses préventions? Tant il y a qu'elle a honoré une de ses rues du nom de Beyle- Stendhal.
Portrait de Stendhal (Collection Chaper)
le n'ai pris cette légère peine d'écrire la biographie de Stendhal que pour relever quelques erreurs accréditées, pour donner quelques traits de caractère tirés de ses écrits ou de documents inédits encore, pour replacer enfin l'homme dans son milieu avant d'en arriver à l'auteur.
Avec donc ce fil d'Ariane, ténu certes, mais indispensable, nous allons pénétrer dane les Œuvres et en faire Tétude critique, informés désormais que nous sommes en face d'une personnalité puissante, et fermement résolus à n'exagérer aucune des qualités maîtresses de Beyle, à ne dissimuler aucune de ses faiblesses.
Emile Zola a fait de Stendhal un des pères de TÉcole naturaliste. Pareil à ce doge de Gênes qui avait nom Marino Faliero, le plus étonné de se voir en cette attitude serait Stendhal. Tout ce que vous voudrez, mais pas cela ! Stendhal n'est le père de rien ; c'est un observateur homme du monde, écoutant, s'il le faut, aux portes des salons et venant redire aux lettrés qui font antichambre les secrets reçus ou découverts, les confidences et les aveux susurrrés ; ayant quelque parenté avec l'écrivain des Liaisons Dangereuses, et pouvant prendre pour devise ce mot de L. Ulbach. «J'ai vu les mœurs de mon temps et j'ai écrit mon livre». De là à être un chef d'école, un père spirituel, il y a très loin, et l'on reste, — ce qui est déjà bien coquet, — une individualité parfois suspecte, souvent étrange, toujours curieuse de romancier.
Balzac jugeant, en 1846, la Chartreuse de Parme en sa Revue Parisienne^ se laissa aller à cette erreur d'opposer. Henry Beyle à Victor Hugo, le premier comme maître dans la littérature des idées, le second dans la littérature des images, et de proclamer cette Chartreuse le chef-d'œuvre de ladite littérature des idées.
un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre, un livre qu'écrirait Machiavel s'il vivait banni de l'Italie au xix' siècle. Tout cela, c'est se payer un peu de mots, c'est faire de la littérature de phrases. Et d'ailleurs, cet emphatique enthousiasme provoque une réaction d'acerbes critiques ; et, de cette manière, tout le monde dépasse sa pensée en face de « cette louange à mort, » ainsi que parle Sainte-Beuve.
Beyle, on le conçoit, fut heureux de ces éloges dithyrambiques partis de haut, et il remercia chaleureusement Balzac, en une lettre ouverte, comme on dit. Remettons, s'il se peut, la chose au point.
Il y a dans la Chartreuse de Parme des parties d'une belle et d'une grande solidité littéraire : par exemple, l'épisode justement vanté de la bataille de Waterloo, qui n'a rien à faire là ; il y a des personnages vivants et bien campés et une étude remarquable des mœurs de la petite cour ; il y a de la passion primesautière, entraînante, mais imprudente et folle à la mode stendhalienne ; il y a un décor brillant, mais de dilettante; il y a des intrigues embrouillées de diplomates, de cardinaux, d'officiers de justice, de conspirateurs ; il y a des souvenirs et des visions ; il y a des idées générales, comme dans tous les écrits de Beyle et dans ceux de tous les penseurs de talent. Ce qui pe navre, je le confesse, dans les pages de mes contemporains les plus proches, c'est le manque d'idées générales. Nous avons des critiques fins, des professeurs informés, des êrudits documentés, mais chacun a son petit cercle
étroit d'observations ténues et minuscules, si ténues et si minuscules qu'elles pourraient facilement être distraites du grand patrimoine commun, sans autre préjudice que d'enlever un peu d'agrément à notre goût de sagacité et à notre attrait de curiosité. Or, Stendhal est fin fréquemment, il est informé souvent, il est documenté parfois, mais toujours son analyse tend à l'idée générale et la rencontre en certains lieux ; d'où la formation de concepts autrement importants ; d'où la simplification et la clarté de la pensée ; d'où l'étendue de ses limites et de sa portée. C'est ce que n'ont point manqué de voir, en leur temps, ces grands et larges esprits, Bossuet, Leibniz, Condillac, et, plus près de nous, Fouillée, Liard, Ribot et Taine, maîtres trop peu écoutés de nos écrivains, auxquels ils ont prêché et prêchent encore la généralisation et son rôle dans la vie mentale. Et voyez combien la critique est sujette à discussion ! Emile Faguet, que je considère comme un maître et qui le sait bien, a consacré toute une page à dire que Stendhal <?: était presque incapable d'idées générales, » ou encore que «celles qu'il a eues font souvent qu'on souhaiterait qu'il n'en eût pas du tout. » J'en demande bien pardon à Faguet, mais j'en ai trouvé, au cours de mon étude, d*ingénieuses, de nouvelles, et qu'il a fécondées, notamment l'amour de la volupté et de la force et la recherche du naturel. Mais que les pauvres lecteurs du xix* siècle vont être embarrassés pour se faire une opinion, s'ils
veulent autre chose que juger sur la parole d'un maître !
Le portrait de Mosca, qui a rappelé Metternich tel que se le figure Timagination populaire, et qui pourrait bien être le comte de Saurau, personnage bien connu de Stendhal, est tracé fortement : c'est le diplomate gracieux, parlant "bien aux femmes, auprès desquelles il dépouille son importance au point de les étonner, écrivant d'amour avec gaieté, se servant de son influence de premier ministre pour marier sa maîtresse, jaloux d'elle jusqu'au martyre. Rassi, le fiscal général, « le chien enragé, » comme l'appelait le petit peuple, le Laubardemont de cet Ernest IV, amoindri par la peur et jouant au Louis XIV, est un des types les plus horriblement comiques qu'on se puisse figurer. On voit ce bourreau rire avec sa justice et, grotesque, se hausser à de gigantesques proportions. Gina, qui deviendra duchesse de Sanseverina-Taxis en épousant ce petit vieillard gris-pommelé, bien propre, immensément riche, et qui veut être ambassadeur sans pourpenser à l'avance à ses vilenies, résout le problème de devenir sympathique à force d'être antipathique ; belle et intelligente, elle vit dans une gloire. Fille intellectuelle de Stendhal, Gina n'est pas une femme ; c'est un portrait historique que l'auteur a fait descendre de son cadre pour l'animer, après en avoir secoué la poussière du passé. Fabrice, ce neveu pour qui elle voudrait bien être plus et mieux qu'une tante, est l'Italien de pur sang.
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que peut-être admire Stendhal, désheuré de ne pouvoir être soldat, rêvant de devenir citoyen libre de la libre Amérique, oscillant, comme fera Julien Sorel, du sabre au goupillon, et finalement libertin, mais brave, étourdi, mais spirituel, ayant foulé tous les sentiers de Naples, mais ayant gardé peu de graviers fangeux au talon, et que régénère l'amour pur, quoique compliqué, de Clélia, sorte de Chimène bourrelée du remords de sacrifier son père à son amant. Italienne d'ailleurs, c'est-à-dire superstitieuse, et faisant entrer la Madone dans ses affaires de tout genre. Et ces personnages sont vraiment très beaux, et Ton peut en faire « la louange à mort. >/ Mais à côté d'eux et par eux que de fantoches, tel cet Ernest IV, amoureux aussi de Gina ! Quelle accumulation de scènes sans plan ni unité, et que de hors-d'œuvres futiles dans la peinture de cette scandaleuse chronique de petite cour ! Combien les inventions du romancier que ne fut pas Beyle sont laborieusement subtiles, ses stratagèmes raffinés, ses ruses abondantes et maladroites ! Comme se prolonge trop l'analyse, et qu'elle produit de satiété ! Comme fatiguent ses passions en cascade, si j'ose dire : Giletti jaloux furieusement de Fabrice, parce qu'il lui a enlevé l'amour de Marietta qu'il prend pour maîtresse; Mosca, jaloux tristement, parce que Gina lui a retiré son amour pour son neveu qui ne l'aime pas ; le comte M***, jaloux bassement de Fabrice, parce que la Fausta l'abandonne pour cet inconnu qui la désire; Fabrice enfin, épris de Clélia
Conti, la fille de son geôlier chef, qui sera jalouse d'Anetta Marini! Infortuné Fabrice, changé en vaste champ d'expériences beylistes, subissant la passion brutale avec tous ses chocs en retour, soldat, prêtre, condottiere, bénissant de la main qui assassine, vrai et faux, séduisant et insupportable ! Et que Ton comprend bien que, après avoir goûté de tout, il en arrive à la retraite de cette Chartreuse qui donne son nom au livre ! La fantaisie gagne à être écourtée. Et, d'ailleurs, pouvons-nous admirer sans des réserves cette Italie du xv*' siècle transposée en notre époque, ces espions, ces bandits, ces empoisonneurs, et surtout Ferrante Palla, ce poète brigand de vaudeville romanesque, qui rime et vole, aime et détrousse, offre sa vie et prend celle des autres, tous ces comparses qui ne sont guère bien situés? Savez-vous ce qu'ils ont d'intéressant? C'est qu'ils établissent la névrose de Beyle et le font de cette famille machiavélique dont Nietzche est notre plus proche représentant ; Nietzche, admirant, toujours comme Stendhal, les pourpoints et les poignards du quattrocento et de Bonaparte; pouvant, à l'instar de Vautrin, — je veux dire de Balzac, — faire à Rastignac un discours sur l'art de parvenir, renouvelé de Béroalde de Verville ; pouvant, à l'encontre de Tolstoï, cet apôtre de la croix de Genève, prêcher la morale des combattants, et aboutissant à la définition de la Virtii de Machiavel, à savoir le droit des meilleurs, — comprenez les plus forts, les « surhommes, » — et à
pousser, même malgré lui, le troupeau humain vers la civilisation.
Mal composé donc, avec des parties de tout premier ordre, ce livre de la Chartreuse de Parme ^ que Sainte- Beuve prend pour une spirituelle mascarade, est aussi mal écrit. Je sais bien que Beyle déclare, en son Journal^ ne tenir qu'à la clarté et s'appuyer sur l'opinion de Fénelon, qu'on ne s'attendait guère à voir dans cette affaire. Il n'en reste pas moins que la forme en est lâchée, et Balzac en tombe lui-même d'accord. A la réflexion, Beyle dut lui donner raison et être piqué en quelque sorte de sa réserve pourtant anodine ; car il reprit son livre et, se proposant d'en faire une deuxième édition (i), il se mit à le corriger. D'ailleurs, le panégyriste s'était rattrapé sur la qualité de la pensée et sur les incorrections coutumières au xvii* siècle, qui n'ont rien non plus à voir ici. L'erreur de Stendhal n'a pas été peut-être de se vanter de ne pas écrire ses livres, mais plutôt de ne point les construire. Il prenait pour bases d'un roman, me semble-t-il, des maximes à la Rochefoucauld qu'il avait imaginées, et sur elles échafaudait des scènes. Psychologue donc, et non romancier ; car, si toujours l'étude de l'âme est fouillée avec art, l'intérêt est bien moins aiguisé que dans les Mémoires de Casanova ou dans Alonte-Christo^ que Fr. Sarcey voulut un jour rapprocher de la Chartreuse de Parme.
(i) Voir Appendice.
^^^a^ucuns, parmi lesquels se range Caro, ont pro-
claxxxé la supériorité de le Rouge et le Noir sur cette
Chc^^^/^^ii^^^ et il n'est pas loin que je me range à leur
avis. Xe Rouge et le Noir est cependant un fait-divers,
Ihistoire banale, en somme, d'un séminariste, Berthet,
devrenu criminel par passion, et exécuté à Grenoble, en
1828. Mais le titre affirme plus de prétentions. En une
interview, — il y en avait déjà, vous le voyez, — que
^^Pporte, dans le Curieux du mois de décembre 1885,
^^ - î^auroy, Beyle aurait, paraît-il, affirmé que « le
^^^e signifie que, venu plus tôt, Julien eut été sol-
^^> mais, à répoque où il vécut, qu'il fut forcé de sere-
^^tif ^je \^ soutane, de là le Noir, » Peut-être le Rouge ^
^^ssî bien que le Noir^ eut pour point de départ le
P^^rnier roman de Stendhal, Armance,
■^^^mance avait été un essai malheureux. Il n'y
^u. monde qu'une seule et unique histoire d'a-
^our, sur laquelle on a brodé et on brodera encore
^ infini. Molière, — car le xvif siècle a tout vu, tout
Compris, tout peint, — en a donné l'expression dans le
^^pit Amoureux, Avant lui, après lui, on n'a trouvé
^^e des nuances pour la façon dont on rompt la paille.
^^ qui fit échouer Armance^ c'est que le livre est peu
^Intelligible et point du tout mesuré, si je puis dire.
Î-' auteur n'y avait pas tenu la perspective du récit, et
fut accusé, en outre, de compter sur un scandale, qui
suivit d'ailleurs, et le fit traiter d'homme de mauvais
ton, ce qui ne laissa assurément pas que de lui être
fort pénible. La presse garda le silence autour de
l'œuvre ; seul, le critique du Globe donna un article fort spirituel, mais dont Beyle ne dut point se féliciter. Armatice est la fantaisie d'une imagination maladroite, je ne veux pas croire pervertie ; c'est un livre comparable à VOliv/er de la Touche, ou à la Mademoiselle de Matipin de Gautier. Stendhal y a voulu peindre le côté triste et maladif des jeunes gens du xix*" siècle. J'ai peur qu'il n'ait réussi qu'à en griffonner la caricature. Non, ce n'est pas la jeunesse de notre époque, ni, d'ailleurs, celle de 1827, que représentent les héros à'Armance ; et ce qu'il y a de plus grave, c'est que Stendhal a voulu faire des portraits, à ce qu'il nous dit : Armance, c'est la dame de compagnie de la maîtresse de M. de Stroganoff, artiste aux Bouffes, et M"" d'Aumale, c'est M'"*' de G***, qu'il a faite sage. Eh bien ! ces personnages qui auraient vécu sont des êtres d'exception, parents éloignés des créations de lord Byron, impatientés par la vie, et dont l'amour me semble une maladie organique. De nos jours une comparaison s'impose, et d'autant que l'écrivain auquel je songe est un citoyen de cette Italie que Beyle prise si haut, et qu'il se complait à cet esthétisme recherché, et en même temps vague et élémentaire. Armance est une sorte d'Intrus, roman de ce Gabriel d'Annunzio, que certains nous jettent à la tête et trouvent adorablement exquis, parce qu'il développe les sensations subtiles, les ardeurs jalouses, les cruelles inquiétudes d'un grand enfant morbide, et qui aurait écrit sans conteste un beau livre, avec sa fière et effrénée
H. MYLE-STENDHAL 57
personnalité, si Ton y trouvait la passion naturelle et vigoureuse qui est la vraie au moins en littérature.
Ce n'est point à dire qu'Armance ne soit pas remarquable sous plus d'un rapport, et Octave de Malivert est peut-être un cousin de René, de Werther, d'Adolphe et J'Obermann, mais cousin de branche cadette. Ce qui déplaît en lui, c'est le monstre physique, traînant son babilanisme anormal dans l'amour, épousant, pour être honnête homme, une héroïne à la fois froide et exaltée, au demeurant insupportablement pédante, et se noyant, toujours pour rester honnête homme. Ce qui plaît, au contraire, c'est qu'il a beaucoup du Stendhal timide, ombrageux, profondément tendre, qu'on n'a pas assez entrevu, et qui cache sous une cinglante ironie son âme délicate et son esprit torturé. Les personnages secondaires, et le chevalier de Bonnivet, élève des jésuites, petit gredin sans envergure, et M. de Soubirane, très arriviste^ grand coquin au large coup d'aile, et Creveroche, sot en trois lettres, sont tous bien tracés en leur genre. Il est fâcheux que tel soit leur genre, et que, en compagnie de femmes, ou intrigantes bassement, ou follement écervelées, ils constituent, au dire de l'auteur, « un Salon en 1827. »
Or, c'est Armance que nous retrouvons dans le Ronge et le Noir^ mais Armance réussie. Le même caractère y est développé et complété, mais plus heureusement, d'une idée plus féconde. En outre , la nouveauté des détails y masque la pensée fondamen-
taie qui avait déplu dans Armante ; et surtout le lecteur est captivé par la beauté touchante de Tune des héroïnes et par la fière énergie de l'autre.
Le début du livre est d'une fraîcheur de paysage, d'une vérité d'observation, d'une jeunesse de sensations qui font concevoir les plus séduisantes espérances. Vous n'attendez pas une analyse. Le maire de Verrières, M. de Rénal, grand homme affairé, chevalier de plusieurs ordres, chef des ultras, adversaire acharné des libéraux et des jansénistes, lutte d'influence avec Valenod, directeur du dépôt de la mendicité, lovelace joufflu, très dévot. M. de Rénal prend pour précepteur de ses enfants, par snobisme, Julien Sorel, fils de petits paysans, petit paysan lui-même, qui, tôt et naturellement, devient l'amant de M'"'' de Rénal. Lettres anonymes. Il faut partir. Julien entre au séminaire. Vous voyez d'ici les peintures de cette congrégation, dont les membres sont en majorité des gens grossiers, marmottant du latin sans l'entendre, rustres par atavisme, travaillés de besoins physiques, préoccupés uniquement « d'argent sec et liquide, ^ tenant en suspicion quiconque veut penser par soi-même. Puis le héros se trouve placé dans la maison de M. de la Môle, noble du noble faubourg, en qualité de secrétaire. Vous voyez encore la peinture de ce monde du libertinage hypocrite et de l'infamie décorée, où tous vivent dans une sorte d'asphyxie morale, ne dissimulant pas le mépris que leur inspirent les êtres qui ne sont pas issus de gens montant dans les carrosses du
roi, et sont entourés de plats gueux qui adulent leur grandeur d'emprunt. Julien gagne la confiance de M. de la Môle et, non moins tôt et non moins naturellement, — est-ce bien aussi rapide et aussi naturel que cela dans la réalité ? — devient Tamant de sa fille Mathilde. Il va Tépouser et a, pour ce faire, de bonnes raisons, quand des lettres de M'"*' de Rénal gâtent tout. Julien veut tuer M*"*" de Rénal, et la manque. Arrestation, cour d'assises, condamnation à mort, prison où les deux femmes se disputent Julien, exécution, et scène macabre dans laquelle Mathilde dérobe la tête de son amant et la couvre de baisers. D'après P. Bourget, Barbey d'Aurevilly admirait profondément le passage où Julien enchaîné raconte à M"° de la Môle ses entrevues avec M'"' de Rénal. J'avouerai que de tout cela je frissonne peu, qu'il y a abus de Pixérécourt et de Ponson du Terrail, et surtout que le dénoûment se complique et se dramatise encore comme à plaisir. Relisez les funérailles de Julien, les pages où Mathilde jette l'argent par poignées au populaire accouru, et celles où meurt M'"' de Rénal, qui embrasse ses enfants, — il n'est point trop tôt, — et se retrouve mère, en cette fin romanesque et invraisemblable, pensée et écrite par un vieux garçon sceptique. Mais où Stendhal se révèle, c'est dans les observations délicates qu'il accumule en petites phrases piquantes et serrées ; c'est dans certains traits de certains caractères, Fouqué, le curé Chélan dont la tendresse pour Julien ne se dément point, le jansé-
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niste Pirard, le grand vicaire Frilair, M. de Rénal, M. de la Mole; c'est surtout dans la peinture de Tâme des deux héroïnes et du héros ! Toujours le psychologue !
M'"*" de Rénal est une grande dame de petite ville. Je m'explique : elle n'a pas les travers que Ton reproche communément à la provinciale; elle ne rêve pas seulement affiquets nouveaux à la mode parisienne de deux ans ; elle ne vit pas uniquement de ces <r potins :^ coutumiers en lesquels sombre toute dignité morale. Mais elle est affolée par sa solitude d'âme et n'a d'autre horizon que son mari et son directeur, le lit où naissent ses enfants , et le confessionnal discret. Délicieusement gauche, elle ignore tout de Tamour, puisqu'elle a été élevée dans les jupes austères de sa tante, d'où elle est passée, par le couvent, dans le giron du mariage de convenances, — si l'on peut me concéder que le mariage ait un giron. Je veux dire qu'elle n'a communié que sous les espèces du sentiment conjugal avec un homme dont le faux-col reste sans cesse empesé. Aussi, rien d'étonnant à ce que, lorsque Julien couvre ses mains de baisers passionnés , les premiers qu'elle ait sentis, elle ne dorme plus; il lui semble n'avoir pas vécu jusqu'à ce moment. C'est une révélation; elle nage dans le bleu. Le voilà, l'amour rêvé ; car il n'est si innocente qui n'ait fait des rêves... Puis, soudain, l'affreuse parole « adultère ^ lui apparaît en un giroiement, et le mot lui fait horreur, soyez-en convaincus, beaucoup plus que la chose. Combien en
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connûmes-nous de femmes que les mots ainsi gouvernent et qui y ont inconsciemment enfermé toute leur vie! W" de Rénal s'abandonne enfin, après réflexion, comme il fallait s'y attendre, à la domination de Sorel ; et alors elle est ballottée entre son confesseur et son amant. Elle confine à la folie, à cette folie doublement hystérique qui va la mener à toutes les fautes, à cette abominable lettre qui sera le nœud du drame, et qu'elle effacera sous ses imprudences, sous ses baisers et par sa mort. Le caractère peut paraître outré ; il est vrai foncièrement, et psychologiquement tracé.
Mathilde me plaît moins : noble, hautaine d'abord, d'air impertinent comme il sied à « Tune des plus belles personnes » de Paris, ensuite trop vite soumise et s'humiliant par une rapide et foudroyante fascination. Beyle, persuadé que Sorel est un homme supérieur à tous les points de vue, nous fait assister à la prise de possession de Mathilde par ce gaillard de basse extraction, — puisque la haute naissance ôte la force de caractère, paraît-il, — qui a toutes les vertus et toutes les magnanimités, avec des airs de Napoléon. Et cela se défendrait à la rigueur ; mais il y faudrait plus de préparations et des transitions plus ménagées. Telle quelle. M'"" de la Môle me semble plutôt une expérience d'auteur qu'une créature vivante ; et puis, elle chute danslenoir mélodrame du célèbre Boulevard du Crime ^ un contemporain de Stendhal.
Quant à Julien Sorel, type de l'être maladif dont l'Octave à'Armance est l'incomplète ébauche, ayant
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beaucoup de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau enfant, enclin à l'orgueil sacré et à la nécessaire méfiance, Bcyle avouait en riant qu'il s'était peint en lui. Voici comment j'explique cet aveu : Julien rêvant de la gloire militaire, et tombant, avec la Restauration, sous le gouvernement des prêtres et des officiers d'antichambre, voyant la sacristie où il a cherché le champ de bataille, n'est-ce pas en quelque manière Beyle brisant son épéc? Ce que je retrancherais, c'est son hypocrisie, marque indubitable de la faiblesse; car les forts n'ont aucun besoin des ressources de Tartuffe, et aussi qu'il fait la guerre en lâche, guerre de trahison et d'embuscades. Ce qu'il a de Stendhal, ce sont ses éclats de passion et ses exploits de volonté ; ce sont ses efforts pénibles et combinés ; ce sont ses chutes amenées par l'exacerbation de la sensibilité victorieuse ; c'est son originalité, sa complexité de clairvoyance et d'illusions, de sincérité et de pose ; c'est sa vivacité d'idées et d'émotions ; c'est son esprit, voilà tout dire. De même que Gina est une peinture, Julien est une eauforte, et ainsi il s'oppose, selon le mot de Taine, aux passions générales, aux pensées habillées en hommes qui ont trop peuplé la sublime littérature de notre xvif siècle, et aux copies littérales qu'on a trop faites de nos contemporains.
Pour ce qui est de l'étude de la vie parisienne, indiquée dans ArmancCy le Rouge et le Noir offre des points de vue supérieurement marqués; nous y coudoyons la jeunesse dorée baillant sa vie inutile
et inféconde, et atteinte de la maladie du siècle dont Alfred de Musset se fit Thistoriographe. Julien-Stendhal, c'est Ruy-Blas ou Didier, Rolla ou Octave, Antony ou Chatterton, — et le seul fait qu'on puisse se livrer à ces rapprochements me paraît réloge le plus flatteur à écrire de Tœuvre de Beyle.
Un roman inachevé, qui avait dû s'appeler d'abord VOrange de Malte, ensuite intitulé Lucien Leiiwen, et dont Jean de Mitty s'est fait l'éditeur, aurait compté trois volumes, Nancy, Paris, Madrid, si Stendhal avait eu le loisir de le terminer. La première partie en fut composée en 1833-34 et revue en 1836. De Mitty, content de son exhumation, — et l'on sait bien le délicieux prurit d'amour-propre que procurent ces découverteslà, — vante Letiwen plus qu'il ne convient, s'indigne du jugement rapide de Coppée, qui le taxe de « notes de blanchisseuse, » et défend la chapelle beyliste contre les haines posthumes. Qu'il nous suffise de dire que le héros, un polytechnicien libéral et amoureux, mais sans rien du genre des personnages dont G. Ohnet a fixé plus tard la formule, est désenchanté et désœuvré comme il sied après la chute de l'Empire, et donne dans des intrigues d'estaminet et de sacristie, où il est le plus souvent ridicule et toujours ennuyeux. Ne réveillons point les morts ; mais pour être agréable à Jean de Mitty, qui est un stendh'alien convaincu, donnons des lys à pleines mains !
Lamiel termine la série. Cette œuvre, d'abord intitulée par Stendhal le Petit Village de Normandie^ et
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restée inédite dans ses papiers, a été publiée, en 1884, par Stryenski et, à Ten croire, elle en valait aussi tout à fait la peine. J'avoue qu'elle ne m'eût point manqué. Il s'agit là d'un cas psychologique renouvelé du xviir siècle. Lamiel, enfant trouvée, pénètre au château de Carville, y est gâtée par la duchesse de Miossens, tombe entre les mains du machiavélique bossu Sansfin, du séduisant abbé Clément, et gagne une curiosité de l'amour qui va faire d'elle ce que Marivaux appelle une paysanne pervertie. Une fois qu'elle sera éclairée par le rustre Berville, et qu'elle se sera écriée : « Ce fameux amour, ce n'est que ça ! :î» elle n'en continuera pas moins à vouloir se renseigner avec Fédor et bien d'autres. A noter, comme le voulait Beyle lui-même, des paysages et descriptions de Normandie dignes de Flaubert.
A l'étude de ces romans se rattachent les nouvelles que Beyle emprunta ici et là, et donna à divers Recueils. Il avait acheté, en Italie, ainsi qu'il nous le confesse lui-même, de vieux manuscrits à l'encre jaunie, datant du xvr et du xvir siècle, et contenant, en demi-patois du temps, des historiettes de quatre-vingts pages chacune, et presque tout à fait tragiques, qui devinrent la base de son travail. De 1829 à 1836, il publia dans la Revue de P^r/^ quelques-unes de ces nouvelles rF^n/wa Vanini, où l'on remarque de curieux détails sur une vente de carbonari ; le Coffre et le Revenant^ aventure d'Espagne, qui trace un tableau curieux de cette contrée au commencement de notre siècle ; le Philtre^ imité de Silvia Malaperta, histoire bizarre de la frénésie dans
Tamour. De 1837 a 1839, la Revue des Detix-Mondes reçut de lui Vittoria Accoramboni^ duchesse de Bracciano^ dont le sujet eût fourni un chef-d'œuvre à Georges Sand par ses entraînantes émotions ; les Cenci^ peinture de l'Italie en 1599, qui renferme le portrait du don Juan François Cenci, prétexte aux variations brillantes sur le personnage, et sur lesquelles, tout à Theure, j'aurai à revenir; VAbbesse de Castro y toutes traductions francisées, suivant sa parole, mais auxquelles il ajoute un grain de son esprit à la Voltaire. Cette Abbesse de Castro^ c'est le prototype des Nouvelles de Beyle , avec son éloge des brigands, qui ne furent guère autre chose, quoi qu'on en ait dit, que l'opposition contre les gouvernements qui, en Italie, succédèrent aux républiques du moyen-âge ; avec ses grands coups d'épée, son esprit de galanterie, dont le signor Jules Blanciforte est le héros; avec les malheurs effrayants et romanesques de la famille Campireali, à laquelle appartient Hélène, une des héroïnes. En 1847, la même Revue publia une œuvre posthume : San Francesco à Ripa^ nouvelle de passion romaine.
Ainsi que dans les romans de Stendhal, les personnages s'agitent et ne vivent pas assez. P. Bourget a estimé que cela tient à ce que Beyle ne donne la vie en ses livres qu'à des créatures supérieures et cite, à l'appui de son dire, l'opinion de Tourgueneff et sa doctrine. Moi qui ne me flatte point de telle perspicacité, je trouve cette doctrine flatteuse pour Stendhal, mais elle ne m'empêchera jamais de déplorer que les
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œuvres romanesques de Beyle se traînent à leur dénoûment à travers une fatigante multiplicité d'événements secondaires, ou nés par hasard et comme pour ralentir l'action, distraire l'intérêt, fatiguera souhait la complaisance des lecteurs. D'ailleurs, plutôt que peindre toujours des créatures supérieures, je crois que Stendhal démontre incessamment la supériorité des caractères qui ont pour ressort la passion sur ceux qui ont pour ressort tout autre mobile, le devoir ou la vanité. Et cela serait entendu à moins de frais et à moins de pages. La vie est plussimple, au fond, que les complications qu'il imagine, et ses personnages sont trop fréquemment des emplois^ au lieu de demeurer des types. Ainsi s'expliquent, dans une certaine mesure , les attaques de Cuvillier-Fleury dans les Débats (1858) contre Stendhal € romancier détestable, » que défendit avec courage Arnould Frémy dans le Charivari, Les romans et les nouvelles ne sont point vulgaires, certes, mais marchent ainsi qu'ils peuvent et sont ^ écrits comme le Code civil », ainsi qu'il déclare l'avoir tenté dans la note testamentaire en tête de Leiiwen. Cette définition de son style lui a été tournée à éloge parfois, à critique plus souvent. Nulle manière n'est plus piquante pour Taine, qui n'aime guère, paraît-il, la forme majestueusement solennelle de Bossuet et de Bourdaloue. Mais, par contre, d'autres n'ont point admis cette manière heurtée, hiéroglyphique à force d'ellipses, de tours étranges, de sens rompus, de rapprochements disparates, de clowneries
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bizarres, et n'ont point consenti à reconnaître à Beyle des qualités d'écrivain. Encore une fois la vérité est entre ces extrêmes. Il ne me coûte rien d'avouer que Stendhal n'est pas un écrivain au sens strictement littéraire du terme, mais j'affirme en même temps qu'il a, comme un écrivain de race, découvert des ressources, des finesses dans la langue, et surtout qu'il est personnel en son faire; qu'il est resté, quoiqu'il en ait eu, dans la tradition du style du xviii' siècle, repoussant l'épithète chaque fois qu'elle est inutile, fuyant les festons et les astragales chaque fois qu'ils nuisent à la netteté de la phrase et que, sous ce rapport-là aussi, il n'a point été banal.
Mais l'œuvre où son originalité s'étale le plus complaisamment, celle que je mettrais, sans me faire trop presser, avant toutes les autres, c'est assurément VAmour. Plus que personne, Stendhal, tel que je le conçois, était qualifié pour un semblable sujet. « Je ne l'ai jamais vu , écrit P. Mérimée , qu'amoureux ou croyant l'être, » et lui-même déclare que la moitié de la vie est cachée à l'homme qui n'a point aimé.
Il existe un bleu dont il meurt Parce qu'il est dans des prunelles,
et il en vit aussi de ce bleu qui le torture. L'en blâmerons-nous? Cette sagesse, qu'on appelle également l'abstention, est le fait des bourgeois et des eunuques. « Sans amour, dit-il, en son Journal, ]e ne vaux rien ; » et Beyle ne s'est jamais blasé, je le confesse, pas plus
des jupons mal attachés des servantes de taverne que des dessous froufroutants des grandes mondaines, — je ne charge rien, il avoue, encore en son Journal^ cette double inclination, — pas plus des filles que des femmes honnêtes, <î: aussi coquines que les coquines, » à ce qu'il dit dans une Lettre à Métilde. Et voilà de quoi faire jeter les hauts cris à toutes les femmes et à tous les Tartuffes, c'est-à-dire éloigner de soi la classe de beaucoup la plus nombreuse de lecteurs. Débauché donc? J'ai déjà répondu «non», avec des pièces à l'appui. Et je le maintiens. Débauché, non pas , mais cérébralement amoureux , et de là son envergure ; de là aussi la confusion pour ceux qui ont sur la passion des théories arrêtées et immuables, et qui, comme Boileau, appellent un chat un chat. L'art des nuances est délicat, et l'on fait vite un débauché d'un homme amoureux de l'éternel féminin, amoureux de tous les rythmes, entremêlant son désir de poète à chaque créature qui passe, récitant toutes les strophes de l'immortelle beauté, rêvant de toutes les joies et souvent arrêté à l'orée du rêve, souffrant de tous les bouleversements qu'entraîne en sa course la passion, lanciné par toutes les préoccupations qu'elle amène à sa suite, emporté par toutes les folles espérances de ce sentiment délicieux, brisé par toutes ses désillusions. Lisez dans P. Mérimée le récit de l'état d'âme de Beyle après la trahison de M"'^ Grua ; voyez-le privé de toute énergie, en une langueur accablante, et concluez ensuite si cet homme était
apte à écrire de Tamour. Car, pour être maître en la matière, il faut cette qualité primordiale d'avoir de tout son être connu la passion dans la fameuse allée de tilleuls, de ces tilleuls dont la fleur, selon Topinion de Marcel Prévost, est la fleur d'amour ; il faut avoir essayé de forcer les cœurs féminins, et il faut encore, afin d'être un cambrioleur de premier ordre, que cela vous soit venu, non pas en entendant chanter, mais en entendant grincer le rossignol.
Or , Stendhal me paraît .^taillé , si j'ose dire , sur le modèle de ce héros du même Prévost dans Mon Mari. « Paul recommence sans cesse une expérience qui n'aboutit jamais au bonheur, et dont il doit connaître aujourd'hui si bien à l'avance toutes les péripéties. Est-ce sa fonction dans la vie de s'attaquer à la femme et de la mettre en un certain état de fermentation, comme c'est la fonction de certains organismes de faire fermenter le vin ou le lait ? On ne peut pas le nier, les femmes fermentent à son approche.... Il est par excellence l'homme d'amour.... compliqué, » Compliqué est un appendice inutile. Pas si compliqué que cela. « Homme d'amour » suffisait.
Et si l'on veut ajouter quelque chose, il convient de se reporter à l'époque sentimentale en laquelle Beyle aima. Musset est l'unique peut-être qui l'ait comprise :
Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Voilà le mot à souligner," le mot type de la littérature et des mœurs romanesques; le mot qui a déter-
miné la maladie du siècle ; le mot qui a interrompu la tradition des dames des Percherons et des habituées de la loge infernale du comte de Saint-Germain, tradition qu'essaieront en vain de continuer les grandes dames de Balzac ; le mot qui explique la division nouvelle des femmes en lorettes et en bourgeoises, les unes prostituées, les autres sentimentales. Et c'est là ce qu'a entrevu Paul Adam, qui voudrait creuser la psychologie de cette nouvelle race, aujourd'hui tombée à son tour dans le temps
A l'état de mystère ignoré de la foule.
Ce qui nous paraît connu, c'est l'influence qu'ont eue ces femmes sur leurs contemporains. Elles supprimaient la débauche, et Musset lui-même l'anathématisait ; elles reculaient devant la plasticité,
Et faisaient des tableaux voiler les nudités ;
elles rêvaient de l'innocence angélique et élégiaque ; elles la portaient au bord du Lac^ où le vent jouait dans leur chevelure et ne dérangeait les plis de leur robe que pour montrer le bout de leurs « pieds adorés ; » elles exigeaient la phraséologie de commande, le sourire gauche, la rougeur subite. Décidément, «homme d'amour )è> suffisait.
De ses expériences personnelles, Stendhal avait divisé les femmes en trois types : les gaies passionnées, [M""' d'Aumale, la duchesse de Sanseverina] ; les tendres passionnées, [Armance, M"*" de Rénal, Clélia
ContiJ ; les Imaginatives passionnées, [M'"' de la Môle]. Et c'est ainsi armé que Stendhal écrivit de V Amour.
Le livre parut en 1822. Ce fut à grande peine que M. Darlincourt, — c'est le pseudonyme que prend Beyle dans ses Notes^ — : put trouver un éditeur qui voulût gratuitement de son manuscrit, et l'ouvrage fut fort mal accueilli. Il y a même encore des lecteurs en France, nous en connaissons tous, qui s'expliquent cette chute parce que V Amour est un long paradoxe, assez mal soutenu, à leur sens, et fort prétentieux. Ecrivez donc des chefs d'œuvre avec le sang de vos veines ! Pour réussir chez nous, le moyen est... d'avoir du succès. Sous une apparence de naïf truism^ croyez que ma formule est la bonne. C'est comme si je disais que, pour devenir riche, il faut avoir de l'argent. Or, ce fut à qui se moquerait le plus plaisamment, — vous savez bien que nous sommes le peuple le plus spirituel de la terre, — de l'infortuné Stendhal. De 1822 à 1833, le libraire débita dix-sept exemplaires, et le bonhomme avisé qui, outre sa prudence, avait de la littérature, rapprochait V Amour des Psaumes sacrés de Lefranc de Pompignan. Encore un qui avait de l'esprit ! C'est que l'on ne pardonnait pas à Beyle ses audaces. Examinons-les de près pour les réduire à leur plus véridique expression !
L'Amour est le corollaire naturel de la morale de Stendhal. Cet ouvrage d' « idéologie » pose un cas particulier de sa théorie générale : le bonheur. Le devoir est une abstraction; la vertu une chose imper-
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sonnelle, je dirais presque un produit comme le sucre ; le remords, une simple convention de Téducation; rhonneur, une duperie, ainsi que le dévoûment; la morale, une invention des dévots. Le bonheur est dans la sensation, dont le ressort unique est la passion, cette passion italienne, rapide et fugace, née du coup de foudre, et durant ainsi que Téclair. « Divin imprévu ! » dit Beyle. Pas de luttes, pas de combats intérieurs, pas de cette vertu troublée qui bataille contre le désir, pas de ces délais, de ces retardements, de ces hésitations, de ces résistances, de cette pudeur, maladresses essentiellement françaises, de cette France glacée au nord de la Loire, où Tamour, nous apprend-t-il, ne ressemble en rien à ces arbres des pays chauds que nous ignorons, en lesquels la femme dit franchement : « Caro^ dite a AI. che mi place, ^, Ici je me vois contraint d'ouvrir une parenthèse et de conjurer le lecteur qu'au temps de Beyle on appelait « bénévole » et qui, au nôtre, ne doit pas avoir perdu tout droit à cette épithète, de ne vouloir point me confondre avec le théoricien détestable dont je ne suis que le fidèle historiographe, etde ne me pas attribuer la moindre complicité avec Stendhal. Et, fermée cette parenthèse, je reviens à ses loups. Donc, serait-ce bien Tidéal que le nôtre, qui se réduit en cris de passion contrariée par les lois sociales, en désirs, fous de lèvres, en rages acerbes de jalousie, en enlèvements préparés dans la fièvre et inachevés au réveil de la raison, en arrachements forcenés, mais
nécessaires, de bras qui n'ont pas eu le temps de se refermer? Et, du côté de la femme, serait-ce la vérité que de se refuser, ou bien de se donner avec ridée de se reprendre? Non point! Tout cela n'est pas Tamour, Tamour libre et saint, l'amour violeur des contraintes, en lequel l'homme marche droit au but, férocement si vous voulez, et où la femme ne peut pas feindre, se feutrer de prudence, se ouater de précautions. Ainsi s'amène nécessairement cette première cristallisation qu'inventa Stendhal et qui fit fortune à ce point qu'elle retourna plus tard l'opinion, et que Francisque Sarcey lui-même, en préfaçant la Chartreuse de Parme^ nous avoue « avoir cristallisé » à son heure.
Cette cristallisation, nul ne l'a mieux expliquée que Em. Faguet, en ces lignes : « Une brindille de bois mort, placée dans certaines grottes où l'air humide est chargé de certains sels, se couvre de brillants cristaux et devient une aigrette de diamants. L'amour proprement dit, à sa naissance, c'est cette brindille de bois mort; l'imagination, lentement,* la rêverie solitaire en fait ce bijou rayonnant où scintillent tous les feux du ciel. » C'est du Stendhal et du Stendhal bien présenté.
Mais il y aune seconde cristallisation, alors que la femme croit de reine être passée esclave, et qu'elle est grisée par l'ivresse survenue du plaisir, — beaucoup moins forte donc chez l'amant que chez la maîtresse, qui piéfère l'émotion à la raison.
De la beauté Beyle si épris sent surtout cette forme humaine qui, au dire de Pascal, se restreint et s'enferme dans la différence du sexe ; cette forme qui parle à l'imagination et éveille les sens ; qui à Tœil de l'amoureux change les objets et en exagère les avantages ; qui, suivant une des paroles de Stendhal, est une aptitude à donner du plaisir, ou, suivant une autre, est une promesse de bonheur, — lisez de bonheur physique. Théorie peu élevée assurément, mais qui a le mérite de préparer Schopenhauer. Je sais bien que Tâme moderne proteste en déclarant que l'amour, sentiment supérieur, est étranger à ses fins physiologiques; mais je n'ignore point que Schopenhauer nie la vérité de l'idéal dans l'amour, ou plutôt en fait comme un piège de Tinstinct utilitaire de la Nature.
De la pudeur Beyle pense que c'est une chose apprise et de pure convention,
Tout est nu sur la terre, hormis Thypocrisie ;
une mode de femme distinguée, outrée par les femmes vulgaires, un mensonge social ; du mariage, que c'est une prostitution légale en bien des cas; du divorce, que c'est une nécessité; de la jalousie, que c'est le plus grand des maux ; des fêtes du grand monde, où les femmes étalent leurs poitrines découvertes, qu'elles rappellent involontairement les scènes de TArétin ; de l'amour enfin , que c'est une fièvre qui naît et s'éteint en dehors de la participation de la volonté.
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Et Aristote a dû dire à ce sujet... de fort belles choses. Pour moi, en face de ces nouvelles hérésies, je m'explique de vives colères, surtout de la part de certaines femmes qui croient, en ces rencontres, apercevoir pendue à la plume de l'écrivain la dragonne du sabre incongru qu'avait traîné sur le pavé sonore le souslieutenant. Pourtant, n'exagérons point ! S'il fallait à tout prix reconnaître à Stendhal quelque minime influence sur son siècle, il conviendrait de la chercher dans l'exposé de pareilles théories. Quand il a émis ces aphorismes : — une femme faible est celle à qui l'on reproche une faute et qui se la reproche à elle-même ;
— une femme insensible est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer ; — une femme appartient de droit à l'homme qui l'aime et qu'elle aime ; — quand il a ainsi lutté contre la morale bourgeoise et les préjugés sociaux,
— ainsi appelle-t-on en littérature les règles de la société, — il a posé des idées qui ont servi de thème au drame et au roman modernes. On pourrait écrire làdessus les plus beaux développements. Je ne les distillerai pas. L'énoncé du fait me suffit, et aussi cette constatation supplémentaire que l'idée maîtresse qu'on vient de remarquer dans le Monsieur Bonnet^ de Maurice de Faramond, est que l'amour, même infâme, même infécond, engendre seul les grandes choses sur notre pauvre planète et, seul, nous hausse jusqu'à la splendeur surhumaine. Vraie beauté symbolique et superbe dénouement tragique à la fois !
La division de l'amour ne manque pas d'intérêt :
Tamour physique, Tamour-goût, Tamour-passion , ramour-vanité, sont des phases vécues par lesquelles, si l'on est sincère, on reconnaîtra avoir passé de loin en loin; et l'acuité du psychologue sera louée, lorsqu'elle s'exprimera en inscriptions lapidaires telles que celle-ci : une duchesse n'a jamais que trente ans pour un bourgeois, — ce que Pascal, en son Discours sur les Passions de V Amour ^ avait bien vu aussi, lorsqu'il parlait de « la dame aimée sans égalité de condition. »
Ainsi divisé, cet amour passe par sept époques : l'adoration, le baiser et autres menues faveurs, la petite oie^ l'espérance, l'amour accompli, la première cristallisation , le doute, la deuxième cristallisation. Tout cela tenu et aiguisé, fin comme Stendhal luimême.
Et l'influence climatérique sur l'amour, n'est-ce pas trouvaille avisée ? Sanguin ici comme en France, bilieux là comme en Espagne, mélancolique comme en Allemagne, flegmatique comme en Hollande, et encore nerveux ou bien athlétique, à la mode de Milon de Crotone, de robuste mémoire. Je ne disconviens point que le sens de l'idéal manque un peu à toutes ces gentillesses, et que le sentiment ainsi envisagé voisine avec l'histoire naturelle. C'est la théorie de Montesquieu appliquée à l'amour, au lieu de l'être à la politique. Bizarrerie scientifique, paradoxe psychologique, abstraction métaphysique, si vous voulez, mais livre vécu ; trop anecdotique, brillante, quintes-
sencié, mais vécu encore et plein de « ces petits faits vrais -^ dont parle Stendhal, souvent courbé sur le réel, pour aboutir à cette conclusion que le Français est trop vaniteux, l'Anglais trop orgueilleux, TAllemand trop songe-creux, rAméricain trop riche, et que, seul, l'Italien habite la patrie de cet amour dont on rencontre aussi le modèle sous latente noirâtre de r Arabe-Bédouin. Stendhal y était allé voir, et il a pu écrire : « / hâve proved by an évident expérience the trtith of my principles about the art of rousing love in the heart of the woman^ — J'ai prouvé par une évidente expérience la vérité de mes principes sur Tart d'éveiller Tamour dans le cœur de la femme. » C'était le meilleur éloge de son livre et son Exegi montimentum.
Dans une période de courte durée, trois ouvrages sur le même sujet ont vu le jour, y compris celui de Stendhal ; je veux parler de la Physiologie du Mariage de Balzac, et de V Amour de Michelet ; mais, de quelle supériorité n'est pas le premier ! L'œuvre de Stendhal connaît et traite la question posée ; Balzac raille autour du sujet ; Michelet l'étriqué en le conjugalisant. Balzac prédestine à des accidents dont le pauvre Molière faisait mine de s'égayer les plus nombreux de nos contemporains ; Michelet ne veut pas songer à de pareilles mésaventures et propose un idéal traditionnaliste, si l'on peut dire, aux conjoints pardevant M. le Maire. Balzac rabaisse l'amour à l'amour physique, Michelet le hausse à l'amour moral; Balzac
voit la femme comme un être inférieur, Michelet comme Téternelle malade ; Balzac rabelaisie, Michelet moralise. C'est bien cela, mais ce n'est pas tout, et à deux fondus ils créeraient sans doute un monstre. La fusion est d'autre sorte et telle que l'a réalisée Beyle, qui a pris ses directeurs ailleurs que chez les pantagruélistes comme Balzac, et ailleurs que chez les roses comme Michelet, procédant de Platon et inspirateur de la préface de VAbbesse de Jouarre de Renan. Il n'y a pas cent manières de comprendre l'amour ; il n'y en a qu'une pour être à la fois clair et complet. L'amour est la passion suprême qui met en jeu tous les ressorts de l'être humain.
Eh ! Madame, après tout, je ne suis pas un ange,
comme dit l'Hassan de Musset après Tartuffe, véridique cette fois. L'amour, c'est le cœur ; l'amour, c'est l'esprit ; l'amour, c'est le corps ; et, seul, est parfait l'amour qui tient à dose égale en éveil toutes les facultés morales, intellectuelles et physiques. Peu nous chaut que l'on fasse des divisions pédantesques et maladroites ! L'homme qui, différant du Rubeck de Qtiand nous nous réveillerons d'entre les morts d'H. Ibsen, ne cherche pas l'être qui s'ajoute à lui, qui le complète, qui ne fait qu'un avec lui dans tous les actes de sa vie ; l'homme qui n'aime pas de toute son âme et de tout son corps, qui n'arrache pas à l'amour le ^wwwwm des sentiments et des sensations, ne le connaît pas. L'amour, c'est le microcosme idéal ; et celui qui, de
tous, a le plus approché de la peinture entière de ce microcosme, c'est Beyle, qui a trouvé là l'occasion de développer sa psychologie merveilleuse et de dépasser de toute la tête et Platon, et Balzac, et Michelet, et Renan.
Avec ces qualités d'analyste, Stendhal devait faire et fit de la critique. Son travail le plus connu, comine critique littéraire, fut Racine et Shakespeare. En 1823- 1824, il donna sa première édition, comprenant seulement quarante pages ; en 1824-25, la seconde édition en compte cent cinquante. Et ici, je me permettrai une fois encore de ne pas trouver bien neuves les idées de Stendhal, au moins dans la conception. Racine ! Shakespeare ! Ces deux noms sont dans Tair :
Racine rencontrant Shakspeare sur sa table, S'endort près de Boileau, qui leur a pardonné ;
et depuis les temps du romantisme, elle n'est pas finie encore la turlutaine du classicisme des romantiques et du romantisme des classiques. Les brochures de Beyle, il le reconnaît, n'eurent qu'un succès d'estime, et il
ajoute : « On n'y comprit rien. » Était-ce la faute des lecteurs ou la sienne ? Je suis tenté de croire que ce fut plutôt celle du public. L'auteur voulait en finir avec la tragédie de Corneille et de Racine, usée jusqu'à la trame par Voltaire et par Campistron, et avec le classicisme de nos grands-pères. Il songea même à détruire, dans des articles du Globe, les unités que Boileau avait tirées d'un Aristote incompris, et qui avaient si fort ligotté nos tragiques, et il se vante de leur déroute comme « d'une chose de bon sens. » Le romanticismey — ainsi écrit-il, — est, suivant lui, Tart de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs croyances et de leurs mœurs, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Aristote à bas, et, sur les ruines, Épicure uni à Platon. Assez de classique, assez de cette tragédie surannée, qui, dit-il en son Journal^ « n'étant pas sa nature, le scie. » Entendez-vous d'ici le haro ! Il complète, en une Note retrouvée et sans date, l'idéal de la tragédie : « Une personne à laquelle nous nous intéressons autant qu'à nous-mêmes, éprouvant le plus grand des malheurs qui lui puissent arriver, et se l'attirant par les actions qui la rendent intéressante à nos yeux, est la perfection de la tragédie. »
Mais, dans ce renversement de l'ordre si longtemps établi, que deviennent les grands classiques? C'est fort simple : de classiques il n'y en a point, ou si peu. Sophocle ? Euripide ? Corneille ? Racine ? Des romantiques de leur temps. Shakespeare, ce génie dramatique
que Beyle oppose, encore en son Journal, « à la tête anti-dramatique de nos faiseurs de comédies, » est un romantique de son époque. Le tout est de s'entendre, en croyant au romantisme préexistant. Voyez-vous d'ici le toile ! Et puis Racine a fait la faute suprême d'écrire en vers. La tirade est la bête noire de Stendhal, et il appelle Talexandrin ^ un cache-sottise. » Ah ! cette fois, vous êtes orfèvre, Monsieur Josse ! Beyle n'entendait rien aux vers, qu'il pensait inventés seulement pour aider la mémoire, et, s'il s'est efforcé à écrire un jour, en vers, un conte erotique inachevé, dont le manuscrit est déposé à la Bibliothèque municipale de Grenoble, et dont, par décence, je ne puis rien citer ici, et quelques autres pièces sans valeur, il n'a jamais eu le sens de la langue poétique ; il estropiait les vers en les citant ; et il ignorait toute règle de la métrique anglaise et italienne. Froidement, toujours comme Montesquieu, il eût méprisé les lyriques et aurait cité comme les quatre plus grands poètes : Platon, Malebranche, Shaftesbury et Montaigne, parce qu'il n'aime pas le nombre, et qu'il méprise le rythme, et aussi parce qu'il préfère les hommes à idées.
L'argumentation de sa première brochure émut, parmi tant d'autres, l'Académie française ; et l'un de ses membres, Auger, le plat commentateur de Molière, de la Harpe et de Campistron, qui, deux ans après, devait être secrétaire perpétuel, prit la plume contre ce révolutionnaire qui avait des allures d'insurgé. D'où la parution de la deuxième brochure, qui débuta
par une Préface en laquelle la noble Compagnie était assez mal traitée :
Comme avec irrévérence Parle des dieux, ce maraud !
L'idée d'ensemble que nous dégagerons de ces deux œuvres, celle qu'on a peu remarquée, aveuglés qu'ont été les critiques parles originalités de détail que je viens de noter, est celle-ci : Beyle expose, en un style net, d'un raisonnement fort et très logique, qui pourrait bien être un trait de génie, que la Révolution de 1789, aidée par la marche des événements qui ont, jusqu'à 181 5, secoué la France, devait fatalement rénover la littérature et la forcera s'adapter, pour ainsi dire, aux besoins nouveaux d'une société nouvelle. Rien, en effet, ne nous paraît devoir rester stationnaire dans le domaine moral et, après Saint-Evremond qui avait entrevu cette vérité, et dont Beyle a d'ailleurs quelques traits , avant Brunetière qui a porté dans l'ordre littéraire la méthode darwinienne, Stendhal est évolutionniste. Une tragédie, autre que le drame en prose, lui semble désormais un monstre et les unités des entraves byzantines. Il voit donc le théâtre de Dumas père, la chute des Burgraves^ et condamne par avance l'œuvre de son compatriote, Francisque Ponsard, le dernier dramaturge classique. Il fulmine, en outre, contre la Harpe qui a, paraît-il, étouffé bien des hommes de génie, ce qui est douteux, et veut se délaharpiser ^ et nous avec lui,
ce qui est sage. En un mot, ce qu'il tentera en musique pour Rossini et Mozart contre Berton et Paër, il le tente en littérature contre Duvicquet et Auger.
Je crois avoir ainsi bien fixé le mérite de Stendhal ; mais, sans vouloir le diminuer, ma franchise impartiale me force, — amicus Stendhal y sed magis arnica veritaSy — à reconnaître que ces idées-là étaient dans Tair, que le romantisme naissait qui allait chercher à donner l'illusion de la vie, supprimer les conventions, développer la mise en scène, créer avec Antony^ avec Chatterton^ le drame en prose auquel Victor Hugo lui-même serait obligé de venir.
Nous trouvons dans Beyle critique des idées plus personnelles, et par suite plus discutables, en l'expression de ses amours et de ses haines littéraires. La plus prononcée de ces animadversions, et celle sur laquelle il est à maintes reprises revenu en divers ouvrages, c'est l'horreur que lui inspire la littérature allemande dans son ensemble. «Ils sont si bêtes ! 2^ dit-il dans sa Lettre à Balzac. « Si on veut les lire, écrit-il dans Racine et Shakespeare^ c'est l'ennui qui s'empare du lecteur. » Il ne peut souffrir cette nation philosophante où l'on est kantiste jusqu'aux pieds de sa maîtresse. Pourtant cette philosophie même fait à certains trouver grâce devant lui, tels Schlegel, dont il aime l'objectivité et qu'il suit dans plusieurs de ses études critiques, comme pour renforcer ses impressions ; et Schiller, qu'il baptise immortel et compare à Ronsard; et Werner, auquel il trouve de l'esprit et du goût.
Mais Gœthe est un grand homme de contrebande, et les Affinités ne lui plaisent pas plus que Werther et Ottilie.
Suivons-le dans ses jugements parfois bizarres, toujours personnels et de bonne foi. Il méprise Bossuet et ce qu'il appelle ses phrases. Ne discutons point ! Constatons que le style de Bossuet ne ressemble guère à celui de Stendhal, et que ce critique , impressionniste avant la lettre , devait être désagréablement affecté par la somptueuse période des Oraisons Funèbres. Son opinion s'éclaire de cette déclaration : « Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal, » — hélas ! parfois on s'en aperçoit trop ! — «je suis assiégé par des idées que j'ai besoin de noter. » Et, de plus, il y avait antipathie de nature entre cet original suraiguisé, coupant en quatre les cheveux et visant au fin du fin, et l'admirable lieu-communiste que fut Bossuet.
Walter Scott ne lui plaît pas davantage à cause de son excessive servilité. Cette sévère appréciation valut à Stendhal une curieuse lettre de Byron que publia le journal Le Globe ^ en son n" du 2 novembre 1824. Pour ce Byron, il a une admiration sans bornes ; il ne voit, en Chateaubriand, qu'un forcené vide et grandiloquent et « le roi des égoïstes; » et en M'"'' de Staël qu'un écrivain parfaitement surfait et malhonnête ; mais ici nous touchons à ses idées politiques sur lesquelles je vais revenir. Et tout cela est jeté sans ordre, au hasard de ses lectures et de ses réflexions. Et voilà
pourquoi je le laisse ainsi sans ordre et au hasard moimême, de peur d'avoir Tair de codifier, en quelque manière que ce soit, les idées littéraires de Beyle, et de donner de lui une idée dogmatique, aussi éloignée de son mode que de ma pensée.
11 aime Corneille, dont il a vu et décrit, en ses Mémoires d'un Touriste, la maison natale, Corneille à la noble et sublime simplicité ; — on entend bien que ce sont ses termes mêmes cueillis ça et là ; — Regnard, à la franche et saine gaieté ; Quinault, d'une charmante délicatesse ; Marivaux, exquis en le genre qu'il dénomme ; Voltaire, qu'il trouve brave et spirituel, et dont il alla visiter l'habitation à Ferney, en un transport de piété ; Montesquieu, qu'il a beaucoup pratiqué; Mirabeau, dont il apprécie très haut Vesprit^ et rÀrioste, et Pétrarque; et aussi, par convention, me semble-t-il, Dante Alighieri. En ces parties un peu âpres, l'intelligence avertit chez Beyle le sentiment, et ce n'est point là un trait que l'on doive laisser dans l'ombre, non plus que son goût pour la décentralisation littéraire. Le passage est suggestif : « L'Italie n'est pas comme la France, elle a une vingtaine de capitales ; en France, il n'y a que Paris. Les littérateurs de Lyon, de Nantes, de Bordeaux, sont des êtres ridicules. L'Italie est, au contraire, dans l'illustre position de l'Allemagne. On se moque fort bien à Venise de ce qui
est applaudi à Milan Chaque ville d'Italie possède
successivement deux ou trois poètes, qui, au lieu d'être ridicules, comme cela arrive à leurs pareils en France
et en Angleterre, sont regardés parles bourgeois, leurs compatriotes, comme faisant partie des avantages qui distinguent leur ville... » Celte théorie est très louable, et, si discutable, peut du moins se soutenir... comme toute autre ; car, le propre de la littérature est que chaque opinion est défendable, et que rien n'est vrai que le beau. Ce qui me choque, — et voilà pourquoi j'y insiste, — ce sont les attaques contre Molière, qui, d'après Stendhal, avilit les personnages aux dépens desquels il veut nous égayer. On sait bien que Beyle a laissé un Molière [éd. de 1814,6 vol. in-B"*, chezNicolle] annoté de sa main. Il y blâme le coloris des Amants Magnifiques, désapprouve Don Juan, trouve le Misanthrope inintelligible et souvent froid comme un poème didactique, les Femmes Savantes fondées sur une proposition morale fausse et menées par des excès de caractère et des invraisemblances, et ne fait grâce qu'à Tartuffe. Je ne vais pas plus loin, parce qu'ici exposer les idées de Stendhal c'est en démontrer l'inexactitude, et cela me le gâte fort que de le voir fermé au comique merveilleux de Molière. Il est, du reste, je dois le dire par honnêteté, de l'avis de Th. Gautier qui, d'après les Concourt, proclamait que « Molière écrivait comme un cochon. » Hâtons-nous de rayer ces notes et revenons à cette opinion de Sainte-Beuve, notre maître à tous, à savoir que Stendhal n'est pas un critique pour la foule, à laquelle il donnerait de singulières idées, mais bien le critique pour artistes qui savent tenir compte de ses erreurs et de ses exagérations. N'allons
pas surtout chercher en lui un corps de doctrine sage et ordonné ; glanons simplement ça et là et, sur ce terrain encore, nous pourrons reconnaître sa pénétrante originalité, en concluant que de cent fragments de ses ouvrages, on pourrait tirer une sorte de Manuel de littérature^ qui aurait cela à son avantage de ne point être banal.
Deux articles de La Revue de Paris doivent être mentionnés ici : Ce sont lord Byron en Italie, qui précise les relations de Byron et de Stendhal, dont nous avons parlé, et la Comédie est impossible en 18^6, sorte de préface critique, à propos d'une réédition des Lettres du Président de Brosses sur V Italie, Elle compte dix pages seulement, écrites très sympathiquement ; car, après Mozart et Cimarosa, «de Brosses est l'homme qu'il aime le mieux, dit-il, et presque autant que le Corrège. » Et par le fait il l'a apprécié assez pour le copier en maint passage.
Il est aussi un point de vue qu'il convient d'examiner à cette place, et sous lequel jamais n'a été étudié Beyle. Jugeons-le rapidement comme critique dramatique. En son Journal, nous avons rencontré de justes et nettes appréciations sur M"* Raucourt, qui a le ton d'une harengère ; sur Talma, qui joue admirablement dans Andromaque, et qui remue chaque fois qu'il consente être naturel ; sur M'"" Fleury, attendrissante dans Rodogune ; sur M"*" Mars, actrice divine, l'idéal du beau ; sur M"* Duchesnois, qui lui plaît avec des
réserves telles que celle-ci : elle met beaucoup trop de
gammes chromatiques dans les vers, ce qui eût été un excellent moyen de conquérir les suffrages de Cathos et de Madelon. En une lettre au comte Cini^ je relève son opinion sur Rachel, dont le génie le confond d'étonnement toutes les fois qu'il la voit jouer. « Tudieu ! vous avez le goût bon ! » Enfin, dans des notes inédites heureusement tombées en ma possession (i), Beyle a exprimé encore son avis plus détaillé sur cptte même Joséphine Duchesnois. M"' Duchesnois, nous apprend Legouvé, dans Soixante ans de Souvenirs, avait été, sur les instances de Chaptal, alors ministre de Tintérieur, instruite par son père en Tart de Melpomène. L'illustre académicien avait condescendu à ce rôle de professeur de diction à la suite d'une entrevue « avec cette jeune fille, laide à faire peur, avec une bouche fendue jusqu'aux oreilles, maigre, noire de peau,» à cause de « sa voix, une voix admirable , sonore , pleine , riche , qui avait naturellement tant d'émotion, que l'artiste aurait pu se dispenser d'en avoir. » Quoiqu'il en soit de son génie natif ou acquis, je reproduis textuellement le début des Notes de Stendhal :
« Appréciation du talent de M'"" Duchesnoy.
Les rôles que M'"" D. a joués avec le plus de talent sont : Ariane, Phèdre, Roscane, Hermione, Aménaïde. elle a été médiocre dans tout le reste, elle débuta en l'an 10. elle termina ses débuts par Phèdre le i8 Bru-
(i) Collection Chaper.
maire an ii. elle rentra le 30 Pluviôse même année, et depuis lors a continué à jouer.
Elle nous a créé une Ame pour la tragédie, ainsi nous ne pouvons pas être très assurés de nos jugements sur ses progrès. Il nous semble qu'elle a fait des progrès depuis le jour de ses débuts jusqu'en nivôse an 12. Depuis lors nous l'avons à la vérité peu vue dans les grands rôles, mais il nous semble qu'il y a moins de chaleur. Quant aux rôles qu'elle a pris depuis Alzire (ventôse an 12), elle les a mal joués.
Le centre du talent de M"*' Duchesnoy est l'expression de la jouissance que lui donnerait l'amour, du désespoir que lui donne la privation de l'espérance de cette jouissance et de sa vengeance contre celui qui l'en aurait privée, elle exprime aussi bien les peines et les tourments d'un amour méprisé.
[une passion malheureuse indiquée pendant longtems à l'objet qui l'inspirait sans qu'il s'en aperçut, déclarée enfin avec fureur et méprisée, explique tout ce talent.] Jusqu'ici elle n'a point exprimé la grandeur d'âme. Elle a manqué le trait d'Aménaïde : qu'il était impossible.
Dans Clytemnestre de Racine elle n'a bien exprimé que l'inquiétude pour sa fille, un peu de douleur et point du tout d'orgueuil. Sur quoi nous observons que quand même le poète ne donne que de la vanité à ses personnages (orgueuil pour les petites choses), l'acteur peut y mettre l'intonation de la grandeur (noble orgueuil mis sur les grandes, le jeune Horace tire vanité de ses
grandes vertus comme Philoctète de Voltaire de ses avantages i >
Après ce préambule, Stendhal suit M'" Duchesnois dans tout le rôle de la Camille des H or aces et dans le premier acte de Phèdre. En Camille, il lui reproche le froid de son entrée, imitée de M"'' Georges, une déclamation trop lente, trop peu de joie à l'arrivée de Curiace, une attention trop distraite au cours du récit de son amant, un débit trop précipité dans son monologue du quatrième acte, une prononciation fréquemment vicieuse, trop peu d'étude et par suite une incomplète compréhension du rôle ; en Phèdre, il vante son entrée, mais blâme sa façon d'écouter Œnone « dont les premiers vers doivent la faire cuire, » et lui donne pour tout le premier acte des conseils judicieux.
Enfin c'est encore de la critique théâtrale que les pages sur Don Juan en tête de sa nouvelle les Cenci, et elle est féconde en idées et documentée en sensations. Don Juan est un magnifique type, qui inspire un intérêt d'autant plus puissant qu'il est plus énigmatique, une sorte de Faust du midi, avec la grâce en plus et la science en moins, qui a perturbé toutes les âmes à travers les âges modernes par suite de ses avatars multiples et toujours mystérieux.
Dont chacun a parlé et que nul ne comprend, Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête Et, pour l'avoir tenté, ne soit resté plus grand.
Né en Espagne, sous Pierre le Cruel, suivant les
uns, SOUS Charles-Quint, selon les autres, il aurait existé réellement sous les formes charnelles de Don Juan de Tenorio et de Don Juan de Marana, dont les aventures, unies par la légende, firent de sa vie l'idéal du matérialisme et de la débauche. Cela n'était rien encore et, en passant par les différents pays, l'image se modifia en s'augmentant de mille rêves, et en arriva à ce degré merveilleux de profondeur et de hardiesse que nous nous représentons. Stendhal l'a étudié rapidement en Espagne, en Italie, en Angleterre et en France.
Pour Gabriel Tellez, connu sous le pseudonyme de Tirso de Molina, Don Juan est le prototype du viveur entreprenant, du sensuel raffiné, qui court d'un duel à un rendez-vous. C'est ainsi que le tient Zorilla, impie et débauché, objet d'horreur en cette catholique contrée où régnent simultanément le diable et l'amour, la peur de l'enfer et la passion exaltée.
En Italie, où Goldoni en fait un vulgaire misérable, et où Righini, dix ans avant Mozart, le prend pour protagoniste d'un opéra, la même religion est la base du caractère ; car, ainsi que les Espagnols, les Italiens demandent pardon à Dieu avec passion d'avoir péché avec passion.
En Angleterre, Sadwel, sous le titre de la Libertine^ mit Don Juan à la scène, et Byron le mua en Faublas, afin d'exprimer par cette bouche qualifiée ses stupéfiants paradoxes et son scepticisme effronté. En ses
Q4 H. BEYLK-STENDHAL
Nofi's, Beylc ajoute que Byron est généralement exécré comme l'original de Lovelace, et un bien autre Lovelace que le fut celui de Richardson. Mais à ce Faublas dont parle Stendhal, Byron donna un mépris vital pour toute chose et de sombres conceptions, en sa confusion du bien et du mal et son hypertrophie de volonté.
En Allemagne, Gluck fit un ballet, et Grabbe, — que suivirent BraunthaK Wiesse, Hauch, Levau, — eut ridée de le rapprocher de Faust par une comparaison de nature à peindre la lutte entre Tâme et les sens, entre l'idéalisme du savant et le matérialisme de Thomme du monde. Enfin Mozart « le rêva, » et Saint- Saëns admire en connaisseur la justesse et la finesse de l'expression, autant que la perfection de la forme de ce drame musical. Il est bien entendu que je ne dis rien du librettiste, Lorenzo da Ponte, resté fort au-dessous de cette harmonie profonde et passionnée, qui peint si bien la joie farouche et la raillerie du triomphe, et qu'Hoffmann a vu passer
Sous un éclair divin de sa nuit fantastique.
C'est le Don Juan le plus près de la nature, d'après Beyle, et le moins français.
En France, effectivement, il se conformera à un certain modèle idéal de galanterie et d'esprit, dès le xvir siècle. Dorimon, de Villiers se sont tenus à ce type, que Molière fit hypocrite par surcroît. Elégant,
dépravé, un peu féroce, méprisant Thumanité, élevé par sa condition au-dessus des lois.
Ivre, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre. Bernant Monsieur Dimanche, ....
le Don Juan français du xvii* siècle porte le chapeau empenné, la rhingrave, les rubans et les canons de Bussy-Rabutin ou de Lauzun, et garde leur dureté de cœur et leur cynisme spirituel. Ainsi le reprit Rosimon et , avec Baron , il fit prévoir les jolis hommes et méchants du xviii* siècle.
Telle est notre tradition, un libertin aux deux sens du mot, qui deviendra, comme M. de Camors, un faiseur d'expériences. Le monde sera pour lui une proie, mais un spectacle aussi ; il sera le dilettante du mal et son essayiste en même temps.
Regardant sous ses pieds cette mer orageuse Et se disant tout bas : ma perle est là-dedans !
Sous cet aspect le peindront P. Mérimée et Al. Dumas père au temps de Stendhal. Admirable figure qui a eu encore à subir d'autres transformations en notre siècle même, telles le Centaure de du Mesnil dans le Monde disparu^ à la fois brute et demi-dieu, sorte de force naturelle, fléau dévorateur, Attila de la passion, bête du Gévaudan de Tamour; ou bien le Don Juan de Roujon dans Miremonde^ vieilli comme il sied, ayant survécu au feu céleste et à Tétreinte du commandeur, fou de la recherche de l'absolu dans le sentiment, chevaucheur de sa chimère, qui est la réali-
sation du définitif dans l'amour. Oui, admirable figure, toute chaude de passion, caractère tout moderne, venu, si nous en croyons Beyle, du sentiment religieux et du pouvoir royal, parce qu'ils ont établi des barrières solides qu'on ressent une volupté exquise à renverser.