IV
Parvenu au tournant de la trentaine, et tel que nous le concevons, Beyle devait aimer la solitude qu'il avait haïe, s'enfoncer dans Tisolement qu'il avait tant redouté, se livrer à ses pensers vagabonds qui le captivaient beaucoup davantage que les conversations politiques de ses contemporains et que les papotages
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mondains de ses contemporaines. Sa nature, jadis tout en dehors, avait subi un changement; elle s'était repliée et, dans un nécessaire et graduel processus, il mutait en joie Tennui terrible qui Tavait accablé alors qu'il se trouvait jusque-là face à face avec lui-même. Misanthrope, non point; dédaigneux peut-être un peu des hommes.
Par suite de cet état d'âme, il se mit à réfléchir sur la musique que toujours il avait aimée, consolatrice, il Ta dit, de ses heures de veulerie intellectuelle, qui « enchante, apaise et délie, ^ selon le vers de Sully- Prudhomme, et à laquelle tout récemment Victor Debay a consacré un volume non sans mérite, sous ce titre suggestif: VAmie Suprême. Amie, certes; car par elle on sent revivre les sentiments enfouis dans Tombre du passé ; on se remémore les joies enallées et les tristesses enfuies, que nous rappelle la suggestion de cet art qui forçait Musset à croire en Dieu. Et amie d'autant plus chère que la physiologie a, paraît-il, fait d'elle son compte et se charge par une mélodie de Chopin d'illuminer les yeux des blondes, par les cuivres de Wagner d'accentuer l'expression des brunes, par une audition de Verdi d'approfondir le regard de toutes en suscitant la rêverie.
Et donc, à cette période de trente à quarante ans, nous devons l'avatar qui changea Stendhal en critique d'art. M. Darlincourt donna, en mai 1814, sous le nom d'Alexandre-César Bombet , les Lettres écrites de Vienne y en Autriche^ sur Haydn y suivies d'une vie de
Mozart et de considérations sur Métastase et Vétat présent de la Musique en Italie, Si ce titre n'a pas quelque chose de rare, il se recommande par sa longueur. Cet ouvrage, ainsi que l'indique Beyle, est imité d'une Biographie italienne, et il en enregistre avec orgueil la traduction en anglais. En 1817, il fut fait une seconde édition sous un titre nouveau qui en matquait mieux les quatre divisions : Lettres sur Haydn ; Vie de Mozart ; Lettres sur Métastase ; Lettre sur l'Etat de la Musique en Italie,
Les Lettres sur Haydn sont, en effet, une imitation très serrée de ÏHaydine de Joseph Carpani ; mais Bombet y ajoute naturellement des idées originales sur la musique, s'appropriant Toeuvre étrangère et déguisant son plagiat par des changements, des additions et des transpositions.
La Vie de Mozart ne sort pas du cadre purement biographique et porte comme unique trace d'excentricité la Dédicace à la fin du volume. Cette fois, Beyle a montré qu'il aimait les choses rares, comme Trissotin, sans comparaison. Il nous donne sa Vie de Mozart comme une traduction de l'allemand Schlichtegroll, que certains critiques français ont regardé comme un mythe, mais qui a existé en personne naturelle, et fut fort estimé, presque prophète en son pays. Cette traduction de Schlichtegroll est du reste fort libre ; c'est plutôt une adaptation. Les chapitres de l'ouvrage primitif sont bouleversés; de nombreuses anecdotes, tirées d'un autre auteur allemand, qu'avait traduit
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Crâner en 1801, sont interpolées; et surtout Stendhal y marque, comme note personnelle, les dispositions les plus propices et Tétat d'esprit le plus favorable au développement musical. 11 y exprime de plus son amour pour Mozart, qui est pour lui le La Fontaine de la musique.
Métastase est bien au-dessous. Beyle n'apporte rien de bien neuf sur cet excellent Bonaventure Trapassi, qui « fit les plus grandes folies par amour. ^ Nous savons bien que, sous son pseudonyme, il conquit^ grâce à la protection de la célèbre cantatrice Bulgarini, la faveur impériale, et obtint de Charles VI le titre de poeta cesareo avec une foule d'honneurs. Par sa tragédie lyrique, Didone abbandonata^ Métastase fit faire un pas à Topera en accourcissant le récitatif et en donnant au dialogue plus de variété. Ce sont là innovations louables, mais non géniales.
Alors que Beyle jette un coup d'oeil sur VEtat de la Musique en Italie^ il croit qu'il vaudrait mieux s'en tenir à des biographies des compositeurs avec analyses du talent de leurs grands interprètes, Lablache, Davide, Zuchelli. Toutefois il indique les deux grandes sources, springs^ de l'art italien. Et ce sont « l'impossibilité de la conversation et le discrédit total des vertus militaires. » Je copie textuellement la phrase sans en prendre la responsabilité. Il est, en effet, des responsabilités effrayantes. Expliquons pourtant d'après lui-même : les généraux les plus fameux sont regardés comme des sauvages, et Pacini, musicien de deuxième ordre,
passe bien avant eux. La mode aussi a son compte et déjà Rossini, le maître, est négligé ; Mercadante, Meyerbeer vont le faire oublier. Stendhal le déplore amèrement. Tout cela, — je lui en demande bien pardon, — ne signifie pas grand chose et ne jette pas sur la question un éclat bien lumineux. Je le préfère quand^ pour s'en tenir à son programme, il donne enfin la Vie de Rossini^ parue en 1823, d'après les Notes de M. Darlincourt, et en 1824, d'après la majorité des biographes de M. Beyle. Elle comprenait deux petits volumes qui se vendirent très bien. Stendhal l'avait composée dans une chambre de cet hôtel des Lillois dont j'ai parlé et qu'habitait la Pasta. En ce logis se réunissaient les amis de la cantatrice, et l'on retrouve l'écho des discussions de son salon en ce petit chef-d'œuvre de critique musicale. Les idées y fourmillent, dénotant chez l'auteur une rare intelligence de la musique, de ses éléments constitutifs, de ses moyens, de ses besoins, révélant une longue étude appuyée sur de réelles et précieuses qualités d'observation et d'analyse. Placée sous le patronage de M"^ de Lespinasse, dont Stendhal reproduit la lettre du 31 janvier 1735, adressée à de Guibert, cette biographie a tout le mérite possible en ce que Rossini, génie fécond, homme d'un esprit bizarre, avait beaucoup des traits caractéristiques de son biographe. Il n'est pas de meilleure aubaine pour un écrivain, et, comme dit Renan, <^ on ne doit écrire que de ce qu'on aime. » Le dernier chapitre de l'ouvrage est à tirer hors de pair en ce qu'il contient une
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Apologie de ce que les amis de r auteur appelaient ses exagérations^ ses enthousiasmes^ ses contradictions y ses disparates. Pauvre homme ! Etait-il donc si compliqué en ses névrosiades ? On a fini par le faire croire, et, le plus terrible, peut-être lui-même l'a-til cru.
Mais négligeons cette chicane pour constater seulement combien Beyle s'est élevé naturellement audessus des préjugés vulgaires. Les habitués de l'Opéra- Comique, ainsi que le constate P. Mérimée, luttaient avec rage contre l'auteur du Barbier^ faisant de la chute ou du succès d'un Italien une question patriotique. Nous avons de nos yeux vu à Paris de ces luttes contre Wagner. C'eût été trahir son pays que de proclamer le génie de Rossini. La furie de Stendhal eut ceci d'excellent qu'elle travailla à acclimater la musique italienne et éclaira certains esprits de ce pays, où l'on écrivait lors de sa naissance une page qu'il nous a conservée dans sa Correspondance : « Ah ! Monsieur, au nom d'Apollon et de toutes les Muses, laissez, laissez à la musique ultramontaine les pompons, les colifichets et les extravagances qui la déshonorent depuis si longtemps ; gardez-vous de porter envie à de fausses et misérables richesses... Quoi ! vous trouverez bon qu'au moment même où Ton devrait porter au plus haut degré l'émotion à laquelle on avait préparé notre âme, l'auteur s'amuse à broder des voyelles et reste, comme par enchantement, la bouche ouverte, au milieu d'un mot, pour donner passage à une foule de sons
inarticulés!... Je crois et je dis que la musique vocale italienne, s'étant confondue vers 1779 avec la musique instrumentale, la multitude des petits sons dont on a surchargé les syllabes a presque toujours détruit l'harmonie propre du vers, et qu'au lieu d'embellir et de f^ortifier la parole, le compositeur a fait dégénérer la parole en ramage... » Beyle appelle ce jugement de Tabbé Arnaud « une bêtise, » et son goût pour la musique italienne redouble des attaques qu'elle a pu subir. Ce goût était d'ailleurs celui du héros de Stendhal, Napoléon. Et la raison que j'en crois voir, c'est que de l'Italie nous est venu la tragédie lyrique avec VOrfeo ed Euridice de Raniero de Casalbigi, qui orienta Gluck vers ce genre tout d'action, auquel a succédé le drame musical. A^ionCy c'est le sous-titre à^ Orphée \ handlungy ce sera celui dont se servira Wagner, qu'a imité en cela Vincent d'Indy. «Action», « drame », cela devrait plaire à ces enragés d'action et de drame. Et l'on se désabusait peu à peu de Métastase, renonçant aux vains agréments dus à la musique seule et cherchant à la faire devenir expressive de la poésie, c'est-à-dire de la passion.
C'était là une tendance louable et, le dirai-je, nécessaire. Jusqu'au xvi^ siècle, ainsi que le constatait récemment, dans une fine Causerie artistique^ S. Rocheblave, la monodie n'existait pas, et le pouvoir expressif de la musique n'était pas même conçu. Le chant n'exprimait ni joie, ni douleur, ni pitié, ni tendresse, et la musique se résolvait en une difficulté
vaincue. Les émotions chantées devaient naître, et l'art de Lulli, au xvii* siècle, fut un point de départ ; mais la route se faisait lentement, et Ton sent bien que Stendhal est pressé d'arriver au but.
De la musique, — 1814, — Beyle avait passé à la peinture et, sous les initiales B. A. A., avait, en 1817, donné deux volumes, Histoire de la Peinture en Italie, dédiés « à S. M. Napoléon le Grand, » qui n'eurent aucun succès et lui coûtèrent quatre mille francs chez réditeur Didot. C'était oane œuvre qu'il jugeait indispensable ; car il dit en sa Correspondance qu'il ne connaît pas de livre français relatif à la peinture et qui soit passable.
Dans son Introduction^ Stendhal trace un intéressant tableau de l'Italie aux xv'' et xvi* siècles et affirme ses opinions libérales. Cet aristocrate d'habitudes est démocrate d'instincts; de là, une lutte perpétuelle entre ses affections et ses goûts qui ne laisse pas d'être curieuse, mais qui est plus fréquente en France qu'il semble. Dans le corps de l'ouvrage sont intercalés deux morceaux de tout premier ordre, la Vie de Michel-Ange et la Vie de Léonard de Vinci. Le reste est composé de chapitres trop multipliés et trop courts pour la plupart, qui traitent du beau dans l'antiquité et dans les temps modernes. Delacroix a dit : « La grande, l'essentielle beauté, c'est la rencontre de toutes les convenances. » Pour Beyle, l'eurythmie n'est point suffisante, car la beauté est intellectuelle et subjective; elle n'a rien de fixe, rien d'absolu;
Tartiste, sans communier avec le public, peut s'isoler dans son rêve. Ce fut l'opinion de Benvenuto Cellini et de tous les maîtres-ouvriers de la Renaissance. Cette conception avait répugné aux imaginations antiques et aux imaginations médiévales qui, les unes et les autres, avaient accepté une règle et une discipline, celle de la Cité et celle de la Religion. L'individualisme gagnait du terrain et, avec lui, l'impressionnisme en critique. La beauté d'une œuvre, — car ceci s'applique aussi bien à la littérature qu'à la peinture, à la sculpture, à l'architecture, — dépendait de ce que cette œuvre rendait d'impression, et du choc qu'elle donnait à la sensibilité. C'est là ce que Stendhal comprenait et disait, en dépit de son obscurité cherchant la profondeur, de sa sécheresse visant la concision, de son effort laborieux et vain vers les effets ; et sa sorte de logogriphe aboutissait au triomphe de l'individualisme artistique dans toutes les branches de l'art. Il conçoit, en effet, le beau par la sensation et, comme l'amour, le fait dépendre, toujours à la façon de Montesquieu, des tempéraments et des climats. Son évolution des genres est construite avec une précieuse sagacité, et il fait correspondre chaque trait ajouté, à travers le cours des siècles, par l'artiste digne de ce nom, à un progrès acquis du développement social.
Il est fâcheux que cet ouvrage ne soit pas terminé. Les uns l'ont regretté simplement, d'autres ont insinué que la fin était restée en manuscrit et qu'un chercheur arriverait qui l'éditerait un jour. Dans ses Notes^
Beyle a répondu aux uns et aux autres : « Il me faudrait deux ans pour finir TH. par 4 volumes. D'autant plus qu'il faut inventer le beau-idéal des coloris et du clair-obscur, ce qui est presque aussi difficile que celui des statues. Comme cela tient de bien plus près aux cuisses de nos maîtresses, les plats bourgeois de Paris sont trop bégueules pour que je leur montre ce beau spectacle.... De plus, en faisant 4 nouveaux volumes, je ne gagnerai pas deux fois autant de réputation (si réputation il y a) que par les deux premiers. Le bon sera de voir dans 20 ans d'ici les Aimé-Martin continuer cette histoire. »
Si donc Ton veut un complément à cette œuvre, il convient de chercher les articles que Stendhal publia, en 1824, dans le Journal de Paris ^ sur le Salon du Louvre. Sous l'initiale A, il y faisait le procès de l'école de David qu'il n'aima jamais à cause de sa vanité et de sa petitesse, — ainsi parle-t-il, — et réduisait la science du dessin aune formule exacte. Cette définition valut à Beyle une verte réponse de Martainville, rédacteur en chef du Drapeau blanc. Mais, à côté de cette affirmation audacieuse et non contrôlée, qui à tiré l'œil et fait oublier un peu trop tout le reste, ne convient-il pas d'applaudir à l'éloge des batailles d'Horace Vernet, des portraits de Gros, du Christ sur la Croix de Prudhon, de la Jeune fille de Schefïer, du Louis XIV du baron Gérard, à la critique du Marins de Coignet, de la Fondation du collège de France de Lethiers? Ne convient-il pas de tenir compte des reproches adressés au
Massacre de Scio de Delacroix, dont il refait le tableau à la façon de Diderot salonnier, critique cordial et réchauffant, et de cette prophétie d'une école nouvelle qui aurait pour idéal unique Téternelle beauté sans le moindre effet, comme il dit, sans recherches de la manière, sans fini trop léché, sans cette tendance vers une esthétique abstraite qui enlève au critique la base d'un terrain solide pour situer son jugement?
Ce jugement, nous avons une nouvelle preuve de sa solidité dans cette lettre inédite adressée le 24 janvier 1840 à Hébert, le célèbre auteur de la fameuse Vierge de la Délivrance qui orne Téglise de la Tronche, et qui, à cette date, était pensionnaire de l'Académie française à Rome : «... Un jour. Descartes se dit : Il faut jeter par la fenêtre toutes mes idées actuelles et ne les admettre de nouveau dans ma tête qu'après avoir vérifiées si elles sont vraies.
« Je vous conseille, Monsieur, de jeter par la fenêtre toutes les idées de Paris et d'aller voir les trois cham-
Le Peintre Hébert
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bres de Raphaël et la Sixtine deux fois la semaine. Vous prendrez en hoireur les grâces de la lithographie et les keepsakes anglais...
« Je pense que vers le mois d'août, après six mois, vous aurez jeté par la fenêtre les idées de Paris. L'unique talent de Paris, c'est de faire Je Charivari et les Comédies de M. Scribe... >/ (i)
N'oublions pas non plus une Vie d'André del Sarto et une Vie de Raphaël^ incomplète, menant le peintre de sa naissance à son arrivée à Rome en 1508, et dans laquelle est exprimée cette opinion hardie que la peinture à l'huile n'a qu'une fausseté qu'il faut reconnaître, parce que seules les fresques doivent faire juger un artiste et donnent la mesure de son style. Conception retardataire, nous a-t-il semblé ; car le progrès paraît exister de la. mosaïque à la fresque et de la fresque à la peinture à l'huile, que les rapins estiment la plus difficile, et nous avec eux. Mais il faut ajouter que cette conception était bien stendhalienne, puisque Stendhal faisait un médiocre état des coloristes et, sans s'en cacher, méprisait profondément Rubens et son école. Par contre, il avait un faible évident pour le Corrège, et découvrait en lui et en Raphaël une foule de passions et cent millions de choses que la peinture n'exprime point.
(1) Collection Ducoin, de Lyon.
Quand Stendhal voyage, c'est presque exclusivement encore de la critique d'art qu'il écrit. Il faut donc que, dans le même ordre d^dées, nous examinions brièvement ici Rome, Naples et Florence, — Promenades dans Rome, — Mémoires d'un Touriste, Ces trois ouvrages, en effet, sont difficiles à cataloguer parce que, avec de multiples théories d'art, ils contiennent beaucoup d'autres idées et démontrent notamment le cosmopolitisme que Bourget, le premier à notre connaissance, a signalé dans Stendhal. D'ailleurs, on est fondé à croire qu'un des aspects du talent de Beyle s'étale dans son tourisme^ et l'on m'en voudrait peut-être si je noyais absolument le voyageur dans le critique. Ce voyageur donc, ce prince de Ligne de son époque, a laissé des notes de ses déplacements, villégiatures, vagabondages à travers l'Italie et la [France, qu'il a parcourues en dilettante. Ces notes sont écrites au courp 't de la
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plume, selon le caprice de la vision, en sorte que, ici, c'est un trait de mœurs, et là, une impression d'art. Libre et familière conversation d'un glob-trotter, avec le charme de la négligence, et en laquelle se coudoient la vérité vue et Timprévu naturel qu'il chercha toujours et souvent trouva.
Rome, Naples et Florence parut en 1817 et eut du succès. Promenades dans Rome, deux gros volumes publiés en 1820, reprirent la matière. Stendhal est là chez lui, épris qu'il est incessamment des Italiens dont la seule préoccupation est l'amour. Il a, dans la limite des idées sensibles, une observation et une sag;acité heureuses, et, mieux que lui, personne ne dépeignit ce goût inné de l'art, cette grâce preste d'une société qu'il étudia sur place, et surtout à Milan dans la loge à jamais célèbre de M. de Brème, seigneur piémontais, fort riche et fort noble, ancien ministre de l'intérieur à Milan pendant que Napoléon était roi d'Italie: Il y rencontra, de 1816 à 1820, Monti, Visconti, Borsieri, et surtout Byron, qui venait de donner Lara. Beyle a esquissé cette loge d'un crayon vif et léger, avec une passion, avec une finesse de détails que ne présentent point les œuvres similaires, parce qu'elles ne sont pas, comme la sienne, la causerie libre et piquante d'un cicérone spirituel. L'on trouve, en outre, dans cette esquisse, l'application des idées sur l'art qui sont réduites en système dans V Histoire de la Peinture., et dont l'exposition est vive et pleine de goût. Et l'on y rencontre encore des opinions personnelles, telles que
Taffection pieuse pour le condamné Lafargue, queEm. Faguet a présenté au lecteur dans une page charmante d'ironie cruelle pour Stendhal. Il oublie celle que Beyle marque ailleurs pour le brigand Mandrin, et c'est fort dommage. Nous y perdons quelques lignes tout à fait supérieures.
Les Mémoires d'un Touriste ont les mêmes qualités. Ils décrivent un voyage à travers les provinces de l'Est, de rOuest et du Midi de la France, avec incursions en Suisse, en Espagne et en Italie. Le livre parut en 1838, et ces deux volumes in-8" n'eurent qu'un médiocre succès. Si le journal le Temps, n" du 9 août, en fit un éloge d'ailleurs modéré, par contre les Débats du 27 juillet et la Presse du 10 juillet, sous la signature de Francis Wey, se livrèrent à de rudes critiques. Pourtant, — et Beyle n'en est pas médiocrement fier, — on traduisit l'ouvrage en allemand.
Stendhal, déguisé cette fois en commis-voyageur, regarde de son œil curieux et tenace, et retient en sa mémoire de naturaliste. Ici nous retrouvons l'observateur que nous avons dit. Et des phrases lapidaires contenant des idées heureuses ! « Le journal excellent, nécessaire pour les intérêts politiques, empoisonne par le charlatanisme la littérature et les beaux-arts. » Et des récits excellents en trois lignes, tels la discussion sur le prix du fer entre un voyageur dauphinois et un contremaître normand ! Et de pittoresques descriptions et des paysages adroitement croqués ! Car Beyle ne sent pas les beautés de la nature comme Chateaubriand, ni
comme Lamartine, ni comme Byron. Ne cherchez en ses pages ni la campagne romaine du premier, ni le lac du second, ni la Suisse du troisième. Ne poursuivez pas davantage cette sensation violemment tragique qu'A, de Vigny donne dans sa Maison du Berger. Toutes ces œuvres qui, quoique contemporaines, sont entre elles si dissemblables, sont encore bien plus différentes des peintures stendhaliennes. Beyle aime la nature, comme il aime la femme, comme il aime Tart, en épicurien. Il ne s'alanguit pas, il ne se pâme pas, il ne s'exclame pas; il fait du spectacle un cadre, et à tout paysage tient à ajouter un intérêt moral ou artistique. Et c'est ainsi que le chapitre des Mémoires d'un Touriste tout à fait hors ligne, c'est celui de la rencontre de Napoléon avec les troupes royales sur les bords du lac de la Frey, lors du retour de l'île d'Elbe, au 5 mars 1815, qu'il alla écrire sur les lieux mêmes, dans le pré où il eut voulu voir élever une grande pierre verticale de huit ou dix pieds ;. et c'est ainsi que les pages consacrées à Grenoble, à Claix, au Sappey, à la Chartreuse ne sont pas loin d'être des chefsd'œuvre d'exactitude et de vision ; et c'est encore ainsi que sont si remarquables les regrets sur l'esprit perdu de Marot, de Montaigne, de Rabelais, frondeur, gaulois et libertin, qui tend à s'effacer par la faute d'un gouvernement égalitaire et centralisateur ; et c'est encore ainsi que sont si parfaitement intéressants, quoique discutables, les jugements qui nous ramènent au critique d'art, sur l'architecture gothique. Beyle la
trouve religieuse, et laide, et triste. «Il faut, dit-il, être bronzé pour étudier cette architecture ecclésiastique. » Mérimée bondit, Mérimée fait les plus expresses réserves. Reconnaissons pourtant que Stendhal n'a ni mal saisi, ni mal exposé les caractères distinctifs de cet art, et que c'était son droit de préférer l'élégance coquette de l'architecture italienne de la Renaissance, et l'architecture romane qu'il a admirée dans le Midi, — notre Midi qu'il vante, Marseille à part, — surtout si j'ajoute qu'il avoue ne pas posséder le vrai goût chrétien. Que dit-il, en effet, du gothique? Il veut surprendre, et fait tout au monde pour paraître hardi ; il soutient avec de frêles colonnes des voûtes très élevées ; il emploie l'ogive ; il consolide à l'extérieur son édifice de hideux arcs-boutants ; et c'est de l'art fort laid que nous trouvons très beau par habitude et par mode. Il ajoute d'ailleurs qu'il a aimé Saint-Ouen de Rouen, cette Athènes du genre gothique ; et la cathédrale de Reims, qui sert de transition entre le roman et le gothique ; et l'église de Dol, qui ressemble à la cathédrale de Salisbury. Par ci par là, des jugements équitables sur V Adoration des Mages^ le Saint-Dominique et Saint François de Rubens, sur V Adoration des Mages de Paul Véronèse, sur la Circoncision de le Guerchin, sur des Saints du Pérugin, sur le Sacrifice d'Abraham d'André del Sarto, sur des Jouvenet, des Stella, des Jordan, un Mignard, un Carrache, etc. ; une opinion sévère sur le Louis XIII d'Ingres, « qui a un geste de portefaix, » sur le Henri IV du Pont-Neuf,
€ conscrit qui craint de tomber de cheval, » sur tt' Louis XIV de la place des Victoires, <!^ un Franconi faisant faire des tours à son cheval. »
Concluons sur cette question : Qu'a donné à la littérature le tourisme de Stendhal? En ce fouillis, où j'ai relevé de jolies choses, se mêlent et se confondent la critique d'art, l'histoire, les lettres, les anecdotes, les nouvelles des tribunaux, les descriptions ethnographiques, orographiques, les réflexions, les sentences, et rien n'est plus fatigant, je le confesse, que ces deux épais volumes, sorte d'encyclopédie compacte, où il convient de repêcher ce qu'ils ont de réellement intéressant.