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Il reste un côté du talent de Beyle qui, avec un homme de sa nature si fine et si primesautière, n'a point une grande importance, mais que je crois ne pas devoir passer absolument sous silence. Je veux donc m'informer, en quelques lignes, de sa couleur politique, — à supposer qu'il en ait une, lui qui déclare, en sa Correspondance^ « la politique boueuse, » — et aussi de ses théories sociales, qu'il a daigné indiquer. Je me hâte d'avouer que cela n'a pas un intérêt très présent ; mais le trait manquerait peut-être à l'ensemble de la physionomie.
J'ai déjà dit que cet aristocrate de goûts était un démocrate d'instincts et un libéral de doctrine ; de là, cette sorte de sentiment quasi-religieux qui se trahit, dans le fragment qu'il nous a laissé de sa Vie de Napoléon^ pour ce chef d'État qu'il appelle avec conviction « l'homme le plus grand qui ait paru dans
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le monde depuis César, le plus étonnant qui ait paru depuis Alexandre, >/ et qui constitue pour lui un objet de culte. En Napoléon, en effet, se rencontrait la satisfaction de Taristocratie militaire, essayant à calquer Taristocratie de la naissance, mais tenant cette supériorité de n'avoir pas besoin d'aïeux, et qui plaisait ainsi à la démocratie. Cela peut paraître étrange aujourd'hui ; mais il faut bien le reconnaître : durant quinze années environ, la gloire impériale fut l'auxiliaire et l'alliée du libéralisme, et cette chose bizarre sans doute, mais historique, fut la source de toutes les chansons politiques de Béranger et l'origine de son succès excessif. Quoiqu'il en soit, et il en est ainsi, Beyle voulut élever un monument à son grand homme, dans le style de Montaigne ou du président de Brosses, en racontant toute sa vie. « L'ouvrier, dit Colomb, a manqué Tœuvre, » et elle s'est arrêtée au siège de Saint-Jean d'Acre. Terminé, cet ouvrage aurait été une pieuse tentative dans le but de détruire «les faussetés écrites» sur Napoléon, avec des opinions qui s'écartent du Credo ordinaire ; en sa forme, c'a été seulement la narration de la campagne d'Italie de 1796-97. Mais nous en connaissons le plan, et il était grandiose. Dans sa Préjace^ Stendhal annonce qu'il touchera aux droits de la naissance, au droit divin des rois, et qu'il renonce au suffrage de ce qu'on est convenu d'appeler la bonne compagnie. Voyons ce qui nous reste : ce sont seulement les quelques mois où Bonaparte, d'abord général de brigade.
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va en mission à Gênes, puis prend le commandement en chef de l'armée d'Italie, et accomplit des prodiges épiques en inscrivant sur les pages de l'histoire les noms immortels de Lodi, de Castiglione, de Roveredo et d'Arcole ; temps héroïques que Beyle héroïse encore, si fier d'avoir suivi Napoléon à Berlin, à Moscou, en Silésie et, comme M'"'' de Sévigné de la part de Louis XIV, d'avoir été honoré, en 1813, d'une longue conversation. Mais le libéralisme reprend le dessus, ou plutôt se fond avec l'admiration ; et Beyle assimile Bonaparte à Danton, à Sieyès, à Mirabeau, ces véritables fondateurs de la France actuelle. Et lorsque, l'Empire mort dans une fanfare de gloire, vint la Restauration, c'est-à-dire le retour en arrière de la démocratie vaincue avec Napoléon, elle auréola par le contraste le glorieux vaincu de Waterloo et des plaines de France. Aussi quelle sainte colère contre M'"*' de Staël, et comme Stendhal s'exprime vivement, dans une lettre à Colomb, sur l'infâme lâcheté qui a poussé l'écrivain à s'en prendre à Napoléon vaincu et captif d'Hudson Low^e, geôlier des rois de l'Europe ! Comme il proteste qu'elle ne peut pas être de bonne foi, et comme il la compare à cette noble M"'*" Bertrand, fidèle à la cause du malheur , à l'instar de Caton d'Utique! Corinne se connaît peu à la politique et ne fait que répéter, en perroquet disert, ce qu'elle a entendu dire à ses nombreux amis;
La Restauration était abhorrée de Stendhal ; elle représentait le triomphe des deux partis qu'avant tout il
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haïssait, par nature et par conviction, à savoir les bourgeois et les jésuites, que, par un de ses enfantillages coutumiers, Beyle appelait les téjésy et qu'il voyait partout sous la forme définitive de Rodin. Le roi est incapable de lier ensemble deux idées, — nouveau grief pour l'intellectuel dont nous nous occupons ; — c'est un vieux libertin usé par une jeunesse orageuse, non exempte de lâchetés et de friponneries. Au duc d'Orléans il reconnaissait de la finesse, mais elle confinait à la ruse ; il déplorait le manque d'éducation et l'incroyable ignorance du dauphin, — Education de Prince l ... — Il protestait contre les sicaires royalistes du Midi, et maudissait un gouvernement qui s'appuyait sur des Trestaillons ; il estimait que la pire servitude est celle qui agit sur un peuple en corrompant ses mœurs. Il craignait pour les gouvernants les feuilles qui les encensent, remarquant avec malice que les thuriféraires sont bien près d'exciter les siffleurs, et que l'on a tendance à croire le contraire de ce que le journal reptilien veut persuader. Ah! malheureuse France, malheureux roi ! Ce régime ne lui disait rien qui vaille ; du rouge on avait chuté dans le noir. Cette chute, qui lui paraissait monstrueuse, elle était pourtant normale. Depuis la grande Révolution, nous assistons à ce jeu de bascule, et notre instabilité sociale réside en ces deux mouvements d'action et de réaction. La crainte religieuse, le respect du droit des rois reprenait le dessus après des heures de révolte
libertaire et d'enthousiasme du droit des hommes ; et cette balance, qui penche tantôt ici. tantôt là, est Timage qui emplit peut-être toute l'histoire de notre XIX* siècle. Que voulait donc Stendhal? Il ne le sait pas assez clairement lui-même : deux chambres et la liberté de la presse? En théorie, certes, mais dans la piatique cela va être gênant pour lui ; car le gouvernement sera alors populaire, et nous en aurons fini avec la république athénienne pour tomber dans la république américaine. Il ne se dissimule point d'ailleurs les difficultés d'application. Dans une Note^ adressée à son ami Louis Crozet, ingénieur des ponts et chaussées, qui résidait alors chez Payan à Mens (Isère), et qu'il n'a pas datée, il reconnaît que les ministres mettent tout l'acharnement de la vanité piquée contre la liberté de la presse; que les procès tourneront toujours contre les journalistes indépendants ; et que « les juges sont hommes et, comme tels, fort curieux d'orner leur petit habit noir d'une croix rouge. »
Aussi, ce qui devait arriver, d'après ses prévisions, arriva. On ne recherchait plus, à l'en croire, que l'argent, suivant la formule qui allait devenir célèbre : Enrichissez-vous! et aussi les honneurs, pour masquer la disparition de l'honneur et du mérite. On visait à l'utilitarisme et l'art devenait industriel, — ce que l'on a nommé le veau bicéphale. Aussi, en 1825, en présence de cette situation, Beyle lança son article paru dans le Globe^ journal qui accueillait tous les penseurs. Il en fit une brochure in-8° de 24 pages, portant pour
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titre (Tiin Nouveau complot contre les Industriels^ et qu'avait approuvée au préalable P.-L. Courier. L'effet en fut grand. Ce pamphlet s'attaquait à Tindustrialisme et à ses représentants, banquiers, coulissiers, charlatans. La noblesse avait sombré dans les spéculations, et les châteaux s'étaient mués en usine.
Tout le monde fut tôt ligué contre Stendhal : la finance et les gens du monde affectèrent le plus souverain mépris pour les épigrammes acérées du folliculaire ; l'école utilitaire traita cet empêcheur d'émissions en rond de sectaire de l'école du sentiment et, tout en se décernante elle-même, comme il convenait, la palme, frappa d'ostracisme cet amant de la beauté inutile ; les libéraux eux-mêmes, gens timorés, trouvèrent cette agression inopportune. Bref, Touvrage n'eut aucun succès, bien au contraire. Cela ne changea rien à l'état d'âme de Beyle. Il appartenait à cette génération qui avait bégayé sous la Terreur et avait aspiré de toutes ses forces au rétablissement de l'ordre et à cet effort de reconstitution sociale qui devait amener l'Empire. Nous l'avons vu partir, avec toute la furie de son âge et l'élan de son caractère, pour les guerres fameuses que devait clore la désastreuse retraite de Russie, à laquelle il avait pris part, puis s'associer au mouvement de ces héros manques, condamnés à user leurs forces entre les regrets vains et une stérile impuissance. N'est-ce point ce caractère qu'a voulu donner Edm. Rostand à son duc de Reichstadt dans VAigloUy quand
il a fait de lui une sorte de byronien mélancolique et grave, s'acharnant sur des compilations militaires, ivre de la continuation impossible de la gloire napoléonienne, mais trop artiste déjà pour agir quand sonne rheure de Taction et, lui aussi, ballotté de l'impuissance aux regrets, alors que
Il passait dans les, airs des frissons d'épopées?
Or, un de ces regrets est devoir les industriels gagner cent mille écus chacun, souslc prétexte, aussi honorable que faux, d'augmenter la force de la France, mais en réalité faisant le bien public en suite de leur bien particulier ; de les voir gager des journaux pour chanter leur gloire sous forme de réclames; de les voir nommer, comme il fut fait dans le Producteur, Alexandre le Grand « le premier des industriels. » Une de ces impuissances est d'assister au spectacle des manieurs d'argent, trafiquant impunément de leurs écus, alors que, « sous Bonaparte, un Rotschildeût été impossible. » Haine féroce de la pensée contre la sottise, revanche du littérateur contre l'enrichi qui se permet déjuger des capacités d'après l'argent gagné!
Vous, mon Dieu! mêlez-voui de vendre, je vous prie,
et ne venez pas juger la mort de Santa Rosa à Navarin ou celle de lord Byron en Grèce ! Ce terrain vous est interdit.
Singulière économie politique, certes ; mais il faut bien reconnaître que, dépouillées de leur vibrante exagération et de leur inintelligence des besoins nou-
veaux, les idées de Stendhal avaient, par un certain côté, quelque chose de vrai et même de prophétique. Que disait autre chose, quelques années après, H. de Balzac, lorsqu'il écrivait dans La Maîtresse : « Si jamais cette vérité que l'architecture fut l'expression des mœurs fut démontrée, n'est-ce pas dans l'insurrection de 1830, sous le règne de la Maison d'Orléans? Toutes les fortunes se rétrécissant en France, les majestueux hôtels de nos pères sont incessamment démolis et remplacés par des espèces de phalanstères, où le pair de France de Juillet habite un troisième étage, au-dessus d'un empirique enrichi... » Et depuis, qu'est-ce donc qu'a changé la bourgeoisie victorieuse au régime royal? L'empirique a continué à s'enrichir et le pair de France à monter d'étage. La fièvre du commerce, de l'industrie, la hausse des salaires, l'achat de coûteux outillages absorbent une infinie circulation de fonds; les nécessité: militaires vident les caisses publiques ; les grèves, les réserves privées ; et l'on se plaint du mal qu'avait, sentimentalement peutêtre, dénoncé Beyle, à ce point que les intérêts dictent d'autres enthousiasmes de sentiment. Et tout est bien resté de même. Avons-nous donc moins d'intrigues, de népotisme, de parentage? Y a-t-il moins de journaux vendus; moins de ces mariages d'argent, que Beyle a poursuivis en cent lieux de ses brocards légers ou de ses sérieuses attaques; moins de ces ménages désemparés, où les rapports des sexes sont fort maussades, comme il dit, et dans lesquels la
désunion lente, la désagrégation foncière apportent la ruine de cet amour qu'il a tant vanté? N'assistonsnous pas au triomphe quotidien d'une féodalité industrielle, qui a substitué la cheminée de l'usine ou le coffre-fort de la banque au donjon crénelé, dont les derniers possesseurs vont redorer sans vergogne leur blason dans les fabriques de viandes conservées de l'Amérique? Et la prescience de Beyle n'est-elle pas à remarquer? D'ailleurs, je ne suis pas compétent en idéologie politique ; mais je crois, du reste en profane, que /'a />r/c)r/ idéologique d'un état national, audessus des faits et des régimes politiques, est démenti par la série de gouvernements qui se sont successivement annoncés comme l'émanation des désirs et des sentiments de la France. Différents par leurs origines, contraires par leurs principes, opposés par leurs actes, ils font chanceler la certitude légale en certains esprits inattentifs ou prévenus, qui ne voient pas qu'à des temps et à des besoins nouveaux conviennent des moyens et des hommes nouveaux. Stendhal en était, lui, au Robespierre à cheval, comme on a dit, au Napoléon promenant à travers l'Europe terrorisée nos soldats victorieux, au Napoléon de Bérangcr que j'ai rappelé, et à celui bien connu de Victor Hugo qui
. . . Donnait pour astre à nos armées L'étoile de ses éperons,
et représentait la route ouverte vers cette liberté que Lamartine proclamait de sa voix sonore. Où Beyle s'est surtout trompé, c'est en estimant que les intérêts de
Targent et ceux de la morale étaient, par nature, en désaccord. Tout prouve le contraire. La morale est en raison directe des gains de l'industrialisme, du développement de l'agriculture, de l'augmentation de la production, du travail de la vie sociale. Mais Terreur était courante, si Ton peut dire, il y a cinquante ans, et il n'en faut point faire un crime à Stendhal.
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Projet de Statue