‹ Herculanum et PompéiChapitre 7 sur 8 · CAV. II CVN. III GRAD. VIII CASINA PLAVTI · texte numérisé non relu

CAV. II CVN. III GRAD. VIII CASINA PLAVTI

La pièce annoncée est le Casina , de Plante , et la place à laquelle donne droit le billet est la huitième de la seconde rangée du troisième cunevs. Les places les plus élevées avaient pour tessère un petit volatile en os , figurant un pigeon : de là l'origine du mot de pigeonnier ou poulailler, appliqué aux derniers étages des théâtres , plaisanterie que les gamins de Paris s'imaginent avoir inventée. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

C'est à l'Odéon que s'exécutaient les concerts publics, les comédies, les représentations mimiques et satiriques, les concours poétiques, dont le prix était un trépied d'honneur, et parfois les disputes philosophiques.

L'amphithéâtre est le plus grandiose édifice de Pompéi, puisqu'il pouvait contenir jusqu'à vingt mille spectateurs.

Comme tous les monuments de ce genre, il est de forme ovale , et mesure quatre cents pieds dans son plus grand diamètre, et trois cent quinze pieds dans le plus petit. Il est bâti avec une telle solidité, qu'il n'a rien souffert des tremblements de terre si familiers à cette région, ni dans ses fondements ni dans ses parties les plus élevées. On y entre par un vaste portique pavé en laves du Vésuve : deux niches possédaient autrefois les statues de Cuspius Pansa père et de Guspius Pansa fils, membres d'une des plus importantes familles de Pompéi. L'édifice entier est bâti sur un crypto- portique de la plus grande solidité, puisqu'il soutient toute la construction. La cavea, comme au théâtre, est partagée au moyen de deux galeries horizontales , ou trois zones assignées respectivement aux magistrats, aux: citoyens honorables et à la plèbe. Der-

rière la plèbe s'ouvraient des loges couvertes pour les femmes , avec un escalier particulier pour y parvenir. La cavea contient quarante escaliers, correspondant à autant de vomitoires par lesquels les spectateurs montaient aux galeries. Les gradins inférieurs étaient défendus contre les bêtes féroces par une grille de fer.

L'édifice est couronné, au-dessus de ses gradins les plus élevés, par un magnifique promenoir circulaire, du haut duquel on jouit du plus bel horizon qu'il soit donné de contempler. Tout en face se dresse le Vésuve avec son cratère imposant; au nord se détachent les monts Hirpins, décoapés en lignes singulières sur l'azur profond du ciel; à l'orient, les monts Latariens, aux sommets hardis, s'adoucissent sur leurs pentes où se groupent les riantes et fertiles collines de Sorrente; au midi, le golfe enchanteur de Naples, avec ses barques, ses îles lointaines, son soleil splendide, et toute cette terre classique que tant d'événements mémorables ont illustrée, et qui a été pendant tant de siècles l'objet merveilleux de l'histoire, de la Fable et de la poésie. Ce spectacle devait naturellement exciter la joie et l'enthousiasme des vingt mille spectateurs rangés circulairement sur les gradins de marbre de l'amphithéâtre.

Mais quand le peuple abaissait ses regards sur l'arène, il y trouvait un autre spectacle qui contrastait bien durement avec cet admirable paysage. Là des familles de gladiateurs , et surtout celles de Numerius Popidius Rufus et d'Ampliatus, combattaient à outrance jusqu'à la mort, et l'unique préoccupation du vaincu était de tomber avec élégance et de mourir avec grâce, pour plaire à un peuple affamé de sang. Des esclaves luttaient contre des bêtes féroces , et disputaient leur vie à la dent des fauves. S'ils étaient tués, on se hâtait d'arracher leur cadavre avec un croc, non pour l'ensevelir honorablement, mais pour empêcher que les bêtes, en dévorant leur victime, ne perdissent l'appétit et ne devinssent moins féroces. Cet exercice effroyable s'appelait d'un nom bénin : la chasse. Oui, sans doute, mais la chasse à l'homme, et non la chasse aux bêtes fauves. Et quand la fumée du sang, quand l'odeur répugnante des entrailles répandues sur le sol mon-

taient dans l'amphithéâtre et menaçaient d'incommoder les sensibles spectateurs, on calmait les nerfs du public au moyen d'une aspersion d'eau de senteur. Une affiche inscrite sur les murs de Pompéi nous fait ainsi connaître le programme d'une des fêtes données à l'amphithéâtre :

VENATIO, ATHLETE. SPARSIONES. VELA ERVNT.

c'est-à-dire il y aura une chasse de bêtes féroces, une lutte d'athlètes , une pluie d'eaux de senteur, et un velarium tendu

Combats de gladiateurs.

au-dessus des spectateurs. Tels étaient les plaisirs délicats du peuple-roi.

La journée si bien remphe que nous venons de décrire se terminait quelquefois par des funérailles. Autrefois, comme aujourd'hui encore en Italie , cette cérémonie s'accomplissait le soir, à la lumière des torches. Le cadavre, après avoir été lavé , oint et parfumé , était revêtu de ses habits de cérémonie , orné des insignes des dignités que le défunt avait occupées , et exposé pendant quelques heures sur un lit de parade. On le transportait ensuite au lieu de la sépulture , le visage découvert , au miheu d'un grand concours de parents , d'amis , d'affranchis, d'esclaves et de peuple. Devant lui marchaient, au son des flûtes et de la lyre, des pleureuses à gages, qui chantaient des poèmes funèbres à la louange du défunt; puis

venaient les libitinaires ou entrepreneurs des pompes funèbres, attachés au temple de Libitine , et chargés de tout ce qui con cernait les funérailles. Le corps était précédé des images de cire de ses ancêtres, rangées dans un long ordre chronologique, toutes montées sur des mannequins, vêtues d'habits de consuls , de préteurs , de duumvirs , de décurions , comme si

Combats de gladiateurs.

la race tout entière était revenue au monde pour conduire à sa dernière demeure le descendant qui venait la rejoindre aux champs Élysées. L'allure de la marche était marquée par des trompettes funèbres, qui remplissaient les airs de la plus triste harmonie.

Arrivé au Ueu du bûcher, le cortège s'arrêtait. Le fils du défunt , après avoir baisé les lèvres glacées de son père et lui avoir adressé un triple adieu , déposait entre ses dents l'obole destinée à payer le passage au terrible nautonier des enfers.

Le feu était ensuite allumé, et la flamme, au milieu des tourbillons d'une noire fumée , dévorait les chairs et calcinait les os. Ces pieuses reliques étaient recueillies par la famille, arrosées de vin et de lait , pressées dans des voiles de lin et enfermées dans une urne avec des roses et des aromates. Le dépôt des cendres dans la sépulture de famille n'avait lieu que le neuvième jour, et , à cette occasion , on donnait aux amis un repas funèbre qui terminait la série de toutes ces tristes cérémonies.

A Pompéi, les funérailles se faisaient particulièrement sur la route d'Herculanum , et l'on a retrouvé à quelque distance de la ville l'antique ustrinum, avec les dalles de pierre sur lesquelles on brûlait les corps. A droite et à gauche, la route est bordée de tombeaux magnifiques , qui donnent un aspect singulièrement imposant à cette entrée de la cité, et en font comme l'avenue des morts d'une véritable nécropole. C'était , comme on sait, un usage chez les Romains de placer les sépultures en dehors des villes , le long des voies publiques , pour honorer la mémoire des morts et proposer sans cesse aux vivants le glorieux exemple des vertus de ceux qui n'étaient plus. A Pompéi, comme dans toutes les autres cités soumises aux mœurs romaines , le même usage était parfaitement observé.

Parmi les tombeaux qui ornent les abords de la ville, on remarque celui de la famille Arria, dont le fronton s'élève majestueusement sur des pilastres d'ordre corinthien, avec cette épitaphe au milieu :

M. ARRIVS. I. L. DIOMEDES

SIBI. SVIS. MEMORI^.

MAGISTER, PAG. AVG. FELIX. SVBVRQ.

Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julie, patron du faubourg Augustus Félix, a élevé ce monument à sa mémoire et à celle des siens. C'est ce même Diomède dont nous avons visité la maison des champs. Deux petits cippes de marbre, avec des têtes humaines simplement ébauchées , comme les anciens avaient coutume d'en placer sur les tombes pour les distin-

guer, sont consacrés à Marcus Arrius, fils aîné de Diomède, et à Arria , sa huitième fille.

Une autre tombe importante est celle de Nevoleia Tyche. Une inscription nous apprend que Tyche , affranchie de Julie , avait bâti ce monument pour elle et pour Caius Munatius Faustus, prêtre augustal, à qui les décurions et le peuple avaient unanimement décerné les honneurs du bisellium, en récompense de ses services ; elle l'avait aussi bâti pour recevoir les cendres de leurs affranchis et de leurs affranchies.

Ce monument se compose d'un cippe de marbre monté sur deux degrés, sculpté sur trois de ses côtés, et terminé par une élégante corniche. Des bas-relifs représentent, d'une part, le sacrifice qui se célébrait le jour des funérailles, et, d'autre part, un navire qui entre au port, emblème évident du repos après la tempête de la vie. L'intérieur de ce sépulcre a la forme ordinaire d'un columbarium, et ses murs, revêtus de stuc, sont percés de niches semblables à celles d'un colombier, pour recevoir les urnes cinéraires de la famille. Dans la principale niche on trouva une grande amphore de terre cuite, contenant des cendres mêlées à des ossements , sans doute les restes de Nevoleia et de Munatius. Trois autres urnes de verre insérées dans des vases de plomb conservaient une liqueur où l'analyse chimique a reconnu un mélange de vin, d'huile et d'eau, sur lequel flottaient les ossements. Des lampes de terre cuite, avec la pièce de monnaie destinée à Charon, étaient déposées près de ces urnes , où un petit nombre d'affranchis avaient trouvé place près de leurs maîtres , au moment de la catastrophe de Pompéi.

Quelques-uns de ces monuments sont des cénotaphes, c'est-à-dire des tombeaux vides, sans columbarium pour recevoir les cendres , élevés à la mémoire de citoyens morts loin de la patrie. Ce sont en quelque sorte des tombes honoraires.

De distance en distance , sur cette longue avenue de sépultures, se rencontrent des bancs circulaires et des hémicycles couverts , où les promeneurs venaient s'asseoir et se reposer au miUeu des souvenirs de la mort. Chez les anciens, la mort n'inspirait pas l'effroi et la répulsion qu'elle inspire chez

nous, à cause du terrible jugement qu'elle tient suspendu sur nos têtes ; et les épicuriens, qui ne croyaient guère qu'à l'heure présente, l'associaient volontiers à leurs plaisirs et même à leurs festins , pour s'exciter à jouir à outrance d'une vie si courte et si menacée, que ne devait suivre aucun lendemain de bonheur.

Dans les pages qui précèdent nous avons essayé de faire revivre par les monuments une partie la vie publique des Pompéiens. Nous les avons suivis dans les cabarets de bas étage, dans les thermopoles élégantes, dans les boutiques, à l'école, au marché, au forum. Avec eux nous sommes entrés dans la basilique, dans les temples, aux thermes, aux théâtres, et nous nous sommes mêlés à la foule oisive qui flâne dans les rues , en lisant curieusement les inscriptions des murailles. Enfin nous avons pris part aux cérémonies des funérailles , et nous sommes sortis de Pompéi par la rue des Tombeaux. Nous avons ainsi vécu pendant quelques instants de la vie antique, et nous avons pu prendre une idée assez exacte des mœurs et des habitudes d'une petite ville de quinze mille habitants, sortie tout exprès de son Hnceul de cendres pour nous révéler la plupart des secrets de l'existence publique et privée des Romains.

Origine et histoire d'Herculanum. — Découverte d'Herculanum. — Le prince d'Elbeuf. — Des matériaux qui ensevelirent Herculanum et Pompéi. — Théâtre d'Herculanum. — Basilique et temples. — Statues et objets d'art. — Maison d'Aristide. — Collection de papyrus. — Le cabinet d'un homme de lettres. — Les libraires chez les Romains. — La maison d'Argus. — Objets de la vie domestique.

Les anciens historiens sont loin d'être d'accord sur l'origine et sur la fondation d'Herculanum. L'opinion la plus accréditée veut qu'Hercule , devenu célèbre en Italie , ait consacré aux dieux la dîme des dépouilles de ses ennemis , et fondé une petite ville qui , de son nom , fut appelée Herculanum , avec un port capable de recevoir sa flotte à son retour d'Espagne.

Dès sa fondation , cette cité fut habitée par les Osques : ceux-ci cédèrent bientôt la domination aux Pélasges, puis aux Tyrrhéniens, et enfin aux Romains. L'année 289 ou 293 avant l'ère vulgaire, la guerre des Italiens contre Rome enveloppa dans la même fortune les alliés et leurs conquêtes. Le consul Garvilius attaqua deux fois Herculanum, mais sans succès ; il dut l'assiéger étroitement , et par la famine la contraindre à se rendre et à accepter la position de colonie romaine. Plus tard, après une nouvelle guerre malheureuse, Herculanum ne put obtenir le droit de cité romaine , et dut se

contenter du titre de municipe, qui lui donnait la faculté de se gouverner par ses propres lois , comme toutes les autres villes assises autour du Vésuve. Telle était la condition civile d'Herculanum quand les écrivains latins vantaient sa situation délicieuse sur une colline qui dominait la mer.

Cette prospérité ne dura pas longtemps, et l'an 79 vit consommer la ruine de cette ville charmante. La catastrophe l'ensevelit dans un oubli tellement profond, que la véritable position de cette ville était complètement ignorée. Les bouleversements successifs de tous les alentours du Vésuve, les fréquentes éruptions du volcan, les torrents de laves accumulés les uns par-dessus les autres, l'entassement mille fois répété des cendres et des lapilli , avaient recouvert le sol primitif d'Herculanum à une telle hauteur, qu'il n'est point étonnant que dans les siècles de barbarie on ait perdu le souvenir de la situation précise de cette malheureuse ville. On savait seulement qu'Herculanum , comme Pompéi, s'élevait autrefois au pied de la montagne, mais sans pouvoir déterminer en quel point; et il était d'autant plus difficile de le soupçonner que de nouvelles habitations, un village entier et un palais royal se trouvaient bâtis sur ses ruines enfouies.

Quelques découvertes de débris antiques , de mosaïques et d'inscriptions, donnèrent, vers la fin du xvi" siècle, quelques indices d'une ville ensevelie. Malgré cela, on pensait généralement qu'Herculanum gisait sous Torre del Greco. On n'en connut le véritable emplacement qu'en 1711 , quand le prince d'Elbeuf de Lorraine, arrivé à Naples en 1706, à la tête de l'armée impériale expédiée contre PhiUppe V, épousa en 1713 une fille du prince de Salsa. Ce mariage ayant déterminé son établissement à Naples, il bâtit en 1720 une villa près de Portici, au Granatello, sur le bord de la mer, et il se plut à l'orner de marbres antiques, achetant les plus rares que lui vendait un paysan qui les tirait d'un puits situé à Résina. En voyant l'abondance extraordinaire de ces marbres, le prince fit l'acquisition du champ du poète , comme l'appelait le cultivateur, et il se mit à y faire des fouilles pour son propre compte. Ces fouilles produisirent une immense quantité de choses antiques , des débris de colonnes , des colonnes entières

d'albâtre fleuri, des statues de sculpture grecque, dont le prince fit de riches présents à Eugène de Savoie et au roi Louis XIV de France. Parmi les statues données à Eugène de Savoie, il y avait deux des filles de la famille de Balbus, lesquelles à la mort du prince furent achetées par l'électeur de Saxe , et se voient aujourd'hui au musée de Dresde. A cette découverte, déjà très importante, succéda celle d'une grande quantité de marbre africain, très rare. Ces richesses, exagérées par la renommée , ouvrirent enfin les yeux au gouvernement napolitain, qui fit suspendre les fouilles et exigea du prince d'Elbeuf la restitution d'une partie des antiques qu'il avait découverts.

Les Napolitains chassèrent les Autrichiens , et proclamèrent l'infant don Carlos. Le nouveau roi, continuant vers 1737 la construction de la villa royale de Portici , apprit de son ingénieur Domenico Rocco Alcubiere quels trésors d'art et d'antiquité gisaient ensevelis sous ce même terrain. Rêvant démettre au jour des antiquités précieuses , Charles de Bourbon voulut que l'on continuât avec ardeur les fouilles commencées , et le succès dépassa de beaucoup son attente. Quand on eut creusé le sol à la profondeur de quatre-vingt-six palmes, on parvint au niveau d'une cité antique enfouie sous Résina et Portici. Alors les doutes se dissipèrent , et l'on reconnut la vieille cité d'Herculanum. Les fouilles furent poussées en divers sens , et on trouva des rues bordées de trottoirs , et pavées , comme celles de Naples, de pierres vésuviennes, découverte qui prouve que, bien avant la destruction de cette ville, à l'époque la plus reculée , le Vésuve avait eu de violentes éruptions , puisque les cités voisines sont pavées de matériaux vomis par le volcan sous une forme fluide.

Il n'est peut - être pas inutile de dire ici un mot de la nature des matériaux qui ensevelirent les malheureuses villes de Pompéi et d'Herculanum. Beaucoup de personnes, entendant parler sans cesse, à propos de volcans, de coulées de laves incandescentes, s'imaginent volontiers qu'un torrent de feu engloutit et dévora ces villes. Il n'en est rien, et il suffit d'examiner avec attention le sol qu'on déblaye pour se convaincre qu'en l'année 79 le phénomène fut tout différent. Voici la

coupe, relevée en 1828 par le géologue Lyell, des terrains traversés par les fouilles, près de l'amphithéâtre de Pompéi, en allant de haut en bas :

10 Sable noir brillant provenant de l'éruption de 1822, et contenant de petits cristaux, régulièrement

formés , d'augite et de tourmaline 0 05 à 07

2° Terre végétale 0 91

3» Tuf noirâtre incohérent, rempli de globules pisolithiques en couche, d'un à sept centimètres

d'épaisseur 0 46

4° Scories en petits fragments et lapilli blancs. ... 0 07 5" Tuf terreux noirâtre, avec un grand nombre de

globules pisolilhiques 0 22

6° Tuf terreux noirâtre, avec lapilli disposés en couches. 1 22

7o Couches de lapilli blanchâtres 0 02

8« Tuf gris solide 0 07

9° Ponces et lapilli blancs 0 07

Total 3 11

Comme on le voit clairement par cette coupe, aucun courant de lave n'a jamais atteint Pompéi depuis l'époque où cette ville fut bâtie , bien que ses fondations reposent sur l'ancienne lave amphigénique de la Somma, dont plusieurs courants, entremêlés de tuf, ont été traversés dans les excavations qui furent pratiquées. Dans la catastrophe de l'an 79, il tomba d'abord sur le sol une pluie de ponces et de lapilli blancs d'une épaisseur de sept centimètres, suivie d'une pluie de cendres grisâtres. Ces cendres, mélangées avec les eaux que le volcan vomit toujours en abondance dans ses éruptions , se condensèrent et formèrent une sorte de pâte , une boue liquide qui emplit les caves et les maisons , en se moulant sur tous les objets comme une matière plastique. Il résulta de l'intermittence de ces phénomènes une série de couches de lapilli et de couches de tufs plus ou moins durs, dont l'ensemble enseveht la ville sous un épais Unceul de pierre.

Ce qui prouve encore, non moins que la coupe précédente, que la lave de feu fut étrangère à la destruction de Pompéi , c'est l'état de conservation dans lequel une foule d'objets com-

bustibles y ont été trouvés. Les bois, les montants des portes, les poutres des toits y sont carbonisés , il est vrai , mais non brûlés , et leur état actuel ne diffère pas de celui qu'affectent les bois après un long enfouissement dans le sol. Le blé, une multitude de substances végétales, les rouleaux de papyrus, tous carbonisés de la même façon , apportent à cette thèse un nouvel élément de démonstration. Nous n'irons cependant pas si loin que Lippi, qui prétend que les villes d'Herculanum et He Pompéi furent ensevelies sous des laves d'eau, c'est-à-dire sous des torrents boueux que les eaux charrient avec impétuosité sur les pentes des volcans au moment des éruptions. Tout démontre qu'il n'y a point eu transport violent de matériaux , mais seulement pluie verticale , entassement et consolidation de lapilli et de cendres.

A Herculanum, les choses ne se sont pas passées exactement de la même façon qu'à Pompéi. Sans doute la ville elle-même est ensevehe dans des couches de lapiUi et de cendres durcies par les eaux ; mais après la catastrophe du premier siècle , dans les nombreuses éruptions qui ont suivi , bien des matériaux divers se sont accumulés au-dessus du dépôt primitif. Ce point, étant moins éloigné de quelques milles du volcan, a toujours été beaucoup plus exposé que Pompéi à être couvert non seulement par des chutes de cendres , mais aussi par des alluvions volcaniques et par des courants de laves , de sorte que les masses de ces différentes substances se sont accumulées sur cette ville, où leur épaisseur atteint souvent jusqu'à trente-quatre mètres, et n'a jamais moins de vingt et un mètres. Aussi, au-dessus de la plus inférieure de toutes les couches, qui est un tuf formé de cendres très fines mêlées de ponces , a-t-on trouvé, suivant Hamilton, la matière provenant de six éruptions , distribuée en un nombre égal de couches séparées par des lits de terre végétale dans lesquels Lippi dit avoir reconnu une quantité considérable de coquilles terrestres. Une certaine partie de cette masse superposée renferme aussi une couche de vraie lave siliceuse, lava di pietra dura, vomie par le volcan à une époque de beaucoup postérieure à l'événement fatal qui détermina le premier ensevelissement d'Herculanum. Ces diverses circonstances, jointes à la présence

de Résina et de Portici sur le même sol, expliquent comment cette ville ne peut être déblayée aussi complètement que Pompéi.

On s'explique aussi par les mêmes motifs pourquoi il a fallu procéder aux fouilles au moyen de galeries souterraines. Dans ce travail on recouvrait les lieux explorés avec les matériaux qu'on tirait des lieux voisins , et on marchait ainsi au hasard , sans plan et sans méthode. Au milieu de ces labyrinthes étroits, les mineurs brisaient les objets, rompaient les architraves et les marbres pour les tirer plus commodément au dehors par les puits d'extraction. On ne jugea même pas à propos de conserver tout ce qu'on déterrait, comme si le moindre des fragments n'avait pas une importance considérable; les choses précieuses furent seules placées à Portici pour l'ornement de la villa royale.

C'est au mois d'octobre 1738 qu'on recommença les fouilles dans le puits déjà exploré par le prince d'Elbeuf. On ne tarda pas à y trouver deux fragments de statues équestres de bronze, trois statues consulaires et une inscription indiquant que c'était là l'entrée principale du théâtre d'Herculanum. Il ne fallut pas moins de douze ans pour fouiller ce monument en entier. La rareté inappréciable des choses qu'on y rencontra rappela l'attention publique sur les mœurs et sur les œuvres des anciens. Dans l'enthousiasme excité par les premières découvertes, le roi fit venir de Rome monsignor Bajardi, savant antiquaire; mais, voyant que le prélat se jetait dans les digressions et dans les généralités mythologiques et historiques connues de tout le monde , il fonda la célèbre Académie d'Herculanum. Il appela aussi de Rome d'habiles artistes pour dessiner, ciseler en bronze et restaurer les débris échappés à l'action destructive du temps; enfin il destina toute une portion de sa casina de Portici à recevoir 'les peintures murales et les mosaïques.

Du théâtre , qui mesure deux cent huit palmes de pourtour, il reste assez de parties pour qu'on en reconnaisse exactement la forme, les dispositions générales et les accessoires. On y descend à la lumière des torches , et à travers une masse confuse de laves, de sables volcaniques, de scories et de lapilli;

puis on parcourt le corridor central , et l'on arrive à une porte de sortie ou vomitoire qui reçoit un peu de lumière par un large puits moderne. Dans les ténèbres, on ne peut se former qu'une idée assez vague de l'ensemble, et il est nécessaire d'avoir le plan sous les yeux pour apprécier la distribution générale du monument.

L'hémicycle ou caveau a ses sept escaliers indiqués par Vitruve pour conduire aux sièges des spectateurs, c'est-à-dire un au milieu et les trois autres de chaque côté , divisant l'espace semi-circulaire en six cunei ; mais il diffère du plan ordinaire des théâtres romains par le nombre et la disposition des sièges. Dans les théâtres romains , les gradins sont divisés en trois ordres séparés par des galeries ou corridors semicirculaires, et chaque ordre comprend sept rangées de gradins. A Herculanum, on compte seize rangs de sièges en travertin, sans aucune galerie intermédiaire; puis, au-dessus, trois autres lignes de gradins où l'on parvient par des escaliers extérieurs; et, plus haut encore, une galerie ouverte, décorée de marbre blanc. Enfin le monument était couronné par un promontoire découvert, où l'on voyait autrefois toute une rangée de statues de bronze, parmi lesquelles on trouva celles de Drusus Néron et de sa femme Antonia, deux statues équestres de bronze doré et la base d'un quadrige. Les autres statues avaient été enlevées dans les fouilles qui furent faites par les habitants aussitôt après la catastrophe.

La scène a une longueur de cent cinquante palmes , et elle est décorée de douze colonnes corinthiennes , de deux niches où, sans aucun doute, il y avait deux statues, et de deux autels. Les plus beaux marbres de toute espèce étaient appliqués à profusion sur les murailles. Les chœurs se tenaient aux deux côtés de la scène, dans deux vastes salles embellies de peintures et de décorations architecturales. Derrière la scène, en face du forum, s'ouvrait un large portique où le peuple pouvait se réfugier en cas de pluie; les colonnes de cette galerie étaient d'ordre dorique et formées de briques revêtues de stuc; la couverture en était de bois, et l'on y trouva encore des fragments de poutres carbonisées qui conservaient parfaitement leur forme primitive. Le plan de l'or-

chestre est situé aujourd'hui à quatre-vingt-quatorze palmes au-dessous de la rue consulaire de Résina. En ce point, quelques piliers modernes soutiennent les couches de terrain et les masses supérieures qui recouvrent le reste de l'édifice. Winckelmann estime que le théâtre d'Herculanum pouvait contenir trois mille cinq cents spectateurs , chiffre bien suffisant pour une petite ville qui était loin d'avoir l'importance de Pompéi.

Quelques inscriptions , relevées sur des bases de statues ou sur les portes, nous donnent quelques indications intéressantes. Deux statues avaient été élevées, aux deux extrémités de l'avant- scène , à Marcus Nonius Balbus, proconsul, et à Appius Glaudius Pulcher, consul , imperator, après sa mort. Une autre inscription nous apprend que Lucius Annius Mammianus Rufus, duumvir quinquennal de la cité, avait bâti à ses frais ce théâtre et l'orchestre , sur les plans de l'architecte Publius Numisius. Un billet ou tessère d'ivoire, portant le nom d'Eschyle en grec, fait aussi supposer avec raison qu'on y représentait des pièces en langue grecque. On sait qu'à cette époque la langue grecque était devenue d'un usage vulgaire à Rome, et qu'on y jouait les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide tout comme on joue l'opéra italien à Paris.

A quelque distance du théâtre, on découvrit une rue large de dix à douze mètres, flanquée de deux trottoirs couverts, dont la voûte était soutenue par des colonnes. Cette rue allant en droite ligne du théâtre à un autre édifice public , on supposa avec quelque vraisemblance que c'était la rue consulaire et qu'elle aboutissait à la porte orientale de la ville. L'édifice public que nous venons de mentionner, et dont la destination est encore douteuse, mesure deux cent vingt-huit pieds de long et cent trente- deux de large. Il se compose d'un vaste bâtiment quadrangulaire orné de portiques, de colonnes, de niches, de statues et de peintures murales. Une inscription placée sur la porte apprend à la postérité que Nonius Balbus, proconsul, a bâti à ses frais la basilique, les murailles et les portes de la ville. On en a conclu , non sans raison , que cet édifice était la basilique d'Herculanum.

Une autre construction élégante, où l'on a voulu voir un temple de Vénus Érycine, possédait de délicieuses peintures murales, traitées avec une légèreté et une fraîcheur de coloris vraiment merveilleuses. Ces peintures, où l'on retrouve, comme à Pompéi, de charmantes perspectives de paysages, de villas , de marines , sont dans cette manière que Ludius , peintre de l'époque d'Auguste, mentionné par Pline, avait créée pour les murailles des appartements. Le premier, Ludius , avait imaginé de représenter avec son pinceau d'élégantes villas, des villes maritimes, des portiques, des bosquets, des ruisseaux, de riantes campagnes, avec des personnages occupés à la chasse, à la pêche et à la vendange. On peut donc affirmer que si les tableaux de Pompéi et d'Herculanum ne sont pas de la main de Ludius lui-même, ils appartiennent sans conteste à son école et sont dus à ses élèves. On peut ainsi prendre une grande idée du talent gracieux et facile de ce peintre décorateur.

Si l'on en juge par les nombreuses statues de personnages importants qu'on tira des fouilles d'Herculanum, il est manifeste que cette petite ville était splendidement décorée, et qu'elle avait un caractère bien autrement artistique que sa voisine la commerçante Pompéi. Une statue colossale de bronze avait été élevée sur une des places publiques à l'empereur Claude; une autre à Lucius Mummius Maximus, prêtre augustal, lequel avait lui-même dressé quatre statues à Livie, à Germanicus, à Antonia, mère de Claude, et à Agrippine. Les habitants d'Herculanum avaient en outre^ dédié deux statues équestres à Nonius Balbus père et fils , et une statue de marbre à Cicéron , pour leur avoir conservé par une éloquente plaidoirie le titre de colonie romaine , dont voulait les dépouiller le tribun RuUus. Tous ces monuments qui décoraient les places publiques, sans parler des innombrables images de marbre ou d'airain qui peuplaient le théâtre, la basilique, les temples et jusqu'aux maisons privées , devaient donner un très grand air à la petite ville d'Herculanum.

L'habitation la plus vaste et la plus somptueuse d'Herculanum est celle qu'on découvrit de 1750 à 1760, et qui prit le nom d'Aristide, de l'incomparable statue qu'on y déterra.

L'édifice présente d'abord la cour rectangulaire ou atrium, décorée de colonnes de stuc, avec Vimpluvium au milieu. A chaque angle de la cour on trouva un buste de bronze de facture grecque, et par un rare bonheur l'un d'eux porte le nom de l'artiste qui l'a modelé et ciselé : Apollonius, fils d'Archias, Athénien. Devant chaque colonne d'angle était une petite fontaine à double vasque. En d'autres cours de la maison on

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Paysage (fresque).

découvrit trois bassins. L'un était orné de onze statuettes de faunes en bronze ; un autre avait aussi quatre statuettes d'amours; le dernier était un grand vivier garni de plomb, et décoré sur les bords de onze mascarons de tigres, dont la gueule versait l'eau dans la piscine.

Les fouilles mirent ensuite au jour un jardin peu étendu, entouré d'un portique rectangulaire que dix colonnes soutenaient dans un sens, et vingt- deux dans l'autre; toutes ces colonnes étaient de briques recouvertes de stuc, et dans les entre -colonnements étaient placés des bustes et des statues de bronze et de marbre, d'un travail achevé. Au milieu, une vaste piscine elliptique donna trois autres chefs-d'œuvre; le

Faune ivre et les deux nageurs. Là encore, dans le voisinage immédiat de ce jardin , on déterra ces statues et ces bustes de bronze et de marbre qui font aujourd'hui la splendeur du musée de Naples : les six danseuses, le Faune dormant, Mercure , Ptolémée Philométor, Soter P"", Alexandre , Bérénice , et les bustes renommés de Platon, Architas, Heraclite, Sapho, Démocrite, Scipion l'Africain, Sylla, Lepidus, Gaius et Lucius César, Auguste (œuvre d'Apollonius), Livie, Agrippine la Jeune, Galigula, Sénèque. On découvrit aussi deux daims, un corbeau qui devait verser l'eau par son bec dans la vasque, et beaucoup de petites figures , toutes de bronze. Il faut ajouter à cette collection, déjà si riche, deux bustes de Bacchus indien , en marbre-, celui de Ptolémée Soter, la prétendue statue de Sylla, Homère, Aristide ou peut-être un Eschine. Que penserons -nous de la fortune et du goût du simple particulier qui avait su réunir dans sa maison toutes ces merveilles, aujourd'hui l'honneur incomparable d'un musée?

Dans la foule des meubles et des ustensiles précieux qu'on recueillit dans cette même maison d'Aristide , il faut mentionner deux riches candélabres sur le sommet desquels étaient sculptés des hippogriffes dévorant un taureau et un daim ; d'autres candélabres avec des ornements ciselés ; un beau trépied , une grande coupe et beaucoup d'autres vases , avec une quantité considérable d'objets en verre; des crotales et un cadran solaire. De nouvelles fouilles , exécutées sur le même point en 1774, donnèrent le fameux lectisterne et le bisellium, tous deux ornés de bas -reliefs d'animaux et d'incrustations d'argent, qu'on admire maintenant à Naples. Les crotales , que nous venons de mentionner, étaient une sorte d'instrument de musique employé spécialement dans le culte de Cybèle, et dont on se servait fréquemment aussi pour accompagner la danse. Il consistait en deux cannes fendues , ou deux pièces creuses de bois ou de métal , réunies ensemble par une poignée droite. Quand on en jouait, on tenait un de ces crotales de chaque main , et on les faisait claquer avec les doigts , de manière à produire un bruit vif et rapide comme celui des castagnettes. Quant au lectisterne, c'était une table sacrée sur laquelle on offrait un somptueux banquet aux dieux

dont les images étaient tirées de leurs niches et placées sur des lits devant les mets les plus délicats.

Mais la découverte qui émut davantage le monde savant fut celle de trois mille papyrus grecs et latins , renfermés dans un petit tablinum assez étroit pour que deux hommes, les bras tendus, pussent en toucher à la fois les deux extrémités. De petites armoires, hautes d'environ deux mètres, appliquées à la muraille , contenaient dans des compartiments de bois carbornisé une multitude de rouleaux cylindriques calcinés et convertis en charbon , du diamètre de deux à trois pouces sur une largeur de dix à t>nze. On prit d'abord ces rouleaux pour du charbon, et l'on en détruisit un certain nombre sans en soupçonner la valeur; mais quand on les eut examinés de plus près et qu'on y eut reconnu des caractères d'écriture, on vit qu'on était dans la bibliothèque d'un philosophe , et l'on attacha dès lors une importance toute spéciale à ces précieux papyrus, qui pouvaient nous révéler quelque chef-d'œuvre inconnu de l'antiquité. Une table était au milieu de l'appartement avec tout ce qu'il faut pour écrire , et les bustes en bronze d'Épicure , de Démosthènes, de Zenon et de Métrodore, avec leur nom en grec, surmontaient Içs rayons.

On sait que les anciens , ignorant l'art typographique , n'écrivaient que sur des écorces d'arbres , et spécialement sur les membranes et sur les pellicules de la plante appelée papyrus, qu'on trouvait en abondance en Egypte et en Sicile. Quelques auteurs prétendent que le papyrus des anciens était fait avec ce tissu naturel ou mince pellicule qui est renfermée entre l'écorce et le bois de certains arbres , comme l'érable , le platane, le frêne et surtout le tilleul. Quoi qu'il en soit, et sans entrer dans cette discussion, les manuscrits d'Herculanum étaient formés de l'une ou de l'autre de ces matières , et composaient de longs cylindres où le papier était roulé sur lui-même : de là le nom de volumes, volumina.

Puisque nous sommes chez un homme de lettres , nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de pénétrer intimement dans son cabinet de travail, et d'examiner avec curiosité ses matériaux et ses instruments pour écrire.

Voici d'abord ses papiers, charta. Outre le papier de la plus

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grande dimension, macrocolum, comme celui que nous appe-. Ions royal, Pline en énumère huit espèces différentes : Augusiana, surnommé dans la suite Claudiana, du nom de l'empereur, papier impérial ou de première qualité ; Liviana, seconde qualité ; Hieratica , primitivement le meilleur et le même que la charta regia de Catulle; Amphilhealrica , Saitica, Leneotica, qualités inférieures , désignées d'après le lieu de leur fabrication ; Fanniana , papier fabriqué à Rome par l'industriel Fannius ; Emporetica, papier grossier dont on ne se servait pas pour écrire, mais seulement pour emballer des marchandises ; charta dentata , papier dont on avait adouci et poli la surface en la frottant de la dent de quelque animal : il était brillant et laissait glisser la plume comme notre papier satiné ; enfin la charta hibula était un papier transparent qui buvait et laissait voir les lettres.

Aux papyrus proprement dits, il faut ajouter le parchemin, membrana , quoiqu'il fût d'un usage moins général pour écrire. Souvent on grattait le parchemin pour faire disparaître l'écriture dont il était couvert , afin de s'en servir une seconde fois et d'y tracer de nouveaux caractères. C'est ce qu'on nommait des palimpsestes. Par suite, les savants ont donné le nom de palimpsestes à des manuscrits dont les caractères apparents et lisibles, quoique remontant déjà eux-mêmes à une assez haute antiquité , recouvrent une écriture plus ancienne encore. Il paraît probable que cette habitude d'effacer pour récrire sur le même papier remonte jusqu'aux libraires grecs et romains, et qu'ils avaient recours à ce procédé quand la composition confiée en premier lieu au parchemin présentait peu d'intérêt et avait peu de valeur. Quoi qu'il en soit, aucun des palimpsestes actuellement existants ne semble antérieur au ix^ siècle ; on a souvent reconnu que des oeuvres du premier ordre avaient été effacées par un lavage ou par un grattage , afin que le parchemin pût recevoir d'autres compositions, l'écriture primitive se laissant cependant distinguer et quelquefois même lire par- dessous l'autre. C'est ainsi que le De Republica de Cicéron a été découvert et déchiffré par le savant cardinal Angelo Mai sous un commentaire de saint Augustin sur les Psaumes.

Pour écrire sur le papyrus ou sur le parchemin, on se servait d'une tige de roseau ou de canne, taillée exactement comme nos plumes modernes, avec un bec fendu en deux. L'instrument qu'on employait pour les tailler ne différait point par sa forme de nos canifs actuels. Un peu plus tard, au commencement du second siècle , on eut recours aux plumes des ailes ou de la queue des oiseaux, penna, et l'on voit un instrument de ce genre figuré sur la colonne Trajane et sur la colonne Antonine , dans la main d'une Victoire ailée occupée à écrire l'histoire des deux empereurs : l'usage cependant n'en était point encore commun, et le roseau ne fut guère détrôné qu'au v« ou au \i° siècle. Le papier était réglé par une mince lame de plomb. Quanta l'encre, c'était un liquide noir qui tombait dans des usages bien vulgaires , et, en même temps que les poètes, les philosophes et les orateurs l'employaient pour écrire leurs chefs-d'œuvre, les peintres l'appliquaient pour vernir et les cordonniers pour noircir leur cuir. Les roseaux et l'encrier étaient enfermés dans un étui spécial que l'écrivain portait avec lui.

Outre le papier, on se servait fréquemment, pour écrire les choses courantes, de tablettes enduites de cire sur lesquelles on traçait les caractères avec la pointe d'un stylet : une large lame plate , terminant l'instrument de l'autre bout , permettait d'elfacer l'écriture et de rendre à la cire son premier poli.

Mais revenons aux manuscrits d'Herculanum. Des trois mille papyrus qu'on trouva dans la bibliothèque de la maison d'Aristide, dix-huit cents furent transportés par les ordres de Charles III au musée royal de Portici, tous les autres ayant été détruits à cause de leur ressemblance avec des morceaux de charbon. La difficulté de les lire, qui de prime abord parut insurmontable, fut enfin vaincue par la persévérance du P. Antonio Piaggi, qu'un ardent amour pour les lettres soutenait dans une entreprise si ardue. Il trouva moyen de dérouler et de fixer sur une membrane transparente ces bandes friables qui ne présentaient pas plus de consistance que le papier dévoré et noirci par la flamme. C'est à ce savant, qui était en même temps un artiste mécanicien du premier ordre, qu'on

doit la machine aussi ingénieuse que simple employée pour une opération si délicate. Il imagina une sorte de métier de tisserand semblable à peu près à ceux dont se servent les coiffeurs pour tresser les cheveux. Le cylindre charbonneux est suspendu en l'air au moyen de fils de soie qui correspondent à de petites vis avec lesquelles on peut faire tourner le volume sur lui-même et le dérouler, sans le toucher autrement qu'avec de petits stylets ou des pincettes extrêmement fines. Ces stylets servent à séparer et à isoler chaque feuillet de l'écorce charbonnée , en veillant avec un soin extrême à fixer par derrière avec un peu de gomme fine , au-dessous de chaque lettre, une pellicule très mince, suffisante pour fortifier la partie écrite et l'enlever du rouleau. On continue ensuite à dérouler le manuscrit sans le toucher, avec les vis et les fils de soie, et insensiblement on vient à bout d'en séparer toute l'écriture , qu'on dépose avec des précautions et une délicatesse infinies sur des bandes de toile, afin que le fragile manuscrit ne se réduise pas en cendres. Pour appliquer ce procédé minutieux, il faut une patience dont peu d'hommes sont capables.

L'appareil de Piaggi, que nous venons de décrire, est le seul qu'on ait pu appliquer jusqu'à présent au déroulement et à la consolidation des papyrus d'Herculanum. En vain d'autres savants ont voulu tenter une méthode plus expéditive : ils ont dû y renoncer. Sur les vingt- quatre papyrus qui furent envoyés en France et en Angleterre, on ne parvint même pas à déchiffrer un seul mot. Le professeur Sickler ayant prétendu avoir inventé un nouveau procédé, l'Angleterre l'appela; mais, après quatre mois de tentatives infructueuses, il fut contraint de renoncer à son entreprise. Le célèbre Davy, dans un voyage qu'il fit à Naples, voulut mettre en œuvre les agents chimiques; mais il échoua complètement au moment où les journaux étrangers publiaient son triomphe. La gloire de l'invention napolitaine est donc jusqu'à présent demeurée sans rivale en ce genre.

On suppose que l'ensemble de tous les manuscrits d'Herculanum, à l'exception de vingt-quatre seulement écrits en latin, appartient à la httérature grecque. Les papyrus jusqu'ici déroulés et interprétés montent au nombre de cinq cents, dont

une quinzaine ont été publiés. Il y a des ouvrages d'Épicure, de Philodème, de Rabirius, de Polystrate et de Métrodore, traitant de questions philosophiques, de littérature et d'art; on y remarque un traité de la musique, par Philodème, et trois poèmes en vers hexamètres latins, attribués à Rabirius. Aucun de ces livres n'a d'importance véritable, et cette découverte n'a pas tenu ce qu'on était en droit d'en attendre. La bibliothèque d'Herculanum était celle d'un philosophe épicurien , qui se préoccupait plus de bien vivre que de recueillir les chefs-d'œuvre de l'histoire et de la poésie.

Cette bibhothèque appelle naturellement notre attention sur les libraires de l'antiquité et sur le commerce des livres chez les Romains. La fabrication et le commerce des livres n'étaient pas une industrie entièrement nouvelle au premier siècle de notre ère, et, depuis une centaine d'années environ, des marchands avaient entrepris de multiplier les productions de l'esprit humain et de les vendre dans les boutiques qui portaient le nom de librairies. Rome avait un grand nombre de ces boutiques, particulièrement aux environs du Forum. Leur décoration et leur étalage les faisaient aisément reconnaître. On inscrivait sur la porte le nom des auteurs en vogue et les titres de leurs ouvrages , et une foule de livres , roulés , liés en faisceaux, ou rangés debout dans des coffrets cylindriques, étaient exposés aux regards du public. Quoique les libraires fussent en général des gens peu éclairés, leur maison était le rendez -vous naturel des littérateurs, des rhéteurs et des philosophes.

Dans l'arrière- boutique se tenaient les écrivains. Ils écrivaient sur leurs genoux , sans rien copier, mais sous la dictée ' d'une seule personne qui lisait à haute voix l'ouvrage en transcription, de sorte qu'il s'en confectionnait plusieurs exemplaires à la fois. On les collationnait ensuite avec beaucoup de soin , la pureté du texte étant un des principaux mérites des ouvrages. Les feuillets étaient alors livrés aux relieurs, qui collaient les pages les unes au bout des autres , de manière à en former une bande plus ou moins longue, suivant l'importance matérielle du livre. On attachait à la dernière page un petit bâton cylindrique sur lequel s'enroulait la

longue feuille; les deux bouts du bâton étaient garnis de disques pour protéger les tranches du livre roulé. Le parchemin n'était point mis en volume, c'est-à-dire en rouleau, mais en tome carré; les feuillets, au lieu d'être collés bout à bout , étaient superposés l'un à l'autre , comme dans les livres modernes, cousus ensemble et resserrés entre deux planchettes de hêtre. Telle était la double forme sous laquelle les livres se présentaient aux amateurs. Les écrivains du premier siècle de notre ère nous apprennent qu'il s'en faisait un grand commerce , non seulement à Rome, mais aussi dans les provinces, et que les libraires gagnaient cent pour cent sur les ouvrages en vogue. Les ouvrages médiocres ou décriés donnaient un bénéfice bien moins considérable, et l'on en abandonnait la vente aux libellions, espèce de bouquinistes qui ne vendaient que de vieux livres.

Les fouilles d'Herculanum n'ont pas toujours produit des résultats aussi satisfaisants que ceux de la maison du philosophe épicurien; mais si l'intérêt des autres découvertes est moins élevé , il ne laisse pas nénamoins de piquer vivement l'attention. Les travaux, interrompus en 1770, ne furent repris que de 1828 à 1837. C'est dans cet intervalle qu'on déterra la maison d'Argus, ainsi nommée d'une peinture murale qui représentait la fable d'Io avec son gardien aux cent yeux. C'était une habitation vaste, élégante, décorée de peintures murales, de marbres, de mosaïques, de terrasses, de portiques, de jets d'eau, en un mot, de tous les agréments intérieurs qu'un riche propriétaire peut se procurer. L'atrium et ses dépendances , pavés de marbres précieux , étaient couverts de peintures décoratives qui figuraient des courtines , des festons, des paysages et des perspectives d'architecture. Le gynécée, ou appartement des femmes, avait un portique aux colonnes revêtues de stuc, dans l'intervalle desquelles pendaient des portières. Au milieu du portique était un viridarium, ou jardin rempli de fleurs. De là on passait dans un bosquet, sur lequel s'ouvraient la salle à manger et la salle de réception, ornées de charmantes peintures. Les colonnes qui fermaient le bosquet soutenaient un second étage, distribué d'un côté en magasins et en greniers, et de l'autre sur la rue

en chambres d'habitation , auxquelles on avait accès par une terrasse suspendue tournée vers la mer. Bien des choses précieuses avaient déjà été enlevées de cette maison dans les premières fouilles effectuées par le prince d'Elbeuf; si les

Achille à la cour de Lycomède.

secondes fouilles ne produisirent pas de remarquables œuvres d'art, elles mirent du moins à la lumière une foule d'objets de la vie domestique des anciens. Ainsi on trouva de nombreux fragments de verre bleu, très importants pour l'histoire de l'industrie et des arts chimiques chez les Romains ; des lé-

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gumes en quantité ; du froment avec la pelle pour le nettoyer au vent; des vases pleins d'olives; des lentilles, du miel, des figues sèches, des noix, des noisettes, des amandes et des prunes; des caisses remplies de pâte, un grand coupon de toile, trois sonnettes, et, pour descendre aux derniers détails, un balai semblable aux nôtres. En retrouvant tous ces objets à leur place , on eût pensé volontiers que la maison avait été abandonnée la veille.

Ce qui confirme encore l'observateur dans cette impression , c'est l'état étonnant de conservation de toutes ces substances. Dans la chambre d'un peintre qui probablement était naturaliste, on a recueilli une collection considérable de coquilles, dont un grand nombre appartiennent à des espèces de la Méditerranée : elles avaient autant de fraîcheur que si elles fussent constamment restées enfermées dans un musée. La comparaison de ces débris avec ceux qu'on trouve à l'état fossile ne saurait fournir le moindre éclaircissement sur le temps nécessaire à la production d'un certain degré de décomposition ou de minéralisation ; car, bien que dans des circonstances favorables une altération beaucoup plus grande puisse sans doute être produite dans un laps de temps beaucoup plus court, cet exemple montre cependant qu'un ensevelissement de dix -huit siècles est quelquefois sans effet pour amener des coquilles à l'état fossile. A Herculanum, les poutres des maisons sont noires à l'extérieur; mais, quand elles sont fendues, elles offrent intérieurement à peu près le même aspect que le bois ordinaire, le bois récent. On voit alors combien le passage de leur masse entière à l'état de lignite s'opère lentement. Quelques substances animales et végétales de nature à présenter moins de résistance ont éprouvé bien plus d'altération; cependant leur état de conservation est encore extrêmement remarquable. Un grand nombre de filets, souvent entiers, ont été déterrés; la texture du linge est parfaitement reconnaissable ; un pain recueilli dans une boutique porte encore le nom du boulanger imprimé dans la pâte; sur le comptoir d'un apothicaire on trouva une boite de pillules converties en une poudre terreuse très fine, et un petit cylindre d'une substance médicamenteuse , évidemment préparé pour être divisé en pilules ; près

de là était une jarre contenant des herbes médicinales; enfin, en 1827, on a découvert des olives humides, renfermées dans un bocal carré , et du caviar dans un état de conservation vraiment extraordinaire. Ces faits singuliers, que nous avons voulu indiquer en terminant, sont du plus haut intérêt pour le géologue ; ils ouvrent de nouvelles perspectives sur le temps immense que la nature exige pour minéraliser les corps enfouis dans le sein de la terre, et sur la longueur incalculable des anciennes périodes géologiques.

Les fouilles d'Herculanum sont suspendues depuis 1855. Les derniers travaux d'excavation ont été poussés sur le rivage de la mer, et ont mis h jour de vastes salles divisées en divers compartiments. Ces constructions, qui couvraient une grande étendue de terrain et avaient une hauteur considérable, étaient remarquables par leur soUdité, leur caractère architectural et leur bonne conservation. On jugea sans hésiter que c'étaient les officines d'un édifice public, peut-être l'arsenal maritime d'Herculanum. où logeaient les matelots et les soldats de la flotte, lieu mentionné par Strabon. On y rencontra plusieurs squelettes humains, et, près de grands fourneaux, les os de divers animaux qui avaient sans doute servi au repas du jour de l'éruption. Malgré l'importance des choses d'art et des papyrus déterrés à Herculanum , il faut avouer que cette ville est loin de présenter l'intérêt d'ensemble de Pompéi, sa sœur d'infortune ; mais les deux ruines se complètent l'une par l'autre , et nous fournissent l'objet d'étude le plus émouvant que l'antiquité païenne nous ait laissé.

Peintures antiques. — Mosaïques. — La bataille d'Issus. — Chefs-d'œuvre delà sculpture antique. — Les modes féminines de l'antiquité. — Aristide. — Les grands bronzes. — Tête colossale de cheval. — Petits bronzes. — Bijouterie et orfèvrerie. — Céramique.

Herculanum et Pompéi, comme nous l'avons dit, ont été dépouillés de tous les objets d'art qu'on y a découverts. Il eût été impossible de laisser en place tant d'œuvres précieuses sans les exposer à une déprédation inévitable. On les a recueillies, pour la majeure partie , au musée de Naples , et c'est là qu'on peut les étudier. Une visite au musée est donc ïe complément indispensable de la visite des villes ensevelies. C'est là qu'on retrouve tout le mobilier antique, les statues, les peintures, les mosaïques, les bijoux, en un mot, tout le matériel de la civilisation romaine, et qu'on descend pleinement au sein de ces mœurs étranges.

L'édifice actuel du musée national de Naples, avant de devenir un dépôt d'objets d'art, a passé par bien des vicissitudes. Le vice-roi duc d'Ossuna en jeta les fondements en 1587 , avec le projet d'en faire une écurie. Son successeur, le comte de Lemos, abandonnant cette idée , adopta les plans de l'architecte Fontana, et pensa à y installer l'université degli Studi, qui y ouvrit, en effet, ses cours en 1616. Soixante -trois ans plus.

tard,, les tribunaux en chassèrent l'université; mais ils en furent chassés à leur tour en 1705 par les soldats, qui en firent une caserne. L'université y rentra triomphante en 1767, pour céder bientôt sa place à l'Académie royale; enfin, en 1810, l'édifice du duc d'Ossuna fut converti en musée par Ferdinand P"", sous le titre de Real Museo DorbonicOy et le roi y réunit tous les objets d'art et d'archéologie qu'il avait recueillis dans la succession Farnèse , et tous les monuments antiques disséminés dans les diverses résidences royales, avec la bibliothèque et la galerie de tableaux. Ainsi composé , le musée de Naples est le plus riche du monde. Il a sans doute des œuvres moins capitales que les grandes collections de Rome et de Florence ; mais il possède une telle variété et une telle abondance d'objets antiques, souvent uniques , qu'il l'emporte en attrait et en intérêt sur les musées les plus célèbres. Nous allons y faire une excursion rapide, en nous arrêtant seulement devant les œuvres qui , par leur mérite artistique , leur caractère magistral et leur origine pompéienne ou napolitaine, méritent toute l'attention du touriste.

Les fragments de peinture antique extraits des fouilles de Pompéi, d'Herculanum et de Stabia, sont au nombre déplus de quinze cents, et occupent toute une aile du rez-de-chaussée. Les sujets abordés par les peintures sont extrêmement variés et comprennent des traits d'histoire , des événements mythologiques, des paysages, des marines, des animaux, des fleurs, des fruits, des ornements d'architecture, des arabesques et jusqu'à des caricatures. Ce ne sont évidemment pas là de grandes peintures dans le sens que les anciens attachaient à ce mot en parlant des tableaux des maîtres ou des fresques des palais de Rome ; ce sont seulement des œuvres de peinture décorative, du badigeonnage, si l'on veut; mais, même en les réduisant à ces modestes proportions, on y trouve généralement de la naïveté, de la grâce, une expression vive et vraie, quelquefois de la noblesse, de la vigueur, un goût exquis, et, conarae dans tous les ouvrages de métier, plutôt l'éclat de la couleur que la sévérité du dessin. Il ne faut pas oublier que ces œuvres étaient dues, non à des peintres en renom, mais à des artistes du cru, c'est-à-dire aux artistes d'une petite ville située

à cinquante lieues de la capitale , ce qui n'empêche pas qu'on n'y retrouve ces qualités simples et fortes que nous appelons l'antique.

Toutes ces peintures ne doivent pas remonter au delà du commencement de notre ère. Le genre de leurs ornements ressemble à ceux dont parle Yitruve et dont Pline attribuait l'invention à un certain Ludius, qui vivait sous Auguste. Généralement elles ont dû être faites à peu d'années d'intervalle et probablement dans un espace de cinquante à soixante ans , parce qu'elles sont l'œuvre d'un petit nombre de peintres dont on reconnaît au premier coup d'œil la main et le style. Peints sur le stuc ou sur l'enduit , ces tableaux auraient subi le même sort que les maisons qu'ils décoraient, et ils n'auraient pu subsister plus de deux à trois siècles sans restaurations importantes. Pline nous assure que les plus beaux tableaux ne s'exécutaient pas de cette façon, et qu'outre les peintures murales il y avait des peintures mobiles qu'on pouvait facilement transporter d'un lieu à un autre. Toutes ces œuvres paraissent être des copies de bons originaux, et surtout celles de Stabia, qui, bien que de petite dimension, sont les plus gracieuses et les plus fines. En somme, il n'est pas à supposer que plus d'une vingtaine d'artistes plus ou moins habiles aient travaillé à toutes les peintures murales qui se conservent au musée.

Parmi les plus importantes de ces fresques, nous signalerons particulièrement : le Sacrifice d'Jphigénie, copie probable du fameux tableau de Timanthe, que Pline a décrit comme un chef-d'œuvre; l'expression de tristesse de la jeune fille est merveilleuse; mais le peintre, ayant épuisé sur cette figure toutes les ressources de son art, et se sentant impuissant à exprimer la douleur paternelle, a couvert d'un voile le visage d'Agamemnon, père de la victime; — les Trois Danseuses de Pompéi, si légères et si aériennes , fréquemment reproduites par les peintres ; — lîylas enlevé par les nymphes; — l'Éducation d'Achille par le centaure Chiron, têtes admirables ; — les Adieux d'Achille et de Briséis, tableau plein de charme et de grâce , malheureusement mutilé ; — Méde'e prête à tuer ses enfants, figure vigoureusement traitée, empreinte d'une sombre

et terrible résolution; — la Marchande d'Amours, œuvre de genre, pleine de finesse et de grùce; — le Châtimenl d'un écolier; pendant que le pédagogue fouette l'enfant, les autres écoliers, atterrés, n'osent pas lever les yeux sur leur malheureux camarade.

« Mais, dit M. L. Viardot dans ses Musées d'Italie, selon moi, de tous les débris de l'art antique dont les fouilles de Pompéi ont doté le musée de Naples, il n'en est pas de plus précieux que deux simples dessins au trait, faits avec un crayon rouge, une sorte de sanguine, sur des plaques de marbre blanc. Tous deux appartiennent au genre de tableaux nommés monochromes ^ ou d'une seule couleur, pour lesquels on employait un rouge venu des Indes , que Pline appelle cînabris indica. L'un, très bien conservé, représente Thésée tuant le Minotaure; l'autre, plus altéré, un Groupe de dames jouant aux osselets. Ces deux compositions ne sont certainement pas l'ouvrage des peintres décorateurs de Pompéi ; comme les beaux morceaux de sculpture, elles doivent être venues au moins de Rome; peut-être de la Grèce. Dans l'une et dans l'autre, le dessin, très savant, est d'une pureté, d'un fini remarquables, non seulement bien supérieur à celui des fresques proprement dites , qui brillent davantage par la couleur encore vive et belle dans la plupart, mais vraiment digne des artistes les plus sévères de l'école raphaélesque. C'est un noble et curieux échantillon de ce qu'on peut appeler l'art de la peinture dans l'antiquité. »

Les mosaïques ne sont pas moins intéressantes. Au témoignage de Pline , Sylla , après avoir dépouillé Athènes de ses statues et pillé les monuments et les temples les plus célèbres de la Grèce, introduisit à Rome l'usage des pavements en mosaïques de marbres variés et de pastilles de terres cuites ou de verres colorés. La passion pour ces travaux devint si grande, que toutes les habitations un peu élégantes eurent le dallage des chambres, le seuil, et jusqu'à Vatrium décorés de tableaux en mosaïque. Au temps de Claude, on en ornait jusqu'aux murs des appartements. Les artistes grecs enseignèrent aux Romains l'art de tailler et de disposer les petites pierres de manière à en former non seulement de simples arabesques ,

mais même des tableaux d'histoire. Vopus musicum , comme l'appelaient les anciens, atteignit un haut degré de perfection au premier siècle de notre ère ; mais bientôt , comme tous les autres arts, il ne tarda pas à tomber dans la décadence. Aussi la majeure partie des mosaïques qu'on a trouvées dans les ruines des villes et des habitations antiques sont -elles d'un travail fort ordinaire.

Il subsiste cependant de précieux débris de cet art au moment de sa plus grande perfection, et le musée de Naples, plus que tout autre, en possède des restes admirables qui nous donnent la plus haute idée de l'habileté des Grecs. Citons surtout , parmi ces tableaux charmants de naturel et de vérité , des poissons et des crustacés d'une exécution étonnante ; un chat dévorant une caille ; une guirlande de fleurs , de fruits et de feuillages entrelacés , soutenue par deux grands masques scéniques, œuvre où le coloris le dispute au dessin; des scènes de comédie d'un travail merveilleux , signées du nom de l'artiste , Dioscoride de Samos ; une parodie des disputes philosophiques, sous la figure d'un homme vêtu d'un manteau (c'est le portrait de Socrate) , présentant de l'herbe à un coq, etc. etc. Quelques grandes compositions méritent surtout l'examen , et particulièrement le tableau de Thésée tuant le Minotaure, et l'étendant sur le sol au milieu de crânes et de squelettes ; — la Sirène, au corps terminé en oiseau et aux grandes ailes déployées, qui tient de la main gauche un plat de fruits sur la tête , et de la main droite un vase d'où sortent des rameaux verdoyants , mosaïques que Winckelmann regardait comme un des plus précieux monuments de l'art; — un squelette en pied, d'une vérité efl"rayante, portant une urne de chaque main ; — et le célèbre tableau de la répétition théâtrale qui s'accomplit dans le choragium, portique situé derrière la scène. Dans cette dernière composition, le choragus ou directeur du théâtre distribue des masques et des costumes aux acteurs; un tibicen, ou joueur de flûte, accorde son instrument, et près de lui est un siège couvert de pourpre sur lequel est placé un masque; les choristes, qui n'ont encore pour tout vêtement qu'une ceinture de peau, se disposent à mettre leurs masques et écoutent les dernières recommanda-

tions du directeur; l'un d'eux revêt sa tunique et se fait aider par son compagnon. Peu de mosaïques peuvent se comparer à ce tableau curieux et important, composé de sept figures, dont les gestes , l'attitude et l'expression annoncent la joie et l'enthousiasme.

Mais que dirons -nous de l'incomparable tableau, large de vingt palmes et haut de dix, représentant une des victoires d'Alexandre contre les Perses, probablement la Bataille d'Issus, qu'on admire aujourd'hui dans la galerie de Jupiter? Ce tra-

Mosalque représentant des acteurs instruits par le clioragus.

vail est formé de cubes de marbres précieux naturellement colorés, et ces tubes sont tellement petits, qu'il en tient sept mille dans un palme carré ; le tableau ayant cent quatre-vingtdix-huit palmes (c'est-à-dire treize mètres cinquante centimètres carrés) de superficie, les fragments de marbre qui y entraient, avant qu'il fût endommagé, montaient au nombre de 1,380,000 environ. Avant l'éruption du Vésuve, il avait déjà été quelque peu gâté et restauré , mais non par la main d'un maître. Le fond de la composition est blanc sans aucune perspective , quoique quelques antiquaires aient cru y reconnaître quelques teintes obscures et même de la neige sur le sol. Vers le milieu , au second plan , se dresse un vieux tronc d'arbre dépouillé de son feuillage.

Le tableau représente une bataille au moment décisif de la victoire. Vingt-six combattants y sont figurés en deux troupes, distinctes par les habits, les armes et la physionomie, avec

quinze chevaux diversement équipés , tous aux trois quarts de la grandeur naturelle. Le chef des vainqueurs, d'un aspect juvénile , combat avec ardeur sur un cheval fougueux ; il n'a plus son casque sur la tête , comme s'il l'avait perdu en se jetant dans la mêlée ; il est protégé par une riche cuirasse où éclate la tête de Méduse , et sa chlamyde flotte derrière lui. Il se précipite sur les escadrons adverses , renversant tous ceux qui s'opposent à son passage, et il plonge sa longue lance dans le corps d'un guerrier ennemi, vêtu à la manière des barbares, qui s'est jeté devant son maître pour le sauver. Au côté droit du tableau, où tout présente l'image d'un combat désespéré, s'élève sur un magnifique quadrige le roi barbare, couronné de la tiare, laissant flotter derrière ses épaules sa tunique et son manteau de pourpre, et bandant vainement un arc inutile. A la vue de son fidèle serviteur expirant sous ses yeux, il se trouble et donne le signal de la retraite; un de ses officiers lui présente un cheval pour hâter sa fuite , et l'empêcher de tomber mort ou vivant entre les mains du vainqueur. Pendant ce temps , le combat se poursuit avec acharnement ; les lances se choquent contre les lances; quelques guerriers désarmés lèvent les mains au ciel en déplorant la fortune contraire; d'autres, la pâleur de la mort sur le visage, gisent à côté de leurs chevaux ; on ne voit sur le terrain que des armes brisées et sanglantes.

L'heureuse conception des groupes autour des trois personnages principaux, la perfection du dessin, la hardiesse des raccourcis , l'ardeur des combattants , la fureur des blessés , les souffrances des mourants, les mouvements des chevaux, la somptuosité des vêtements , la multiplicité des armes , en un mot, la variété étonnante qui règne dans cette composition grandiose font de cette mosaïque un monument classique de l'art. Comme elle ne peut être que la copie d'un tableau célèbre, et probablement d'un des tableaux grecs portés à Rome après la conquête, elle est sans contredit le plus curieux, le plus complet, le plus magnifique fragment qui nous soit parvenu de la peinture des anciens , et elle nous inspire la plus haute idée de cette branche de leurs arts.

Quand M. Blanchi découvrit ce trésor, le 21 octobre 1831 ,

dans la magnifique maison du Faune, à Pompéi, il fut saisi d'une joie si vive, qu'il faillit en devenir fou. La population de Naples partagea son enthousiasme; la Bataille d'Issus devint à la mode et envahit tout , jusqu'aux vases étrusques de fabrique récente, jusqu'aux tissus imprimés. Ce vertige est un peu tombé aujourd'hui ; mais la mosaïque du Faune n'en demeure pas moins un objet d'art incomparable, et un des plus riches joyaux du musée national.

Et pourtant que de précieux trésors sont accumulés dans les deux portiques extérieurs , les trois portiques intérieurs, et les sept galeries qui renferment les antiques de marbre, statues, statuettes et bustes , au nombre de cinq cents environ ! Quelle admirable collection de dieux, de héros, d'empereurs, de personnages célèbres, et même de figures de genre! Peu de morceaux sont tout à fait médiocres; le plus grand nombre sont excellents; quelques-uns sont hors ligne et méritent le nom de chefs-d'œuvre. C'est à ces derniers que nous nous attacherons exclusivement.

Les neuf statues de la famille Balbus, trouvées ensemble dans le théâtre d'Herculanum , appellent une mention toute spéciale, à cause de leur mérite d'exécution, de l'intérêt de leur réunion, et de la lumière qu'elles jettent sur le protectorat exercé en faveur des populations entières par quelques patriciens. Les statues équestres du père et du fils sont très belles et très curieuses; les deux chevaux marchent l'amble, c'està-dire qu'ils lèvent simultanément les deux jambes du même côté, le corps étant soutenu par un appui en marbre. L'inscription suivante nous apprend que la première fut élevée à Marcus Nonius Balbus, fils de Marcus, préteur et proconsul, par un décret des décurions d'Herculanum :

M. NONIO. M. F. BALBO

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