SCÈNE DEUXIÈME APOLLOxX. LA MORT
LA MORT
Que prétend Loxias autour de ce palais? Que rôdes-tu céans, oh! Personne ambiguë? Veux-tu nous faire tort de notre proie élue Et léser à nouveau l'enfer que tu volais? Vers les Parques naguère agissant d'imposture, Tu soustra3-ais Admète aux effets de nature ; Or, maintenant, je te revois, l'arc dans la main, Veiller de près sur la victime de l'hymen, L'enfant de Pélias, que dévoue à la terre, Pressant, irrémissible, un serment volontaire Fait, de plein gré, pour le salut de son époux !
APOLLON
Paix! La justice agit avec moi contre vous!
Faut-il montrer cet arc où paraît la justice?
APOLLON
L'arc est mon attribut; je le porte toujours.
LA MORT
Et toujours (il convient qu'une voix t'avertisse) Au mépris du bon droit tu protèges ces tours !
APOLLON
Oui! Car le cœur me point pour un mortel que j'aime.
LA MORT
Veux-tu bien me ravir ce second mort, de même?
APOLLON
T'ai-je violentée, ou depuis, ou devant?
LA MORT
Et comment donc Admète est-il encor vivant Qui répugne à la terre et que l'enfer réclame?
APOLLON
Mais, s'acquittant par un rachat, âme pour âme, Il livre son épouse et tu la viens chercher I
LA MORT
Certes; et d'entre vous je suis pour l'arracher !
APOLLON
Donc, prcnds-Ia, puis repars! Car, au vrai! je renonce A te persuader...
LA .MORT
Je finis la réponse :
...De prendre (et c'est la loi), qui dut m'appartenir !
APOLLON'
Non; mais de prélever ceux-là qui vont finir!
LA .MORT
La Mort estime assez tes raisons et ton zèle.
APOLLON
Si c'est une pitié que ce mot nous décèle, Alceste à tes bontés devra son temps chenu.
LA .MORT
Non; mon désir est d'exercer mon droit tout nu.
APOLLON
Soit! Usurpe, du moins, sur une seule vie!
LA iMORT
Plus jeune est le mourant, plus chaude est mon envie!
APOLLON
Mais avec tous vieillards on brûle leurs trésors!
LA MORT
Ta règle est pour servir l'opulence des morts.
APOLLON
Que dit-elle? Où prends-tu ces raisons si subtiles?
LA MORT
Le riche y conquerrait des passe-droits utiles;
Troquer cent ans contre un peu d'or, peste ! c'est beau !
APOLLON'
Ne veux-tu point qu'Alceste échappe le tombeau ?
LA MORT
Non, certe, insidieux! Tu sais mon caractère. . .
APOLLON
... Détesté dans le ciel et redouté sur terre !
LA .AIORT
Fort bien! Tu n'obtiendras de moi rien, que ton dû !
APOLLON
Tu pourrais en rabattre ; et tout n'est pas perdu ! Déjà vers ce palais, ô chienne dépistée! S'avance un pur Héros inspiré d'Eurysthée ; Il va chez Diomède, en Thrace, aux lieux glacés Où, du Strymon foulant les prés aliacés, Dédaigneux de la bette et des vertes emblaves, Hennissent les coursiers dévorateurs d'esclaves. Traité dans la demeure aux soins d'Admète, il doit Un généreux retour des dons qu'il en reçoit
Et peut bien au bûcher reprendre sa victime. — Ainsi tu ne fais rien que manquer mon estime; Obligé d'autre part, je ne te hais pas moins !
LA .MORT
Parle, mais sans gagner! Les Parques soient témoins !
Au gouffre inférieur Alceste va descendre!
Hadès fournit licence au glaive à fin de prendre
Un cheveu de ce crâne, holocauste certain;
Dès que j'obtiens mon gage, aux suppôts du Destin
La tête se rend toute, et le reste veut suivre.
Donc, Femme! il faut mourir!
APOLLON
Épouse ! il faut revivre !
Tous deux sortent séparément par les deux côtés de la scène.