SCÈNE PREMIÈRE LE CHOEUR DES VIEILLARDS PHÉRÉENS
PREMIER DEMI-CHOEUR
Dieux! L'esplanade solitaire!
Oh! Ce palais silencieux!
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
N'est-il point d'ami sur la terre Qui me gouverne en tel mystère?
Le deuil doit-il troubler mes yeux?
Ou quelque philtre salutaire Issu d'une pariétaire, D'un joyau du gazon des cieux,
\'int-il, anx instants précieux, Calmer le llux vital que Tinsoninie altère?
Fille de Pélias ! Reine ! Vois-tu le jour? Toi, si sincère en ton amour, Si constante, tant dévouée Que Phères en fut remuée Et pour la Maîtresse louée, Et pour le Maître tour à tour!
PREMIER DE.MI-CHOEUR
Appuyez l'oreille à la porte!
Quelqu'un ouït-il sangloter?
Pour signe qu'Alceste soit morte,
Là-dedans, après son escorte,
Les fortes mains vont se heuiter!
— Holà! Hô! Comment? A cette heure,
Personne au seuil de la demeure?
Que tardent ces gardiens? Qui les tient écartés? — Grand-Dieu-de-Guérison! Défends qu'Alceste meure! Po^an ! Prête ton souftle et chasse comme un leurre
L'orage des calamités!
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
Alceste vit; si je m'en fie à ce silence, Le corps agonisant reste encore au palais.
PREMIER DE-MI-CnrF-UR
Tu Hattes mon idée, et, partant, tu me plais, Ami ! Mais où puiser pareille confiance?
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
Admète, soucieux d'un tel lustre détruit, Mènerait-il le deuil sans pompes et sans bruit?
PREMIER DEMI-CHŒUR
Oui! nul ne vit fumer le bassin d'eau lustrale, Ni le tison bleuir en la niche augurale; Les crins, sciés de près, ne pendent pas aux murs, Et, comme un dur fléau battant les gcrbiers mûrs, Le poing tarde à sonner après la chair des femmes.
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
Pourtant, l'Astre gravit vers les heures infâmes...
PREMIER DEMI-CHŒUR
Las ! Que dit-il ?
DE;;xiÈiME DEMI-CHŒUR
... Où la Maîtresse que j'aimais Va descendre et gésir sous terre à tout jamais !
PREMIER DEMI-CHŒUR
Tu me saisis le cœur! Ah! quand de nobles têtes Ont trahi leur angoisse aux humbles que vous êtes,
Vieilles gens! de ces maux briguez une moitié; Qui tient à son renom s'adonne à la pitié !
LE CHŒUR
En vain les riches nefs, courrières de miracles,
Menûîraient leurs oracles Au rocher de Patare, à la dune d'Ammon! Envers la Mort pressante, inflexible Démon,
Plus de répit pour toi, l'Infortunée !
Quel Dieu, quel Myste irait, la tempe couronnée,
Forcer la Destinée
Au refus d'Apollon?
Seul, l'Enfant du soleil, banni de la lumière,
A sa vigueur première Put rehausser Alceste en dépit de l'Enfer, Lui qui traitait les fiels par la flamme et le fer
Comme le foudre émané du Kronide Rendit cette âme aux doigts griffons de l'Euménide !
... Et ta gorge se vide
Des reUques de l'air!
Déjà le Roi servit tous ses justes offices;
De sanglants sacrifices Teignent le fût marbré devant chaque Immortel; Mais la chair nourricière, et l'encens, et le sel
Ne sont de rien pour nos maux sans remède ! Car le Dieu frémissant exclura de son aide Ceux que la Mort précède Aux degrés de l'autel!
Voici qu'une servante apparaît larmoyante, De celles que gouverne Alceste en ce palais; Quand touche au pis aller la personne payante, S'acquitter par des pleurs, cela sied aux valets ; Mais ma Reine vit-elle encore ? Est-elle morte? J'en atteste tout un qui loge après sa porte.