SCEXE DEUXIÈME LE CHŒUR. UNE SERVANTE
LA SERVANTE
Elle respire ; ou bien le souffle est arrêté; Les deux se peuvent dire en même vérité.
LE CHœUR
Morte et vive à la fois? Impossible problème !
LA SERVANTE
Déjà la tête incline et vers la lèvre blême L'âme hésite !
LE CHU:;UR
O malheur ! Malheur au noble époux Quand penche ainsi la fleur de ces charmes si doux!
LA SERVANTE
On sent tout son malheur dans l'instant qu'il s'achève!
LE CHCEUR
N'esi-il donc plus d'espoir?
LA SERVANTE
Tout espoir n'est que rêve !
L'arrêt fixait le jour; le jour est advenu.
LE CH(ï:UR
Ma's l'ordre d'apparat, du moins, est-il connu?
LA SERVANTE
Admète y dut pourvoir; et la laine croisée Ceindra la Reine en sa parure d'épousée.
LE CHCÏiUR
Eh bien ! s'il en est fait, dis-lui qu'elle s'endort Sous le nimbe de gloire orlè des fasces d'or, Et la plus renommée, et surtout la meilleure Des femmes que Phoibos ensoleille à cette heure!
LA SERVANTE
Certes, je le proclame, et d'un aveu certain : Quelle épouse apparut dès le siècle lointain Plus tendre, plus fidèle, et tant sûre h l'épreuve Qu'elle ait dit, d'option : « morte plutôt que veuve »? Phèrcs sait tout cela; mais si, moi, j'épelais Les hauts agissements couverts par ce palais. J'exalterais ton âme aux vertus innommées !
Voici : — Mâchant l'horreur des arides fumées,
Prêtant toute sa veine aux frissons angoisseux,
Alceste confondit les dons liquides, ceux
Des lacs, ceux des ruisseaux, ceux de la mer sauvage
Avec la blonde chair refusée au veuvage.
L'éponge ayant chassé les stigmates des eaux,
Elle tira du coffre et péplos, et joyaux.
Puis les vêtit; j'offrais à sa flice pâlie
La planche d'électruni assidûment polie ;
Ma Reine, alors, qui vit poindre le jour f;ital,
Fut se dresser devant le foyer marital
Et d'une voix lointaine émit cette prière :
— « Toi qui du Ciel descends sur le cône de pierre,
Invisible Artémis ! Je meurs ! Je vais en bas !
Si cet accent impur ne te répugne pas,
Exauce ta Fidèle à tes pieds prosternée !
Recueille en ton giron la race à peine née
Des nourrissons royaux qui tombent orphelins !
Oh ! Daigne réserver mon fils aux bras câlins
De la vierge, et ma fille à la force héroïque !
Qu'ils achèvent tous deux leur stade fatidique,
Non, comme moi, par un trépas prématuré,
Mais pleins de jours, aux limites de la carrière^
Calmes et satisfaits pour avoir tant duré
Depuis que Kyndias eut noté ma prière 1 »
Elle dit, et s'en fut par la haute maison
Vers les autels ornés des fleurs de la saison,
Aux Dieux de rouvre et d'or abaissant son visage
Ht des myrtes jonchés arrachant le feuillage;
Les souflies du trépas, tueurs de la beauté,
Ne portaient point d'atteinte à sa sérénité.
Quitte des saints devoirs, Alccstc enfin s'arrête,
Songe un petit, puis vole à la chambre secrète
Où, sur son lit courbée, elle épanche des pleurs :
« O place chère! Ici, celui pour qui je meurs
Mit sa main désirée au nœud de ma ceinture 1
Nid précieux qui me reçus docile et pure,
Je te rends mes adieux et ne puis te haïr,
D'autant que je renonce à fin de ne trahir
Ni l'homme, mon époux, ni toi, couche féconde !
Une autre, hélas! se trouvera, de parle monde,
Pour t'usurper, frémir, tiédir, jouir en toi,
Plus heureuse, à coup sûr, non plus chaste que moi ! »
Puis, comme ses enfants, s'attachant à leur mère, Semaient aux plis laineux plus d'une perle amère, Des bras chargés d'ennuis les languides eflbrts A hauteur de baiser portaient deux frêles corps. Sous le toit désole, du grenier aux étables, S'abordaient^ se fuyaient des faces pitoyables; Tout un peuple accouru de serviteurs prostrés
Gardait comme témoins pour ses pleurs dévorés Des yeux ternes, lités de pourpre ; et la Maîtresse Fit chère égale aux mains calleuses qu'elle presse, Rendant des mots de grâce aux plus humbles adieux. L'Hôte trop négligé du Dieu, rebut des Dieux, Pour un triste spectacle a produit sa demeure ! Lui souhaiter l'oubli, c'est désirer qu'il meure ; Admète, survivant, se souviendra toujours I
LE 'CHŒUR
Oh ! Comme il doit gémir à perdre ses amours î
LA SERVANTE
Certe, il pleure ! Enlaçant cette épouse chérie, Par mille ardents propos, il l'exhorte, il la prie De ne le point réduire au suprême abandon ; Or, à telle faiblesse il n'est plus de pardon. La trame fut conduite à la dernière maille ; Après ce fil, il faut que le reste défaille. Mais, au point d'expirer, Alceste veut encor Voir l'œther matinal où ce chariot d'or Branle les rais flambants de son quadruple disque ; Et, donc, je pars; je vais t'annoncer à tout risque. Car s'il advient aux Chefs-de-Peuples rarement Qu'un tel concours pieux les suive en leur tourment, On prise assez ce Chœur des vieilles voix amies !
Sort la Servante.
scènp: troisième:
le choeur
PREMIER DEMI-CHŒUR
Toi, Dzeus! Écoule au loin ce torrent d'infamies! Dzeus ! Détourne des Rois ces troubles ravageants !
DEUXIÈME DEMI-CHŒUR
Qiii bouge en la maison? Sort-il quelqu'un des gens? Çà ! Tranche ce poil gris ! Prends la sombre livrév^ I
PREMIER DEMI-CHŒUR
Oui ; le fait est constant; la chose est avérée; Mais, d'esprit, haussons-nous jusqu'aux Olympiens. Ils sont omnipotents !
DEUXIÈME DEMi-cnor;(jR
Hôte d'Admètel Viens!
Secourable Paean ! tu le sauvais naguère ; Présentement, redouble ! Oh ! Dénonce ta guerre Au ravisseur d'Alceste, au démon de la Mort !
PREMIER DEMI-CHOEUR
Heu! Heu! Chef Phéréen! Comme je plains ton sort ! Si jeune, et sans épouse !
DEUXIÈME DEMI-CHOEUR
Ici, le cœur se lève!
C'est bien afîliire au Roi d'ensanglanter le glaive, De dédier sa gorge aux affres du lacet!
PREMIER DEMI-CHOEUR
Avant la fin du jour tu verras en effet S'engloutir ton trésor, et le plus cher au monde !
DEUXIÈME DEMI-CHiCUR
Silence! Elle paraît. Son époux la seconde,
Qui lui prête l'épaule aux deux chutes du seuil.
PREMIER DEMI-CHŒUR
Terre de la patrie! Inaugure ton deuil ! Commence à déplorer l'incomparable Reine Que consume une flamme et qu'une Larve entraîne Jusqu'au domaine obscur du Kronide-Infernal !
LE CHŒUR
L'Aède comparait l'hymen au temps vernal Quand, prince Atvs agent du Renouveau, tu noies La somme des douleurs sous la somme des joies; Mais l'Augure a méfait et médit: je le croi, A3'ant considéré l'infortune du Roi !