‹ Hercule, vainqueur de la mort; suivant l'Alceste d'Euripide par interprétation intégrale; tragédie en quatre parties, dont un prologueChapitre 7 sur 24 · SCENE QUA TRIÉ ME ALCESTE. ADMETE. LE CHOEUR · texte numérisé non relu

SCENE QUA TRIÉ ME ALCESTE. ADMETE. LE CHOEUR

Soleil, flambeau du jour! Vous! Tournoîments célestes Des nuages passants !

ADMkTE ^

L'Astre nous voit tous deux; 11 éclaire à présent de misérables restes; Il éclatait jadis sur des fronts glorieux! Dieux ! Révélez par quel manquement volontaire Admète a mérité la mort d'Alceste !

ALCl-:STE

O Terre !

Palais ! Lit nuptial dans lolcos drossé ! Sol paternel !

ADMETE

Hélas ! Pauvre cœur harassé ! Oh! Reprends-toi! ranime-toi! Surtout, chérie! Ne me quitte pas ! Tiens î Force ta lèvre ! Prie Les maîtres des faveurs qui résident là-haut !

ALCESTE

Je les vois !... Oui !... Je vois la barque au ras de l'eau ; J'ouïs sonner la rame, et le Nocher-des-Ombres, Caron, sa perche en main, mâcher des verbes sombres: « Viens-tu ? Pourquoi tarder? Tu m'arrêtes! Allons ! » — Et l'hameçon vaseux attire mes talons!

L'impatient passeur qui vous hèle sans trêve!

ADMÈTE

Hélas ! qu'il est cruel^, le trajet de ton rêvel Infortunée! Ainsi, dans l'abîme des maux...

ALCESTE

Oui, dans l'abîme!... Un Dieu, jetant des traits de f;iux,

Livide, sourcilleux, dorsé d'ailes de cire...

Eh! Ne le vois-tu pas ? m'induit au triste empire.

Être d'abjection! Que fais-tu? Quitte-nous !

Oh ! ce sentier déclive arracheur de genoux !

ADMÈTE

Un sentier lamentable au gré de ce qui t'aime,

Pour les peuples, suivant nos enflmts et moi-même, Partisans obligés de ces rudes douleurs !

ALCESTE

Vous! esclaves! cessez ! Couchez-moi I Je me meurs ! Je ne me soutiens plus! Un vent d'ailes funèbres Entasse srr mes yeux les vols noirs des ténèbres ! Enfants! Bien chers enfants! Le sort trop rigoureux Me disjoint d'après vous; pourtant, restez heureux ! Profitez amplement sous la zone azurée A l'auguste clarté qui me fut mesurée !

Hélas ! Chaque soupir de ta lèvre envolé Évoque un fouet cruel dont je suis flagellé ! Par le divin pinacle où flottent nos hommages. Par cçs deux innocents, tes vivantes images. Mon Alceste, aide-toi d'un plus ferme vouloir ! Car, où le jour te fliut, je ne saurais plus voir; Car ta vie est ma vie; où tu meurs, je succombe, Et l'époux insoumis te reprend sous la tombe!

ALCESTE

Admète! Dans l'extrême où me réduit le sort, Retiens ces vœux derniers, ces pronostics de mort. Un amoureux respect exaltant mon office, De mes jours pour les tiens je fis le sacrifice ;

Et, donc, l'Enter réclame Alceste au lieu de toi Q.uand je pus te survivre et ceindre encore un Roi. Certes, des chefs-princiers le plus fier et farouche Promet toute sa gloire à l'éclat de ma couche ; Oui; ce sceptre ancestral, à quelque autre commis, Régit, comme devant, quatre cantons soumis ; Et moi, je reste!... Hélas! Aux dépens d'une vie Injurieusement, violemment ravie D'entre les bras forcés d'orphelins vagissants! Non ! N'épargnons pas un de ces charmes récents. Et sans peur, avérant l'arbitre de notre être, Livrons au ravisseur la Serve avant le Maître !

PRE.MIER DEMI-CHŒUR

Détachement sans pair !

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR

Élan de piété Qiu te porte, mourante, à Timmortalité !

ALCESTE

Voix du peuple chenu ! Tu l'attestes : la Moire Ne prend point quelque épouse indigne de mémoire Comme, au cri consentant des foules, je suffis Où le Père, où la Mère abandonnait un Pils ! Pourtant, ces gens flétris, vestiges de l'autre âge. Pouvaient bien, à l'envi, se piquer de courage,

Puis, abordant sans peur la Stryge au coûtre d'or, S'immoler pour Admète et s'illustrer encor ! Tu restes fruit unique et, d'accord, on estime Qu'ils ont passé l'espoir d'un rejet légitime; Donc, devaient-ils se mettre ;iux funestes sentiers Et réserver la race ou sécher tout entiers! Eux morts, je survivais. Alors, quitte d'alarmes. Rendant quelque soupir aux ancêtres absents, Mais défendant tes yeux du sel ardent des larmes, Tu rejoignais mes doigts sur deux fronts grandissants ! Ha ! Dzeus asthéréen! tes bises importunes A divertir les dés ont brouillé nos fortunes !

Le Dieu commande; il faut, souffrant sa volonté,

Intéresser à soi l'honneur et l'équité.

Alceste, dans l'instant, te requiert d'une grâce,

Non pour ta femme, mais pour ton sang, pour ta race

Car, si le don de vie est des plus précieux,

J'en implore un bien moindre et que je prise mieux:

Aimes-tu ces enfants? — Oui; sensible est la fibre!

Consacre ta demeure à leur commerce libre ;

De la fureur du jeu défends- les toutefois;

Mais que leur gazouillis ne cède qu'à ta voix !

Ne les afflige point d'une marâtre! O Maître!

Nulle autre à les régler ne se devra commettre

Qui, jalousant la morte et crait^nant ses vertus, Prive ceux de ma chair pour les avoir battus! La Marâtre, étrangère, intruse, tard venue, Souple et glaçante, ainsi la vipère cornue, Rampe aux berceaux peuplés, y darde des poisons, Puis, sur toi repliée, écrase tes raisons!

Si je n'avais qu'un fils! Tout mâle délibère; Il sait, dans les besoins, se remparer du père, Se plaindre à lui sans honte, en tirer des avis, Trouver de ces accents dont sonnent les parvis! Mais la fille impubère! Alanguie, étonnée. De pesantes rancœurs assidûment minée, Pourra-t-elle franchir en pleine dignité Les stades délicats de la virginité?

Que lui vaudrait cette autre instaurée en ma place? Je tremble !... Un mal honteux stigmatise ta face, Ronge la fleur d'hymen, flétrit tous nos espoirs; Les gais matins rêvés donnent de tristes soirs ! — — Indemne ou viciée, échappe à la misère; Car ta mère n'est plus qui te choie et t'enserre, Et qui, sûre de toi, te traduise à l'époux! (Notre juste assistance, hélas! rien n'est plus doux Pour la vierge aux émois, pour la jeune dolente Que fend du cher fardeau la cruelle descente);

Car il me taut partir en ce même moment Où le soin de ton sort centuple mon tourment! — — Paix à tout ce que j'aime! Aiieu! Vivez en joie! Dynaste! Ressaisis tes esprits! Q,u'on te voie Affable, glorieux, vu que tu possédas L'objet par excellence en tes larges États ! Enfants! donnez la trêve à ces larmes amères ! En vous passe et survit la meilleure des mères!

LE CHŒUR

Reine! Je fais emploi de répondre pour lui : ' Ou ton Seigneur t'exauce, ou son bon sens a fui!

Ab.MÈTE

Dzeus peut tonner ici devant que je te mente! J'engage un grand serment! Tu m'édictes ma loi! Femme ! L'être charnel qui connut la vivante Se rattache à la morte et lui poursuit sa foi! Je me lie à toujours ! Nulle Thessalienne Ne prétendra tenir la couche qui fut tienne Quand le héros, son père, eut requis ou surpris Et fécondé la lune aux clairières d'Othrys, Malgré l'éclat que verse à l'asthénie humaine Ou la Porte-Gorgone ou l'Anadyomène!

Aimer encore! Eh! N'ai-je point assez d'enfants? Je veux louer le Dieu s'il prolonge leurs ans,

Si fleurit la lignée à défaut de l'épouse ! Alceste me fait tort à se montrer jalouse ; Car, sa poignante instance ayant fixé mon sort, Je prends fidèlement le deuil jusqu'à la mort. J'irai, voilé de sombre, en haine d'une mère, Tenant pour ennemi l'homme que fut mon père; Couple admirable qui, devant moi, colportait Cent parades d'amour, dont le baiser mentait^ Qu'il fiiut gêner à force en objectant sans cesse L'esprit de sacrifice à l'instinct de bassesse!

Seule, tu m'as sauvé! Ne dois-je point gémir Et contre le chevet coucher ton souvenir? J'abdique tous festins, leurs ais à triple face Où la sauge et la rose ont marqué chaque place; Le lierre, le laurier, captifs du fil d'argent, Cessent d'orner la tempe au convive obligeant Comme une voix nombreuse évoque ses ministres Les crotales, la lyre ivoirine et les sistres, duand la strophe boiteuse envahit le palais ! Si les nerfs sous mes doigts ne vibrent plus jamais, Si je n'anime plus le roseau de Lybie, C'est que ta mort tua le charme de ma vie! — Ceci, je le ferai : nos maîtres du ciseau, Maniant qui l'argile à la f;ivcur de l'eau.

Qui le fonds résineux du butin des abeilles, Aux formelles beautés ont consacré leurs veilles; L'un d'eux, élu sans brigue, un fort entre les forts, Veillé de près, devra restituer ce corps. Rendre ce front royal, ravir à la matière Un simulacre étroit d'Alcestc tout entière; Et ricône parfiiite obtiendra mon restant De soupirs, à défluit du souffle de Titan! Vers ta muette image incliné sur la couche D'abord j'instruis ma bouche à suppléer sa bouche; Si j'évoquai ton nom, tu murmures le mien; Durant que, fltvorable au jaloux entretien, La lente Nuit promène entre Phères et Thèbe Un long réseau tramé des chanvres de l'Érèbe, Et que l'époux s'égare, et qu'il a déplacé La stole, et que ce cœur rapproche un sein glacé !

Recherche vaine, hélas I Encontre décevante

Où la chair simulée interdit la vivante;

Mais fortuné conflit d'où l'Abusé pressent

La venue immatérielle de l'Absent I

Après cet huis de corne et d'ambre que tu ronges

Hermès incline à toi le thyrse ailé des songes,

Son gage impérieux qui des fins de l'Oubli

Te rende, Ombre charmée! aux abords de mon lit!

Là, je t'assigne! Là, je remots en un rêve

Mes mains aux frêles mains dont l'inclémente grève

Put glacer et meurtrir le tissu précieux;

Là, dis-je! je te vois, si je fermai les yeux!

Tout le prix que j'attends n'est qu'un pauvre trophée; Que n'ai-je les accents et les accords d'Orphée Rampant, roulant, mêlés aux fluxions de l'air. Vers ce règne où la Vierge, enfant de Démèter, T3-rannise Hadès à la chair sanieuse !

J'irais; j'opposerais l'écaillé harmonieuse Aux abois de Cerbère, aux revers d'aviron Du convoyeur des Morts, du nautonnier Caron; Puis des zones d'en bas j'arracherais ma femme Malgré leurs pièges, ceux de boue et ceux de flamme! Alceste! Je ne suis qu'un homme, et désarmé; Mais, d'essence, mortel; mais tantôt inhumé ; Plaise à ta patience, avant que je ne meure, Du couple enfin rejoint disposer la demeure Et dans le pré funeste assembler pour ses fronts L'épaisse scabieuse à l'or des liserons! Car je commande ici qu'au jour des funérailles, Comme un brasier hurleur réduira mes entrailles. Les gens joignent ta crypte et qu'irrespectueux, Ils forcent le cercueil immense, somptueux !

Rendez la chair livide à la chair desséchée I

Ne faites des époux qu'une même jonchée!

Que mon flanc, chers vieillards ! posant après son flanc

Soit fermé dans la nuit sous le cèdre sanglant !

Ainsi la Mort nous doit unir, ô ma fidèle !

LE CHOEUR

Je te voue et ma stance et ma plainte immortelle, Trop tendre mère ! ô digne moitié de ce Roi !

ALCESTE

C'est devers vous, enfants ! qu'il m'engage sa foi ! Librement votre père abdique l'avantage De rechercher plus tard quelque autre mariage ; S'il se parjure alors, s'il nous manque, attestez !

ADMÈTE

J'ai porté mes serments; tiens-les pour vérités !

ALCESTE

C'est bien parler; reçois nos enfants, je te prie ! Sans plus, et de ma main !

ADMÈTE

D'une main tant chérie J'accepte un don si cher!

ALCESTE

Oui ! Deviens en mon lieu Leur mère, et reste encore et l'Auteur et le Dieu !

Maigre soi l'on se range au parti nécessaire.

ALCESTE

J'avais droit à la vie, et, comble de misère !

Je meurs quand ces petits ont tant besoin de moi !

AD.MÈTE

Hélas ! Suant l'angoisse et coupé d'après toi, Que ferai- je ?

ALCESTE

Le temps fomente la blessure ; Au prix du vif le mort n'est rien, d'estime sûre.

AD.AViiTE

Emmène-moi ! J'entends, de par les justes Dieux, Te suivre dans l'enfer, toi qui me mis aux cieux !

ALCESTE

Quand tes jours sont sauvés, c'est assez qu'une morte.

AD.MÈTE

Inestimable bien que le Destin m'emporte !

ALCESTE

Ah ! Ah ! L'aveugle Nuit va sur mes yeux pesant !

AD.MÈTE

Femme ! Je suis perdu si tu pars à présent !

Déjà rien ne m'est plus; je reste anéantie !

ADMÈTE

Sons;eaux enfants! Efforce-toi! Défends ta vie !

Je l'avoue à regret; mais, adieu, nos chéris !

ADMÈTE

Par pitié, donne-leur un regard, un souris!

ALCESTE

Ah ! C'en est fliit î

ADMÈTE

Eh bien ! Qu'est-ce ci ? Tu nous laisses ?

Adieu !

ADMÈTE

Voyons ! Elle eut tantôt de ces faiblesses ! Le cœur tarde; le souffle hésite... Ah! Malheureux!

LE CHOEUR

L'inéluctable faux vient de passer entre eux!

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