‹ Hercules et Cacus, étude de mythologie comparéeChapitre 14 sur 22 · LE MYTHE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

LE MYTHE GERMANIQUE

La mythologie germanique, qui s'est montrée si riche en documents de la plus haute antiquité, depuis qu'on a su l'interroger, nous offrira un certain nombre de faits à ajouter à l'histoire de Fritra. Outre les anciens poèmes allemands ou Scandinaves, encore tout pleins des dieux décrits par Tacite, les mythologues allemands trouvent une mine inépuisable dans les usages, les traditions et jusque dans les proverbes et les locutions encore en vigueur aujourd'hui. On peut s'étonner de celte persistance; mais les mythes, qui sont comme la cristallisation du langage, s'y attachent et se perpétuent avec lui. En changeant d'idiome, la Gaule a perdu sa mythologie, sans hériter de celle des conquérants. Au contraire, la Germanie parle encore l'idiome qui a servi à nommer ses anciens dieux ; elle prononce leur nom sans

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s'en douter, et il suffit de creuser le langage populaire pour mettre à découvert toute une religion que le temps a à peine enfouie. Dans son grand ouvrage sur la mythologie allemande, M. J, Grimm fait servir à l'histoire des dieux les dénominations données aux pierres, aux plantes et aux animaux, les noms propres des hommes et des lieux, les termes employés pour désigner les jours de la semaine ou les fêtes de l'année, les légendes locales et les contes transmis de père en fils dans les campagnes. Comme en sanscrit et en grec, il arrive souvent qu'en ramenant à leur sens étymologique les noms des personnages qui figurent dans un mythe, la fiction disparaît, faisant place à un phénomène physique.

L'équivalent de Djaus- et de Jupiter dans la religion des anciens Germains est le dieu Zio ; mais la divinité suprême s'est fractionnée, et, à côté de Zio, paraissent au premier rang IVuolan et Donar. Le dieu Douar, en vieux saxon Thunai., en anglo-saxon iViunor, en nordique Thorr, représente le tonnerre, qui porte encore ce nom en allemand {don/ier) (1). Il lance le marteau Miôliiit\ dont le passage est précédé de l'éclair et qui, après avoir frappé le but, revient de lui-même dans sa main. Marteau se dit en vieil allemand /mm«/- (aujourd'hui hanirnei)^ mot qui, anciennement, désignait une pierre dure, un rocher. La lettre allemande // est rem-

(1) Grimm, Myth., p. 151.

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placée dans les langues slaves {)ar un k; hainar, en slave, devient ka/nen, en lithuanien aknm ^ génitif (ikinens : nous retrouvons ainsi le mot sanscrit et zend açnian et le grec ax.[Atùv (1). Donar livre combat au serpent Midgard, frère de Fenriswolf Qi de Hel. Ftnriswolfe&t le loup qui hurle dans la tempête; F/e/^ qui a donné son nom à l'enfer germanique, est le nuage qui récèle (he/den, cacher) l'orage. L'haleine de iMidgard est empoisonnée: /Jo/if^/- lui-même, en le tuant, est suffoqué.

La mythologie allemande raconte que le marteau de Thôrr lui a été dérobé par un géant et enterré profondément dans la terre; tous les ans il remonte quelque peu, et au bout de sept ans il revient à la lumière. D'un autre côté, les légendes de la Bavière et de la Souabe parlent de trésors commis à la garde de dragons et enfouis dans le sol, qui au bout de sept ans remontent à la surface (2). La parenté des deux idées est aisée à voir. Les nuages dorés par l'éclair sont considérés comme un trésor qui, après avoir brillé dans le ciel, va se cacher au plus profond de la terre ; pour l'emporter, il faut tromper ou vaincre le dragon qui le garde icibas, comme il le défendait dans les airs. C'est là le célèbre et mystérieux trésor des Nihelungen, dont il est tant question dans l'épopée germanique. Siegfried^ le

(1) Id., \hïd., p. 16j. Bopp, Lexique, sanscrit, s. v. Açman. ('2) Scliwartz, der Ursprung der Mythologie, y. 04.

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héros du poëme, rencontre au pied d'une montagne les nains JSibelung et Sc/tilhung qui se disputent le trésor de leur aïeul. Invité à le partager entre eux, il reçoit en récompense l'épée invincible du vieux roi Nibeluiig; mais il ne parvient pas à diviser le trésor, qui est reporté dans la montagne. Une lutte s'enyage entre les descendants de Nibelung et Siegfried; il les tue, ainsi que douze géants et sept cents de leurs serviteurs. Le nain Alherich veut venger ses maîtres; mais il est vaincu également, obligé de céder le bonnet [tarnkappe?) qui le rend invisible et de prêter serment à Siegfried^ par qui il est constitué le gardien du trésor (1). Indépen- (Jamment du combat contre les iSibelungs^ il est fait mention d'une victoire de Siegfried sut un dragon {lindwurm) dont le sang, en coulant sur son corps, le rend invulnérable. Le héros épouse la princesse bourguignonne Kriemhild ; il périt dans une partie de chasse, frappé par Hageii^ qui connaît la seule place de son corps par où il peut être blessé. Le trésor des Nibekiiigs, qui était la dot de Kriemhild, est descendu par elle dans le Rhin. Le poëme, dans sa seconde paitie, fait intervenir Attila (Etzel), roi des Huns, qui épouse Kriemhild; celle-ci emporte avec elle sa dot et la fait servir à la vengeance de son premier mari.

Dans les chants Scandinaves nous retrouvons intacte la fable dont l'épopée des Nibelungen^ dans sa rédaction

(I) Mbelungen, 3* aventure. .

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actuelle, nous montre les fragments brisés. Il n'est pas question de Huns, ni de Bourguignons; l'action est encore placée dans son milieu mythique. Siegfried apparaît comme le représentant d'Odin : dans l'un de ces chants on lui donne le nom de Sigernu/id, et Sigmundr est un des surnoms du dieu (1). Tout est merveilleux dans sa vie; il est élevé par le génie Regino, aimé de la walkyrie Bninliild^ armé d'un casque qui le rend invisible ; il tue le serpent Fdfnir qui garde le trésor du roi Nifling^ c'est-à-dire le roi des nuages (en allemand nebel^ vsço;, iiubes)^ et il tombe sous les coups du perfide Hagano, comme le devin Gn'pir le lui avait prédit.

Que ce mythe, modifié par le génie et d'après le climat des peuples du nord, soit originairement identique à celui de Vritra, c'est ce qu'il n'est guère permis de révoquer en doute. La ressemblance de Siegfried avec Achille est manifeste et conduit à l'hypothèse que l'Iliade a, comme les Nibelungen^ pour donnée première un fait mythologique, que des événements réels, qui y ont été mêlés, ont contribué à défigurer. Diverses circonstances qui, dans l'histoire de Doiuir ou de Siegfried^ pourront sembler nouvelles, ont leur équivalent dans la mythologie de l'Inde ou de la Grèce. De même que le marteau de Thôrr revient de lui-même dans sa main, les flèches d'Apollon lui sont rapportées par le vent (2).

(1) Grimm, Myth. ail., p. 344.

(2) Quintus de Smyrne, III, 86. Schwartz, ouvrage cité, p. 105.

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Le casque qui rend Sie^js^fried invisible est attribué par Homère à Piuton (1); Persée le reçoit du dieu pour combattre la Gorgone. Quant à la fable du dragon gardant des trésors, elle se trouve dans les védas (2) , aussi bien que dans la mythologie classique. Il suffit de rappeler les vers de Phèdre (3) : « Ad draconis speluncani uldnuim^ custodiehat qui thésaurus ubdilos. » Les mois deFIXouTcov et de Dis^ appliqués au dieu des enfers, lieunent à la môme conception. Ainsi les différentes mythologies que nous passons en revue se complètent l'une Tautre, et les traits mêmes qu'on est tenté d'abord de regarder comme des innovations de l'une d'elles, se retrouvent, marqués 'plus ou moins fortement, dans toutes.

(1) Iliade, v, 845.

(2) Dasyum dhaninam {divitem dsemonem, en parlant de Vriha). Rigvéda, I, 33, 4.

(3) Phèdre, IV, 19.

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