‹ Hercules et Cacus, étude de mythologie comparéeChapitre 15 sur 22 · ALTEEAÏION DU MYTHE CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES INDOUS · texte numérisé non relu

ALTEEAÏION DU MYTHE CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES INDOUS

Pour terminer l'hisloire de notre mythe, il nous reste à le suivre dans la dernière partie de son existence, quand il se trouva dans la Grèce et dans l'Inde, en présence de générations nouvelles habituées à la réflexion, qui le prirent tour à tour pour thème à leurs créations poétiques, pour texte à leurs commentaires philosophiques, ou pour point de mire à leurs moqueries. De toutes façons le mythe dut se modifier ; mais les transformations auxquelles il fut exposé sont de deux sortes, suivant que ce fut le peuple ou un seul homme qui le remania. Quand Eschyle ou Gœlhe s'emparent d'une légende, ils la renouvellent de fond en comble : donnée première et circonstances accessoires, ensemble et menus détails, toui change d'aspect sous leur main. On peut

146 ALTh'RATlÛN DU MYTHK

(lire qu'ils en dénalnrent à la fois l'esprit et le corps. Au contraire, quand la fable est modiliée par le travail du temps, le changement des usages ou de la religion, le progrès des mœurs et des idées, en un mot quand elle est soumise à l'action d'une force lente et impersonnelle, c'est l'esprit seul qui change, et le corps, c'est-àdire la suite du récit et la trame de la conception, se conserve avec une fidélité inconcevable.

Au moment où la mythologie grecque allait être décomposée par l'analyse philosophique, Eschyle se saisit du mythe des Titans et l'immortalisa en le défigurant. Le Pronakhée enchaîné, qui est un épisode de la guerre des Géants contre les Dieux, n'emprunte guère à la fable que les noms des personnages. Prométhée^ inventeur des arts utiles, défenseur de l'Olympe, vainqueur deKronos et des Titans, qu'il enferme dans le Tartare, victime de l'ingratitude de Zeus, et attendant sur son rocher l'époque connue de lui seul où le troisième dieu doit tomber ; cette conception, pleine d'une mystérieuse grandeur, appartient au génie méditatif du poëte (1). Eschyle a si bien fait illusion à la postérité, que le mythe des Titans parut dès lors renfermer le secret de l'histoire religieuse de la Grèce antique. Mais il ne faut pas confondre la donnée populaire avec l'œuvre du poëte : l'erreur serait la même que si nous voulions retrouver dans la légende de Faust, telle qu'elle ^tait

(1) V. Prométhée enchaîné, v. 199, sq. 958 «q. et M. Patin, Éludes sur les tragiques grecs, I, pp. 550-294 ss. véA.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES hNUOUS. 147

jouée sur les théâtres du moyen à.^'e, et telle qu'elle est racontée encore dans les villages de l'Allemagne, la portée philosophique du drame immense que Gœthe en a tiré. Pendant qu'Eschyle donnait auK Titans un éclat inattendu, qui les fit sortir pour toujours du groupe mythologique auquel ils appartenaient, le reste de cette famille de monstres continuait une existence modeste, souvent exposée aux outrages du temps et aux moqueries de la foule. A moins d'une adoption illustre, le sort des mythes est d'être livrés à la risée, lejour où la religion, à l'abri de laquelle ils ont grandi, a cessé de les protéger. Cette raillerie grossière, fruit de la réflexion qui s'éveille, est bien différente delà gaietébienveillanteavec laquelle, aux époques de foi, certaines fables reçoivent un tour comique de l'imagination populaire. L'histoire de Polyphème dans Homère est un exemple du mythe traité de cette dernière façon : ce Cyclope, moitié naïf, moitié terrible, si énorme que son bâton ressemblée un mât de vaisseau, qui se croit plus grand que Jupiter et qui tombe lourdement dang les pièges de son faible et intelligent ennemi, qu'est-ce autre chose, au fond, que le Géryon des matelots grecs (1)? C'est ainsi que le mythe

(1) Odyssée, IX, 216. L'aventure de Polyphème se renouvelle sous une autre forme en Sicile (XII, 260), où les compagnons d'Ulysse prennent les bœufs d'Hélios. Remarquez cette circonstance qu'Homère ne peut plus expliquer, mais qui appartient à la donnée primitive du mytlie : quoique tués et mis à la broche, les bœufs mugissent encore :

Toï<j:v 5' a-j-îx' ÈTîîita 6îot TÉpaa Ttpoûpatvov •

EÎpTtov jxèv ptvot, -xpea ô' «fiap' ôSîXoï; Èu.e(jiû/.ct

ôiTia/éa Te y.où wy.â* pofôv o m- yiyvîTO zioir,. Odyssée, XU, v. 334.

lis Al.lKUATlON DU MViHt

des bœufs du Soleil se racontait à bord des navires. Quelque chose de la même gaieté inoffensive a passé dans le Cyclope d'Euripide.

Mais il ne paraît pas, autant qu'on en peut juger par quelques fragments, qu'il en ait été de môme de la comédie grecque, oij Géryon semble avoir été simplement livré aux rires de l'amphithéâtre, comme un type de la gloutonnerie (1) : peut-être son nom servait-il à tourner en ridicule un personnage politique. Rien n'est fréquent, mais rien n'est vide de sens, comme cette gaieté que provoquent les récits de la mythologie grecque. Sans doute il ne faut pas demander aux fables un sens symbolique qu'elles n'ont pas; mais que dire de ceux qui en font un sujet de dérision, et qui, sans le savoir, emploient pour expliquer ces contes, qui leur paraissent si plaisants, les termes mêmes d'où ils sont sortis?

L'ignorance n'est pas le pire ennemi des fables arrivées à la vieillesse; le peuple conserve toujours pour elles un fond d'indulgence, comparable à l'amitié que les enfants portent aux figures grotesques dont ils s'amusent. Mais les fables ont à subir les mépris de la science qui s'essaye, et cette sorte de répulsion que l'esprit de réflexion, dans ses commencements, éprouve pour tout ce qui est irréfléchi et spontané. Socrate nous représente la pensée grecque, arrivée à la conscience d'ellenjême, éprise de la dialectique, de la psychologie, de la

(i; Meineke, CojHicorMW gnrcorum fragmrn/o,], p. ,01; Ml. p. 323.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES INDOUS. n9

morale , el se désintéressant de plus en plus des croyances du passé. Dans le début du Phèdre^ cité par M. Max Muller, nous voyons Socrale parler avec dédain précisément du mythe que nous avons examiné: « Quant à moi, Phèdre, je pense que ces explications sont fort ingénieuses, mais elles exigent un grand effort d'esprit, et elles mettent un homme dans une position assez difficile; car, après s'être débarrassé de cette fable, il est obligé d'en faire autant pour le mythe des Hippocentaures et pour celui des Chimères. Puis une foule de monstres non moins effrayants se présentent, les Gorgones, les Pégases et d'autres êtres impossibles et absurdes. Il faudrait de grands loisirs h un homme, qui ne croirait pas à l'existence de ces créatures, pour donner une idée plausible de chacune d'elles. Pour moi, je n'ai pas de temps à donner à ces questions, car je ne suis pas encoie arrivé, selon le principe de l'oracle de Delphes, à me connaître moi-même, et il me semble ridicule qu'un homme qui s'ignore s'occupe de ce qui ne le concerne pas. »

En lisant ces mots, on croit entendre la Grèce, parvenue à l'âge viril, parler avec dédain des jeux de son enfance. Socrate, qui sentait quelle influence la philosophie allait exercer sur le monde, faisait peut-être trop bon marché de tout ce qui ne relevait pas de l'enseignement philosophique. Il tiaile la mythologie comme l'analvse du laniiase, qu'il abandonne aux sophistes. Mais ce mythe des (jorgones, qu'il déclare in-

150 ALTEHATION DU MYTlli:

digne (roccuper un liomme sérieux, el qu'il croyait sans doute à la veille de tonjJDer dans Toubli, élait plus profondément gravé dans l'esprit de l'humanité qu'il ne le pensait; il devait subsister à côté de la philosophie socratique, et il subsiste encore aujourd'hui, quoique caché à l'ombre d'une religion nouvelle. Les peuples, comme les individus, ne sauraient tenir trop de compte (Jes premières années de leur vie, qui sont les plus décisives et les plus fécondes. Ils se tlatleraient vainement, quelques connaissances nouvelles qu'ils puissent acquérir, d'échapper à leur influence et de rompre avec elles.

Au reste, après un premier mouvement d'orgueil, la philosophie revint à la fable, et cette fois ce fut pour l'accommoder à ses doctrines. Si la véritable origine des mythes devait être méconnue, mieux valait certes qu'ils fussent regardés comme l'expression des grandes lois de l'univers et des vérités morales, que comme de sottes et vulgaires anecdotes. Mais ce dernier genre de malheur ne fut pas épargné à notre fable. Elle tomba aussi aux mains de ces froids interprètes qui disséquaicni la mythologie pour en extraire de prétendus faits historiques. Nous avons déjà vu les efforts de l'évhémérisme romaiti pour dépouiller le mythe de Cacus de tout ce qui eu fait le charme, et le réduire à un événement de la plus triste banalité. La mythologie grecque n'a pas été exempte du fléau de l'interprétation anecdoti(iue, Plulanpie , dans son dia-

Page 1