LA FABLE 1) HERCULE ET DE CACIS DANS L ENEIDE
Nous avons épuisé la série des métamorphoses de notre mylhe : mais, avant de finir, qu'on nous permette de revenir pour un instant à notre point de départ, pour relire le passage où Virgile a raconté la légende latine. Peut-être le long circuit que nous avons fait et qui nous a conduit presque aux origines de la race, prêtera-t-il au récit du poëte un intérêt nouveau.
On a vu plus haut, par l'exemple d'Eschyle, comment un penseur peut immortaliser un mythe en faisant éclater le moule où il était jeté. Mais il arrive aussi quelquefois qu'un génie pénétré de respect pour le passé et ayant le don de le faire revivre, reporte en quelque sorte la fable dans le milieu intellectuel et moral où elle était née et lui rende son aspect primitif.
100 LA FAI5I,K D'UKRCL'LE IIT DH CACIS
Parmi tant d'autres aventures favorables ou contraires, celte rare fortune n'a pas manqué à notre mythe. Comme ces sources qui rendent pour un instant aux fleurs desséchées l'éclat et la fraîclieur, le génie de Virgile a rajeuni, non pas pour un moment, mais jiour tous les siècles à venir^ la fable déjà si ancienne et si flétrie du Latium.
On voit qu'en abordant ce récit, le poëte a le sentiment de son antiquité :
Non lia^c solemnia iiobis, Has ex more dapes, liane tanti numinis aram, Vana superstitio veteriimque ignara dcorum Imposuit.
En écrivant ces vers, Virgile pense aux prêtres Saliens, aux sacrifices et aux repas de Wira niaxima. Mais, involontairement, notre pensée va plus loin, notre vue plonge au-delà de celle du poëte, et le souvenir des hymnes indiens, tout pleins d'un bout à l'autre des mêmes images que les vers de Virgile, s'impose à notre esprit.
Dans les vers qui suivent, le poëte latin est resté si fidèle au récit populaire, qui lui-même serre de si près le mythe védique, qu'il nous suffira de restituer aux mots leur sens primitif, pour retrouver à chaque ligne la poésie des védas.
Souvenons-nous d'abord du double sens du mot montdisne :
Jam priinum saxis suspensam hanc adspice riipeni : Disjecisp proful iil moles, deserlaiyie montis
DANS L'ÉiNKlbK. 161
Stat (loiiius, et scopuli ingenlem traxere ruiuani . Hic spelunca fuit, vaslo submota recessu
Quoique le Soleil soit remplacé par Hercule, il semble que l'astre qui autrefois livrait le combat contre le démon joue encore un rôle dans la lutte, tant il en est fait souvent mention, tant l'auteur revient sur les idées de lumière et de ténèbres. Ainsi, dès qu'il met en scène Cacus :
Semihominis Caci faciès quam dira tenebat Solis inaccessam radiis...
La description de Cacus conviendrait parfaitement au nuage chargé de la foudre :
Huic monstro Vulcanus erat pater ; illius atros Ore vomeas ignés, magna se mole ferebat.
Vient ensuite le trait vraiment antique des bœufs tirés à reculons dans l'antre :
Atqiie hos...
saxo occullabat opaco.
Les sourds mugissements des bœufs, c'est-à-dire le bruit des nuages qui s'éloignent en grondant, sont souvent rappelés par les poètes indiens :
Discessu mugire boves, atque omne querelis Impleri nemus, et colles clam. ire relinqui.
Les védas ne décrivent pas avec plus d'élan la course d'Indra vers son ennemi :
Hic \er() A'cifUi' tiiriis oxarsoiat niro Fellcdolor, rapil arma inami iiotlis(|ii(' fiiaxafnin Robur, et acrii cursii petit ariiua tnontis.
162 LA FABl.t; U HKIUIÎLE KT UE ClACUS
Le héros enfonce la caverne du monstre : le silex qu'il lance sur celte caverne, dans la croyance des Romains comme dans celle des Indous, n'est pas autre chose que la foudre. On croit, dans le vers suivant, en entendre le retentissement :
Inde repente Impulit : impulsu qiio maximus insonat aetlier; Dissultant ripse, refluitque exterritus amnis.
Le combat qui s'engage a tout à fait l'air d'une lutte de la lumière et de l'ouibre; un instant l'antre de Cacus est même comparé au règne infernal :
At speciis et Caci détecta apparuit ingens Regia, et umbrosae penilus patuere cavernae : Non secus ac si qua penilus vi terra dehiscens Infernas reseret sedes, et régna recludat Pallida, dis invisa ; superque immane baratluum Cernatur, trepidentque inimisso lumine Mânes.
Le poëte revient encore sur la même idée :
Ergo insperata depren^iim in luce repen'e, Inclusuiiique cavo saxo, alcpie insiiela rudentem...
C'est le bruit du tonnerre que le démon fait entendre ; voici les coups répétés de la foudre :
Desuper Alcides telis prernit, oniniaque arma Advocat, et ramis vastisque niolaribus instat.
Virgile n'a garde de négliger l'ancienne tradition des flammes vomies par le démon :
nie autoiii...
Faucibus ingenlein funium, niirabile dictu, Kvoinit, invo vilque domuni caligine cseca, l'iospcituni eripicDs oculis ; gloineratque snb aiitro ruiiiiferaiii iiorfem comnii\tis igné lenebris.
DANS l.'KNKIDK. ICa
Nous trouvons dans les vers suivants comme un souvenir de la légende qui veut que le dieu se jette dans le corps du monstre, c'est-à-dire dans le nuage pour le déchirer :
Non tnlit Alcides aniniis, seque ipse per igiiem Prsecipiti injecit saltu, qua pluriinus undam Fumus agit, nebulaque ingens specus œstuat unda.
Entin, quand la lutte est terminée, quand le monstre |
est vaincu, il est de nouveau fait mention du soleil :
Panditur exteraplo foribus domus alra revulsis, Abstractaeque boves, abjurataeque rapina»
Cœlo ostenduntur.
Nous le répétons : notre but n'est pas de prêter à Virgile la -connaissance de la signification primitive de la légende; il lui a suffi de retracer avec vérité et avec poésie un récit ancien dont les circonstances principales s'étaient bien conservées dans la mémoire du peuple, pour se rencontrer avec les hymnes védiques.
Mais c'est surtout dans la courte invocation des prêtres Saliens qu'il semble que Virgile a retrouvé le ton de la poésie du premier âge. Il n'y a pas de vers dans ce morceau qu'on ne pourrait commenter avec des centaines de vers tirés des védas. Il cite, et dans les mêmes termes, des exploits de même nature ; il termine comme les poètes de l'Inde, en invitant la divinité à venir goûter le sacrifice :
Tu nubigeiias, invicfo, binieuibres Hylaeuniqiie Plioluinque manu, tu Cresia niactas Prodigia, et vastuin Nemea sub lupe leoneni Te Stjgii tremnere lacus, le janitor (>r( i
Ifii LA FABI.E DHERCULK KT DK CACUS DANS l.'ÉNËIDE.
Ossa super recul)aiis aiitro seinesa cruoiito; Nec te "lia- t'acies, non terruit ipse Typlui'us Ârduus, arma tcnens; non te rationis egenlem Lernaeus turba capituni < inuinslelit anguis Salve, vera Jovis proies, deciis addite divis. Et nos et tua dcvter adi pwle sacra secundo.
Rien ne peut donner une idée plus exacte de la poésie védique que ce morceau. Il n'est pas jusqu'au mol ({('xler, qui se trouve dans le dernier vers, qui n'ait son équivalent dans l'ïnde. Ce mot doit être pris dans le sens propre : les poètes védiques invitent les dieux à venir du côté droit, dakshinatas, dakshimt (1).
N'est-il pas intéressant de trouver, dans le chef-d'œuvre de l'épopée savante, un fragment qui tiendrait sa place parmi les créations de la poésie la plus spontanée qui ait jamais été ? C'est le privilège du génie : il peut réveiller des échos endormis depuis des siècles. La Muse qui a inspiré les premiers chants de l'humanité fait encore entendre de loin en loin ses accents.
(1) Atharva-véda, IV, 32, 7.